SCÈNE
DON JUAN, jMARTHE.
M\mnE,vc/ue (^ une robe blanche dccJiirce il verdie pu> l'iierhe, les chci'eiix èpars, passe par ttiic brèche , et entre en scène. Oh I le beau jardin , et comme les marguerites y poussent; j'en aiuai bientôt assez pour me faire une couronne, s'ils ne me rattrapent pas. {Elle se cache derrière un cyprès.^ Don Juan ! don Juan !
DON JUAN, l'upercei'ant. Grand Dieu, est-ce Marthe ? Oh I mon Dieu , donnezmoi des forces contre l'amour !
(11 reste immobile.)
MARTHE. D'ailleurs, s'ils courent après moi, je me cacherai comme cette nuit dans les buissons avec les oiseaux ; il fait froid, la nuit!
DON JUAN , les bras élcndus vers elle. Marthe ! Marthe !
mAUTiiE. Et pourtant ils chantent en se réveillant ! je sais ce qu'ils chantent, moi ; je suis leur sœur ; ce matin , il y en avait un qui disait :
Lorsque la nuit e'tait sans voiles,
Lorsque le jour était sans pleurs,
Quand je planais sur des étoiles ,
Au lieu de marcher sur des fleurs.
(^Apercci'ant don Jh«h.) Tiens, une statue. .. elle s'est endormie au soleil.., il fait bon au soleil. ( Elle s'accroupit aux pieds de don Juan.) Le soleil vient de Dieu.
(Elle rit comme un enfant. ^
DON JUAN. Pauvre enfant, elle est folle !
MAUTiiE, appelant. Don Juan Idon Juan!
me voilà, mon fiancé ; vois comme je suis
jolie, comme je suis parce, comme j'ai une
belle couronne.
DON JUAN. Prenez pitié de moi , mon Dieu! prenez pitié de moi!
MAKTiic. Et puis je suis riche , maintenant ; j'ai hérité des châteaux et des bijoux de ma sœur Inès , qui est morte empoisonnée.
DON Jnvx. Qui l'a dit cela?
MARTHE, tcK'autlit tèlc. Inès, elle revient toutes les nuits, car, quoique son corps ait été déposé en terre sainte , son anie est errante ; elle aussi elle chante comme les oiseaux qui s'éveillent, mais tristement, tristement , tristement.
Mes os blancliissent sur la terie , Je n'ai ni bière, ni linceul.
Tiens, tiens... la vois-tu qui passe?.. Oui, sorur , oui , je sortirai ton corps de cette église , ])our que ton ame perdue puisse revenir le visiter. .. je le couvrirai de terre, puis , sur cette terre , je planterai des fleurs... les fleurs poussent bien sur les tombes... Ils voulaient m'empccher d'aller te rejoindre... Ah! ah ! ah I ils ne savaient pas que j'ai des ailes. . . ils ont voulu me retenir, mais je me suis envolée, et j'ai ri alors. {Commençani par rire et finissaiit par sanf^loter.) Ah ! al) ! ah I oh 1 oh ! que je souffre , mon Dieu !
DON JUAN. Marthe, reviens à toi , mon enfant, ma sœur.
MARTHE. Laissez-moi , je sais de belles prières. (^S' agenouillant.') Je vais prier.
O Vierge sainte... Étoile... matinale,
Miroir... de pureté, Vous qui priez pour nous.
Oh ! je ne me rappelle plus... si je me rappelais... il me semble que je serais guérie. {Elle porte la main à son front , cherchant à rappeler ses souvenirs , puis sa physionomie indique qu'elle passe à d'au/res idées.) Allons, voilà que j'ai perdu mes fleurs ; (5e relevant) il faut que j'en cherche d'autres , maintenant j'ai cueilli toutes celles qui sont ici. (Elle s'éloigne en appelant.) Don Juan , don Juan I
Sortons promptcmenl de la ville ,
Nous trouverons beau chevalier ,
Près de la porte de Sèville ,
Un page tenant l'ctrier
D'une nulle sans cavalier.
Nous voyagerons cote h côte ,
Tant que terre nous portera...
(Art voijT se perd dans le lointain.) DON JUAN, marchani derrii're elle jusqit aux cyprès. O mon Dieu ! je suis un être bien fatal aux autres et à moi-même ; tout ce que je touche se brise ou se flétrit, et ceux à qui ie n'ôle pas la vie perdent la raison.,.
LE MAGASIN THEATRAL
SCEiSE IV.
DON* JUAN, appuyé contre h cyprès, DON JOSÈS , LE M AU VAI S AN GE .
(IlspaiaissMit îi la brcclie du fond ; la nuit coîiiinence à venir.)
LE MAUVAIS A\GE. Par ici, seigneur don Josès , par ici !
DOîV JOSÈS , étonné. Dans un cloître ?
LE MAUVAIS ANGE. Votre Seigneurie n'at-elle jamais entendu parler d'un certain loup qui s'était- fait. berger?... Voilà votre homme.
DON JOSÈS. Sous ce costume?
LE MAUVAIS ANGE. Votre seigneurie n'a pas oublié le proverbe : l'habit?...
DON JOSÈS. ?.Iais es-tu svir?
""'le MAUVAIS ANGE. Regardez. '
' DON JOSÈS, s'élauçant par-iîessus le mur: ' Oui, je le reconnais. (// s'approche de don Juan- et arrive près de lui, il laisse iumher son manteau et plante deux épées en terre. ) Je te trouve enfin , don Juan.
DON JUAN, se retournant. C'est toi, frère, sois le bien venu.
