‹ Pièces de théâtreChapitre 468 sur 1069 · TÉRÉSINA , DON JUAN · texte numérisé non relu

TÉRÉSINA , DON JUAN

nON JUAN , entrant doucement et allant mettre nn genou en terre prcs de Térésina. Me voilà.

TÉRÉSINA , avec r^m. Grand Dieu 1

DON JUAN , toujours un genou en terre.

Vous êtes ma souveraine , et je suis votre

esclave; vous m'avez appelé, jesuisvenu...

Qu'avez-vous à m'ordonner ?

^ TÉRÉSINA , Oh! rien. ( S'apercevant qu'elle

est parée des bijoux de don Juan. ) Et ces bijoux ! olil n'allez pas croire que je voulais les garder... demain matin, Paquita devait vous les rendre , et puisque vous voilà.

(Elle ûtc le collier.) DOX JUAIV. Il est trop tard, Térésina, ces bijoux ont une vertu majjique ; vous les avez touchés , cela sulVit , et s'ils ne vous appartiennent plus , vous leur appartenez encore , vous ! . . .

TKUÉSIXA. Vous les renqioitcjez, n'estce pas? olil je vous snp|ilie...

DON JTAN. El quand je les aurai remportés , croyez-vous qu'ils seront moins dangereux absens que présens? Non , vous les chercherez dos yeux ; non , vous porterez la main à votre front et à votre cou , croyant Us y tiouver ; non , vous les reverrez dans tous vos rêves. Yous vous êtes assise sous l'arbre de l'oigueil , Térésina , vous vous êtes endormie sous son ombre : c'est celle du manccnillicr.

TKKÉSI.V.V , mittdnt ses lucihis sur ses orriltes. Taisez-vous, laisez-vous ! vos paroles vibrent dans ma poitrine, comme si elles étaient celles du mauvais esprit... DON JUAN, JaiKint uorc If; collier et le fuisaut étincehr ii ses yeux. Aons ne les avez portés qu'un instant ; eh bien ! avouez , n'est-ce pas qu'ils ont bouleversé tout votre être? n'est-ce pas qu'ils vous ont , comme une yarole magique, ouvert la porte de ces jardins enchantés , aux fleurs d'émeraudes et aux fruits d or?... n'est-ce pas que vous avez entrevu IMadrid , la ville rovale , avec ses sérénades, ses fêtes, ses bals, ses spectacles, ses courses au Prado ? TÉRtSI.XA. Oli I ce fut un instant de folie enivrante, monseigneur , laissez-moi l'oublier : silence ! silence !

DON JUAN. Yous étiez la plus belle de ses femmes , et toutes les femmes étaient jalouses.

TLUÉSIXA. Songe I songe... que tout cela.

DON JlAN. Réalité, réalité... Aimemoi seulement , Térésina, et je te bâtis , sur le mot je t'aime , un palais à lendre une fée jalonse.

TKiu^siNA. IJon Juan , je vous demande grâce I... Laissez-moi, laisjez-moi...

DON JUAN. Térésina, je vous aime, je vous aime , comme jan:ais je n'aimai aucune femme , comme jamais vous ne fûtes aimée d'aucun hcmnic Térislna, je suis riche et puissant... je ])lux faire de vous quelque chcse de pareil à une reine...

Térésina, vous aurez chaqm; jour de la semaine une parure différente de celle-ci ;

LE MAGASIN THEATRAL

vous ainez des valets, des pages, des vassaux , des earossts armoriés. . . Térésina, le bonheur est là, le lepousseras-tu ?

TÉRLSINA, tumbunt CI genoux. IMonDieu, ayez pitié de moi ; envoyez quelqu'un de vos anges à mon secours , ou sans cela, oh I mon Dieu! je le sens, je ne pourrai p^s supporter cette lutte. {Don Juan la relève et la tient rem^ersce dans ses Iras , fixant ses yeux sur 1rs siens , approrhani peu à peu sa bouche du front de Térésina , et enfin y posant SCS Iccres. Térésina pres(/ue évanouie.) Ah!...

PAQUITA, entrant et sortant aussitôt. Senora, senora, monseigneur don Josès arlive... je vais l'ariéler un instant.

TÉursiîiA, s'airacliant des bras de don Juan. Don Josès ! oh I je suis sauvée ! merci, mon Dieu, merci I

SCE?sE YI.

DON JUAN, seul, puis LE BON et LE MAUYAIS ANGE.

