SCENE VIII
DON JOSÈS, puis DON JUAN.
DON JOSÈS. Oh! don Juan! don Juan!
mauvais génie de la famille, je t'avais reconnu avant qu'elle ne prononçât ton nom ; rien n'a pu t'arrèter dans ta route fatale , rien n'a pu te distraire de ta mauvaise pensée, ni ton père mort, ni ta maîtresse assassinée! Tu as enjambé deux cadavres, et tu es venu pour séduire la fiancée de ton frère!...
DON JUAN , de la porte. Salut à don Josès !
DON JOSÈS, tristement. Bonjour, frère!
DON JUAN. Tu as oublié de m'inviter à tes fiançailles, don Josès...
DON JOSÈS. Je comptais le faire aux fu-
LE MAGASIN THEATRAL
nérailles de mon père, mais je ne t'y ai point vu.
DON JOAN. Je ne me suis pas senti le courage d'y assister ; et comme depuis long-tems je comptais visiter les domaines de mes aïeux , je me suis mis en route , et j'ai commencé par mon château de Villa- Mayor.
DON JOSÈS. Est-ce le château seulement que tu es venu v'ysiter V
DON JUAN. J'étais curieux aussi de connaître la châtelaine.
DON JOSÈS. Oui, je sais que tu l'as vue.
DON JUAN. Deux fois.
DON JOSÈS. Et tu l'as trouvée?...
DON JUAN. Charmante la première, adorable la seconde.
DON JOSÈS. Tu en parles comme un enthousiaste...
DON JUAN. J'en parle comme un amant.
DON JOSÈS. Mais tu sais qu'elle est ma fiancée , don Juan ?
DON JUAN. Eh bien! j'aime ta fiancée, don Josès.
DON 3 OSÉS, lui tendant la main. Tais- toi, frère , tu es fou.
(Il va pour entrer chez Te're'sina.)
DON JUAN. N'as-tu pas entendu que je t'ai dit que j'aimais cette jeune fille?
DON JOSÈS , riant. Si fait, j'ai entendu...
DON JUAN. Tu as entendu et tu as ri... Tu ne connais donc pas l'amour de don Juan?
DON JOSÈS. C'est le masque de la volupté sur le visage de la mort, je le sais... mais je sais aussi que tu m'aimes , frère, je sais qu'il y a des liens de nature que tu ne voudrais pas rompre.
DON JUAN. C'est cela ! et pour cet amour fraternel , à cause de ces liens de nature , il faut que je dise à mon sang de cesser de bouillonner, à mon cœur de cesser de battre ; et si mon sang est indocile, si mon cœur est rebelle , s'ils refusent d'obéir à ma volonté humaine, j'irai implorer l'assistance divine, je demanderai aux macérations du cloître d'éteindre mes passions, je revêtirai le cilice pour que les douleurs du corps me fassent oublier les tortures de l'ame... j'userai mes genoux à prier Dieu de m'ôter du cœur cet amour qu'il m'y aura mis?... Don Juan pénitent, don Juan moine , don Juan canonisé , peutêtre... ce serait un miia le à mettre toutes les Espagnes en joie! Et pendant que je gagaerai le ciel, je m'en rapporterai à don Josès du soin de perpétuer mon nom , et de soutenir la splendeur de notre famille?
DON JOSÈS. Laisse-moi croire que tu
DON JUAN DE MARANA
railles ; don Juan , laisse-moi douter encore, frère!..
DON JUAN. J'aime Térésina, te dis-je, et sur ma foi de gentilhomme, elle sera à moi !
DON JOSÈS. Alors, c'est une lutte que tu me proposes ?..
DON JUAN. Non, tu ne lutteras pas... Je suis un fou et tu es un sage.. . tu songeras aux dangers qu'entraînerait une pareille guerre, et le sage fera place à l'insensé.
DON JOSÈS. Mais je l'aime plus que tu ne peux l'aimer... toi...
DON JUAN. Josès, Josès ! ne compare pas les tempêtes des fleuves à celles de l'Océan!
DON JOSÈS. Mes droits sont sacrés.
DON JUAN. Pai*ce qu'ils sont antérieurs aux miens, n'est-ce pas ? tu veux me prendre ma place dans le cœur de Térésina, comme tu l'avais prise dans la maison de mon père... Prends garde, don Josès!.. tu n'es pas heureux en usurpations ?
DON JOSÈS. Que dis-tu?
DON JUAN. Je dis qu'un aventurier peut bien se glisser dans le sein d'une famille, ou dans le cœur d'une femme, escroquer un titre ou voler un amour... mais je dis aussi que lorsque le véritable maître arrive, on chasse l'étranger : Me voilà... arrière, don Josès, arrière ! . .
DON JOSÈS. ï)on Juan, don Juan, tu te rappelles trop que je suis ton frère, et pas assez que je suisgentilhomme.
DON JUAN. Tu en as menti, don Josès, tu n'es ni l'un ni l'autre.
DON JOSÈS. Oh ! c'en est trop !
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