‹ Pièces de théâtreChapitre 486 sur 1069 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

DON JUAN, SœUR MARTHE.

(Aprt's un monicut de silence , sœur Marllic se lève et s'avance vers le bénitier.)

DOX JrA\, liii-'présentaut de Vean hén'ite. Dieu soit avec vous, sœur Marthe !

lilAnnin, le regardant. Merci, mon fière, mais d'où savez-voiis mon nom?

D0\ JlJA\. Je l'ai appris d'une personne qui vous était bien chère ; et comme sa voix niouraute n'aurait pu le répéter une seconde fois , je l'ai retenu à la première.

MARTHE. Yous connaissiez ma sœur Inès ?

D0\ JUAN. J'étais près d'elle lorsqu'elle rendit à Dieu une des plus nobles âmes que Dieu ait envoyées sur la terre.

MAATHR. Oui, j'ai vu entrer hier dans cette éjjHse des {^ens qui portaient un cadavre etqui pleuraient; je leur aidemandé la cause de leurs larme?, et ils m'ont dit qu'ils pleuraient parce quedona Inès d'Almeida était morte, et quedona lues était la mère des pauvres. Alors je suis tombée à genoux , et je leur ai dit : Pleurons ensemble, mes irères, car c'était ma sœur.

D0\ JUA\. Dona Inès est ensevelie dans cette église? tant mieux! elle veua si je suis un messager fidèle.

MAUTiiK. \\.\\q avait nnc véni'ralioii si profonde pom- Notre-Daine-du-Kos:iire(]ui la protège, que vivante cmoiv, clîi.' y iivaii fait élever son toudH-au 1 Ih'las I la i.'îort

a été bien vite jalouse de la vie ; et ta tondre s'est lassée d'attendre!... Soyez béni, vous qui avez connu ma sœur.

(KUe fait nn mouvement pour s'éloigner.)

DON JLAX. Mais ne voulez-vous pas entendre ses dernières paroles? ce sont des jiaroles d'amour.

MARTHE, .se rapprochant. Oh ! si , répétez-les-jnoi sans en oublier une seule et sans y changer un syllabe.

DOX JUAX. Don .luan, m'a-t-elle dit, allez trouver ma sœur au couvent de Notrc- Dame-du-Rosaire, dites-lui qu'un cavalier m'avait insultée, et que vous m'avez vengée ; mais ajoutez que je n'ai pas voulu survivre à cette insulte, et annoncez-lui qu'elle est maintenant la seule héritière de mon bien et de mon titre.

MARTHE. Je vais donc avoir un sacrifice méritoire à faire à Dieu ; car lorsque j'entrai dans ce couvent, j'était la sœur cadette d'Inès , et notre père y paya ma dot, et voilà tout !

DOX JUAX. Et coniptez-vons pour rien le sacrifice de vos quinze ans, d'un cœur qui n'avait pas encore battu, et d'une beauté qui rendrait le roi jaloux de Dieu?

MARTHE, roulant .s'éloigner. Mon fière, il nous est défendu d'écouter des paroles mondâmes.

DOX JUAX. Non pas lorsqu'elles sortent de la bouche mourante d'ime sœur, et j'atteste son ame, qui nous écoute, que je répète ici ses dernières volontés. Elle me dit donc : Don Juan, vous êtes un cavaliei lovai, un ami sincère, un homme pieux , incapable d'égarer une jeune ame comuie celle de ma sœur ; dites-lui donc en me n nom que si elle se sent une vocation réelle pour la vie monastique ; ( Marthe regarde don Juan. Panse d'n/i insianl. Don .Juau continue) que si jamais dans ses rêves elle n'a regretté le monde ; que si jamais elle n'a soupiré en enfermant un corps si meiveilleux sous une robe de bure; que si jamais elle n'a ])leiué l'heure solennelle DÛ sts blonds cheveux sont tonib('j sous K- ciseau du prêtre ; alors, dites-lui qu'elle

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lègue ses biens au couvent, et qu'elle y reste à prier pour mon anie.