DON JUAN. Allons , don .Tuan , voici l'heure ; il s'agit de céder la place ou de la garder, car. Dieu me pardonne! elle était à peu près pi ise. . . Tu as cinq minuits poui te décider.

(11 s'assied h gauclic du spectateur et rc'flecliit.) LE EON *^■CE , écnrtani le rideau delà viadotie, f.

ffdiiclie du spectateur. ) J'ai tant prie' pour toi , le front dans la poussière. J'ai tant mouille de pleurs mon ardente prière , Que le Scipnciir m'a dit eu se voilant les yeux : DcFconds . f|ue ta parole en son cœur retentisse. Et jusqu'à ton retour j'encliaînc ma justice, (]ar je suis le Seigneur miséricordieux. Et me voil;i , mêlant ma lumière à ton ombre, Descendue nue fois cncordans ta nuit sombre. Veux-tu revoir le jour? suis mes pas, prends ma main, Laisse-moi te £;uidcr par des routes nouvelles,

Et je le prêterai mes ailes

Si tes pieds sont lus <ln cliemin.

Car je ne saisencor par (jiicl pouvoir étrange I/bonmie ;i son sort mortel peut enchaîner un ange ; Mais je sais que des cieux le séjour cncliantc , S'il est fermé pour toi, pour moi n'a plus de charmes, Et que m(m cœur divin contient assez de larmes, l'onr pleurer immortel pendant l'éterniti'.

{Il disparaît.) DON JUAN, se levant. Oui, oui, je sais bien que la chose est scabreuse, et que peut-cire il vaudrait mieux poiu mon salut éternel...

(Il s'a.'sicd de l'autre côté du théâtre ) LE MAUVAIS ANGE, iippniaissaiit derrière lui. N'écoute pas , don Juan , cette voix insensée ; Es-tu d'à^e h tourner ta joyeuse pensée Vers ce ciel dont toujouis les portes s'ouvriront ? Ta vie en est encore à ses heures frivoles. Tu te rappelleras ces austères paroles , Quand sur ton front ridé tes cheveux blanchiront. Marche, marche plutôt dans ta puissante voie , Enivre -toi d'amour, de bonheur et de joie.

DOïS JUAN DE MAKA.NA.

Qu'est-ce que ce bonheur que Ton dit ctciuel , Près de ces voluptcs dont tu saisie niyslèie.^

Crois-moi , les heureux de la terre ,

Don Juan , sont les e'ius du ciel !

Il est vrai que les saints riraient de leur conquête S'ils te voyaient, jetant ta couronne de fcte , Quitter la table avant qu'arrive le dessert ; Et , la lèvre de vin et de baisers roiigic, Te lever au milieu de ta royale orsiie , Pour aller aderer le Seigneur au dtsert.

(// disparaît.)

PAQUITA, rentrant. Encore ici , monseigneur ! . . .

D0\ JUAN. Oui , je t'attendais pour te dire une chose.

PAQUITA. Laquelle?

DON JUAN. Que jamais fiancé n'est venu plus à tems...

PAQUITA. Pour reprendre sa moîtresse?

DON JUAN. Non, pour se voir enlever sa femme.

(Il sort en riant. j PAQUITA , le suwant des yeux. Si cet liomme n'est pas le démon, c'est au moins la créature humaine qui lui ressemble le plus.

SCÈISE VII.

TÉRÉSINA, DON JOSÈS , PAQUITA, au fond.

TÉKÉSINA, appuyée au bras de don Joscs. Oh ! Josès, Josès, vous voilà donc î Dieu soit béni! car je suis bien heureuse de votre retour !

DON JOSÈS. Vous faites un amant bien joyeux d'un fils bien triste, Térésina! Oui, je suis revenu en toute hâte ; je ne sais quel pressentiment me poussait vers Villa- Mayor. A peine eus-je scellé la porte du tombeau sur le corps de mon noble père, qu'une voix surhumaine murmura votre nom à mon oreille avec des sons d'une tristesse étranj^e ; je crus que le bon ange de noire famille venait m'avertir que vous couriez quelque danger... j'accourus.

TÉRÉSINA. Merci, vous ne vous êtes pas trompé, don Josès, la voix vous disait vrai, et votre retour m'a sauvée !

DON JOSÈS, souriant. Et quel péril si gi'and poursuivait donc ma belle Térésina? les antiques châtelaines de Yilla- Mayov étaient-elles jalouses de voir leur palais habité par une aussi jeune et aussi belle héritière ?

TÉRÉSINA. Non, mon ami, elles m'eussent plutôt protégée, je crois, ou lavenr de mou amour pour vous. Ce ne sont i)oint les morts, ce sont les vivans qui sont à craiudie.

