ALBERT, WERTHER, CHARLOTTE
ALBERT
Vous arrivez fort à propos, Charlotte, pour faire vos adieux à notre ami W^erther.
CHARLOTTE
Il nous quitte ?
WEriTHER.
Albert, mon ami , a pensé qu'il fallait, poiH ma santé, que je voyageasse, que je changeasse d'air.
CHARLOTTE-
Et vous allez en changer?
ALBERT
Il ne peut qu'y gagner, Charlotte.
CHARLOTTE, attendrie.
Et nous nous reverrons... quand?...
WERTHER
J'ai le pressentiment (jue... pas du tout.
CHARLOTTE
Le terme est éloigné?
WERTHER
A perte de vue.
CHARLOTLE.
Quand je m'étais accoutumée...
WERTHER
Quand c'était pour moi une habitude...
WERTHER
CHARLOTTE
Do VOUS voir à chaque...
WEIlTHEn.
De vous contempler à tout...
CH.VRLOTTE.
Moment...
WERTHER
De la journée.
( Ils se pi'ciincal les mains et se regardent avec pussioii.) ALBERT, attendri.
Et c'est moi, barbare homme, qui désunis deux cœurs aussi bien faits l'un pour l'autre!... Mes amis, mes bons amis, je sens que je vous aftlif;e, je paitage votre affliction; mais, Werther, mets-toi à ma place.
WERTHER, vivement.
Je le veux bien.
AI.EERT.
Non , non. Il faut que ça soit comme ça.
WERTHER
Ce bon Albert!... et j'aurais pu songer à le... Ciiarlotte, aimez l'époux que le ciel vous a donné; c'est bien la meilleure pâte d'homme!...
ALBERT
Faire mon éloge!... et dans un pareil moment! Werther, tu n'avais que mon amitié...
WERTHER
C'était déjà pas mal comme ça.
ALBERT
Emporte avec Joi mon estime; va-t'en, car je m'attendris à un point...
WERTHER
Soit... je m'en vais... mais promets-moi...
ALBERT
Tout ce que tu voudj'as; mais va-t'en.
WERTHER , regardant Charlotte.
Promets-moi de la rendre singulièrement heureuse !
CHARLOTTE , à part.
Noble jeune homme ! il songe à tbut.
WERTHER , à Albert.
Entends-tu bien , Albert, singulièrement heureuse ! C'est toi que je charge de sa félicité ; tu m'en réponds sur ta tête.
ALBERT
Rien n'y manquera.
WERTHER
Maintenant je puis partir. (Il veut prendre la njclin de Charlotte, mais elle lui indique Albert.) Ah! c'est vrai; je ne pensais pas plus à lui que s'il... mais je suis sûr qu'il ne me refusera pas cela; vous allez voir, Charlotte... A propos, Albert, tu permets qu'en la quittant j'imprime sur cette main... potelée?
ALBERT
Comment donc , mon ami ! je t'y engage; imprime , imprime.
WERTHER
Quel caractère !
CHARLOTTE
Quelle impression !
Quelle épreuve !
WERTHER
C'est la première, Albert, foi d'honnête homme.
ALBERT
Je le crois.
WERTHER, baisant la main. Ce sera la dernière fois.
ALBERT
Je l'espère.
WERTHER , à lui-mdnic.
Heureux Werther! tu as senti palpiter sa main sous tes lèvres. Lolotte, dès cet instant tu es à moi.
CHARLOTTE
Songez devant qui vous êtes.
WERTHER, montrant Albert.
Du moment qu'il le permet.
ALBERT
Touchant spectacle! je n'y puis résister; et mes larmes...
WERTHER
Ainsi donc , tâchez d'être heureux ; faites votre pos.sible pour l'être; pour moi... Oh! moi ! 11 est un lieu désert. ..mes amis!. ..Aujourd'hui... chargé de la rosée du ciel !... Demain, ou aprèsdemain , couché dans la neige !... Actuellement encore!... Sois en deuil, ô naturel... et dans les espaces imaginaires !... Pèlerin fatigué... cherchant un asile pour reposer sa tête et ne le trouvant pas, le pèlerin... Adieu, adieu, mes véritables amis!
ALBERT, le ramenant.
Reviens , Werther !... Embrassons-nous tous les deux... Vois, cruel ami! à quel état de dépérissement tu réduis ma Lolotte. Ma foi , je n'y tiens plus , embrassons-nous tous les trois. (Ils forment un tableau. Charlotte sort. Werther veut suivre Charlotte; Albert le retient.)