MARTHE. Hélas ! hélas !

DON JUAN. Mais que si, au contraire, le monde qu'elle a quitté lui est resté présent avec toutes ses promesses, tous ses enchantemens , tous ses délices ; que si sou cloître lui paraît désert , sa cellule étroite, sa Tie désenchantée ; elle vous confie, à vous , mon ami , qui êtes instruit eu matière de religion , ses ennuis , ses doutes , son espoir; alors vous la conseillerez, n'est-ce pas ? je le lui ai promis. Eh bien ! Blai-the , au nom de votre sœur, votre frère vous interroge ; voyons.

MARTHE. Oh mon Dieu ! ce sont des senlimenssi inconnusque ceux que j'éprouve, des paroles si étranges que celles que j'entends, des visions si bizarres que celles qui m'apparaissent, que je n'ai point encore osé les avouer à notre directeur lui-même.

DON JUAN. Pourquoi craindre ? ces sentimens inconnus sont sans doute ceux de votre âge : c'est le besoin d'aimer et d'être aimée ; ce sont les battemens d'un cœur de dix-huit ans plein de sang espagnol ; c'est la perception encore vague de ces émotions délicieuses que l'amour éveillera plus tard dans votre ame ; ce sont des pressentimens d'un bonheur à venirqui vous semblent des souvenirs perdus d'un bonheur passé.

MARTHE. Oh ! oui, oui, c'est cela.

DON JUAN. Ces paroles étranges, c'est la voix du monde qui vous appelle ; elle vous dit : IMarthe, on m'a calomnié à tes yeux ; je ne suis point tel que l'on m'a peint à toi, plein de séductions trompeuses et infernales ; je ne suis point le chemin de perdition qui conduit au royaume de Sat:\n : je suis un jardin de délices où la beauté est reine et commande, \iens, IVIarthe, tes yeux se sont illuminés du feu de ton ame ; tes longs cheveux ont repoussé sous ta coiffe de religieuse ; ta taille d'enfant s'est développée sous la robe sainte ; à défaut de miroir, l'eau de la fontaine t'a dit que tu étais belle. Viens, IMarthe, viens, un trône t'attend.

MARTHE. Oh I oui, oui, et ces paroles, quand je les entends, c'est un délire.

DON JUAN. Et parmi ces visions bizarres, ne passe-t-il poinl parfois un jeune cavalier qui s'approche de vous et qui vous dit : Marthe, ma bien-aimée, je t'ai revue depuis que ma jeunesse a des songes d'amour.... Je te cherche dans le monde et je ne t'y rencontre pas !.. Povuquoi te caches-tu dans l'ombre du cloître au lieu de

briller au soleil de nos cités?.. Fleur de beauté, tu dois éclore dans un jardin, et non sur une tombe... Viens, Marthe, franchis la porte de ton couvent ; elle donne sur le monde, c'est-à-dire sur le bonheur. . . sur la vie... sur l'amour !..

MARTHE. Oh ! mais c'est bien cela! par quelle magie devinez-vous ainsi mes plus secrètes pensées?.. Ce jeune homme surtout, cet habitant inconnu de mes nuits de fièvre et d'insomnie. . . . Qui vous a dit qu'il venait les visiter ?. .

DON JUAN. Qui me l'a dit, Marthe ? qui me l'a dit?., oh ! si vous ne me devinez pas, je suis bien malheureux.

MARTHE, le regardant. Mon Dieu !

DON JUAN. Je VOUS ai reconnue, moi....

à l'instant où je vous vis, je me suis dit : celle que je cherche, la voilà. . . la bienaimée démon cœur, la voilà... la fiancée de mes rêves, la voilà ! c'est elle, car vous avez passé dans mes nuits comme j'ai passé dans les vôtres, et si j'ai éclairé votre sommeil, vous avez brûlé le mien.