BON JOSÈS. Comment cela?

TÉRÉSINA. Hier, un voyageur est venu demander l'hospitalité à la porte de ton château.

DON JOSÈS. On la lui a accordée, je l'espère ?

TÉRÉSINA. Oui , mais il a désiré me remercier.

DON JOSÈS. A sa place j'eusse eu le même désir , surtout si j'avais seulement vu l'ombre delà châtelaine... Tu as reçu sa visite?

TÉRÉSINA. Non, je l'ai refusée, alors il m'a envoyé un écriu plein de bijoux , adressé à la fiancée de don Josès.

DON JOSÈS. C'est d'un seigneur magnififique et d'un hôte reconnaissant ; et ces bijoux?

TÉRÉSINA. Les voici. J'avais donné l'ordre à Paquita de les lui reporter ce matin. Yoyez comme ces diamans sont beaux! Mais je suis femme, don Josès, vous me pardonnerez, n'est-ce pas? et faible devant une pareille séduction.. . Avant de le s lui renvoyer, j'ai voulu essayer comment une telle parure m'irait... Eh bien ! oh! il faut que ces bijoux soient enchantés, car à peine ont-ils été sur mon front, sur mon cou , qu'un nuage a passé sur mes veux, que toutes mes idées ont été perdues , qu'une voix est venue bruire à mon oreille, me parlant de titres, de richesses, de triomphes. Quand je suis revenue de ce délire, cet homme, cet étranger, ce démon tentateur, était là, à mes genoux, à mes pieds... J'ai résisté, don Josès; mais il y avait un accent infernal, une magie enivrante, un entraînement fascinateur dans tout ce qu'il disait. .. J'ai résisté, mais si je l'avais vu une seconde fois... (Se jetant à son cou. ) Mais vous voilà, don Josès!... vous voilà , et je suis forte , car vous ne m'exposerez plus par votre absence, n'est-ce pas?

DON JOSÈS , les yeux fixes. Il n'y a qu'im homme dans toutes les Espagnes à qui Satan ait accordé ce pouvoir, Térésina... Comment appelez-vous cet étranger ?

TÉRÉSINA. Don Juan.

DON JOSÈS. C'est lui!... Voilà donc pourquoi il a quitté le lit mortuaire de mon père ! voilà pourquoi il m'a laissé descendre seul le noble et bon vieillard dans la tombe ! voilà pourquoi il n'a pas même demandé quel était l'assassin de cette courtisane dont il allait chercher l'amour, et dont il n'a trouvé que le cadavre... O don Juan ! don Juan !

TÉRÉSINA. Tu le connais donc?

DON JOSÈS. Oui, je le connais! pour

mon malheui* dans ce monde, et peut-être dans l'autre... Tu avais raison de craindre , Térésina ! pauvre fleur ! tu avais deviné l'orage...

TÉuÉsiNA. Eh bien! je suis ta fiancée, n'est-ce pas? Je devrais à cette heure être ta femme , si la lettre qui te rappelait au lit de mort de ton père n'était venue nous séparer presque au pied de l'autel; sans cette lettre, je t'appartiendrais maintenant... Eh bien! don Josès, appelle le chapelain, qu'à l'instant même il nous unisse... Une fois ta femme, oh! je seiai forte , sois tranquille.

DON JOSÈS. Térésma, vous êtes un ange... Paquita , vous avez entendu ce qu'a dit votre maîtresse, allez avertir le prêtre que nous nous rendons à la cha- |>elle... Dans une demi-heure, nous y serons!...

p.\QUiTA. J'y vais, monseigneur.

(Elle sort.)

DON JOSÈS , continuant. Et tu auras tout ce que tu rêvais , ma Térésina ! tu auras des bijoux, des châteaux, des armoiries; car, moi aussi, je suis riche ; moi aussi, j'ai des domaines ; moi aussi, je suis noble ! Savais-je, moi, que toutes ces vanités humaines pouvaient ajouter à ton bonheur ? Cela est... eh bien! ma belle Térésina, allez mettre votre voile blanc, et nous le troquerons contre un manteau de cour; allez parer votre front virginal d'une branche d'oranger, et nous l'échangerons contre une couronne de comtesse. Allez , mon ange! allez...

TÉRÉSINA. Vous êtes bon, monseigneur !

je ne reverrai plus cet homme, n'est-ce pas?

DON JOSÈS. Soyez tranquille!

(Elle sort.)

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