MARTHE. Eh bien ! écoutez, écoutez à votre tour, et que Dieu me pardonne ; si je fais mal, je l'ignore... mais c'est étrange ce que je vais vous dire. Je ne vous avais jamais rencontré avant aujourd'hui, non, j'en suis sûre; eh bien! cependant je vous ai reconnu ; il m'a semblé vous avoir vu déjà dans un autre monde, sinon dans celui-ci. . . Vous avez parlé, le son de votre voix m'a fait tressaillir et m'a inondée d'une mélodie familière à mon oreille ! Vous avez dit votre nom, don Juan, ce nom, certes, je ne connaissais aucun homme de ce nom ; eh bien ! il m'a semblé que c'était un nom familier à mon cœur, il m'a semblé que je l'avais prononcé déjà... où, je ne sais... à quelle occasion, je l'ignore... car il y a un voile entre mon corps et mon ame, car il me semble que j'obéis en ce moment même, malgré moi, à un pouvoir surliumain qui me pousse vers vous, qui fait renaître d'anciennes pensées dans mon esprit, qui arrache du plus profond de mon cœur des paroles qui dormaient oubliées.. . Don Juan, j'aime votre nom... don Juan, j'aime votre voix... don Juan... {Se précipitant le front contre terre.) Pardonnez-moi, mon Dieu ! Prenez pitié ! ici, dans votre église... dans votre maison sainte, j'allais lui dire : Don Juan, je vous aime.

DON JUAN. Marthe, n'est-ce pas dans une église que ceux qui s'aiment font serment de s'aimer toujours?

MARTHE. Oui, lorsque leur amour n'est pas un crime.

SON iJJJM DE MÀRÂKA.

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..vJRpN JtUAN. Et quel amour, si nous le arpulous, peut êtie plus pui' et plus selon ;Bieu que Je uôtre ? »-, .^svo , -^ii MARTHE. OuJ)liez-vous que. j0 suis liée par des vœux éternels ? :;/ ,(■■!> ••; ;- -;j DON JUAN. Oubliez-\»ou»f qu'il y a un homme qvii peut vous relever de ces v«eux ?

siARTHE. Le saint Père!..

,i,:PQVJUAN, Nous irons le trouver^ Marthe. , , »» MARTHE. Ensemble ?

-■* DOîV JUAN. Ensemble.

3IARTHE. Et comment ? --«"*'"-'^'î^ - DON JUA9r. Vous fuirez. • ^«stfe^î^^***-

MARTHE, Avec mon amant?

^IliPON JUAN , /««' passant un anneau nu

doigt. Avec votre, fiancé.

eai MARTHE, respirant. Ah.I t ; ; -; ;; DON JUAN. Nous lui dirons que depuis long-tems nous nous aimons, et c'est vrai !. par nous nous aimons depuis le jour où nous avons rêvé l'un à l'autre. Nous nous jetterons à ses pieds, et il nous pardonnera et nous bénira, et nous aurons une vie de délices et d'amour, au lieu de celte vie triste et solitaire que nous avons eue jusqu'aujourd'hui.

MARTHE. Et à compter de ce jour, je suis votre fiancée. ., ..

D0\ ju.w. IMarthe, conduisez-moi devant la tombe de votre sœur.

MARTHE. Non, don Juan, non, ne mêlons pas le néant de la mort aux espérances de la vie... Vous m'avez engagé votre foi devant Dieu, Dieu a entendu votre serment, et cela suffit. ( La cioiJie sonne.^ Voici la cloche qui nous appelle à la prière du soir, si je ne m'y rendais pas on s'apercevrait de mon absence...

DON JUAN. Mais aussitôt la prière fi- Maie?..

MARTHE, Je reviendrai... mais vous , . vous retrouver ai-je ?

; DON JUAN. Oh oui !

MARTHE. Tant mieux ! car si je ne vous retrouve pas , je mourrai !.,.

(Marthe soit.)

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