DON JOSÈS. Je te saluai des mêmes paroles lorsque tu m'apparus au château de Villa-Wayor ; il paraît que si j'avais oublie de t'inviter à mes fiançailles. . tu avais oublié, toi, de m'inviter à ta prise d'habit... conuais-tu ce parchemin? '
DON JUAN. C'est celui que j'arrachai desmains mourantes de doni ]Mortès, le Seignevn- me pardonne I
DON JOSÈS. Connais-tu cette signature?
DON JUAN. C'est celle de notre digne ]>ère .. le Seigneur a fait un miracle, sans doute... et je l'en remercie.
DON JOSÈS. Et sais-tu ce que contient cet écrit ?
DON JOSÈS. C'est la reconnaissance dé don Josès, comme fils aîné du comte et comme seigneur de Marana.
DON JOSÈS. Tu avoues donc que je suis gentilhomme ?
DON JUAN. Oui, frère.
DON JOSÈS. Que tu n'es que le second fils, toi ?
DON JUAN. Oui, frère.
DON JOSÈS. Et que tu me dois hommage et respect, comme à ton aîné ?
DON JUAN. Je suis prêt à vous le rendre, monseigneur.
"^ DON JOSÈS. Ce n'est point cela que je veux 1
DON JUAN. Que voulez-vous?
DON JOSÈS. Voilà deux épées. .. choisis.
DON JUAN. Et pourquoi faire ?
DON JOSÈS. Je te montre deux épées, et tu me demandes pourquoi faire ces deux
DON JUAN, rrere, je le aemanae parr n à genoux, les yeux en larmes. r.'^e^ -
)nt dans la poudre..,^ .-T'^^itl^-^^^^. DON JOSÈS, le prrriàM.sôus'té ftras^^ù-
épées?... Je vais te le dire alors... parce que je te hais d'une haine de frère.. . parce c|ue la terre est trop étroite pour nous porter plus long-tems tous les deux, parce que tu dois avoir soif de mon sang comme j'ai soif du tien , et qu'il faut que l'un de nous deux boive celui de l'auti-e. Voilà deux épées le dis-je ! voilà une tombe prèle. A la vieî*--^'i>vifv*'~.iwc.-/»;*sii*i--ii^.
DON JUAN. Je l'ai creusée pour moi, frère, et si ce n'est que ma vie qu'il te faut , elle est à toi... frappe... . ,
DON JOSÈS, prenant une des 'déîtx 'épreci. Si j'avais voulu te tuer comme une bête fauve, c'est une arquebuse que j'aurais, prise, et non deux épées.:.'.». \En - ff^rde " don Juan, en garde ; ,, .
T)ON JUAN. Frère, jeté demande parr^ doi fron
DON JOSÈS,* le prrnàhl bout! hypocrite , debout!
DON JUAN. Je t'obéis:!: ' J"^* ^s»-»*».-; ■ ■
DON JOSÈS. Prendsiiïiîe'dt'êes épées.
DON JUAN. Adieu, frère. t(. /:(>(X
DON JOSÈS. Où vas-tu? .,..v.^ 3 j,yj,^jp
DON JUAN. Laisse-moi allei-, ^^^^^ «,'A\^^'^ is
DON JOSÈS. Te laisser aller, toi'- «^sAV^À^a tu oublies donc? , , ^^ ^^ ^ iuhifii iiçid
DON JUAN. Si j'ayais ç^idjjj^é, jç iiiçiçiTfV^
i point ici. ^ f. .,j j-s oraio-iwcr, va -/ne}
) DON JOSÈs.;-jÇ'est,,Gel^.,v^vet papçe qv^^
! lassé de vices , repu de débauches, gorg^{
* de sang, il te plaît de venir deinmider
asile à un cloître, tu crois fuir le' châtir:,,
ment?.. Et qui me vengera.i^^, gijjjq^^jÇy
me venge pas?
DON JUAN. ïMon repentir.' U nv■^^^f^f
DON JOSÈS. Ton repentir^ rendrart-siL l'hoimeur et la vie à ma fiancée?... ren-' dra-t-il la vie à mon épouse?... Que ni'im-' porte ton repentir, à liioi! me rendra*t-il mon bonheur brisé entre tes mains?. .f Pourquoi ne m'as-tu pas tué comme Térésina, don Juan? tu le pouvais, il fallait le faire; mais non , tu n'as voulu que m'avilir. .. Allons donc, don Juan, du courage ! tu vois bien que je suis venu pour me battre avec toi et qu'il faut que nous nous battions... i'"\ '" ,' ,",!^' t ' ' V/!!i
DON JUAN. Jamais, irere.;. * , - . . t ■.
DON JOSÈS. Je saurai bien t'y forcer.i, prends garde... ce que tu as fait, je le ferai !... tu m'as jeté ce parchemin au visage... ( U le lui jette. ) l'iens...
DON JUAN, Seigneur, donnez-moi l'humilité.
DON JOSÈS. Tu m'as déchiré mes habits de gentilhomme. . . ( // lui déchire sa robe. ) Tiens... .
DON JUAN DE MARANA
DON JUAN. Seigneur, doi\nez-moi la patience.
DON JOSÈS, Tu m'as fait battre de verges par tes valets. '^
DON JUAN. Don Josès , tu feras plus que tout cela : tu me feras perdre mou apie.
DON JOSÈS , le frappant du plat de son èpée. Tiens !
DON JUAN, s^ élançant sur Vépée. Ali !
BON JOSÈS. Enfui!
(Gotnbat de quelques secondes ; enfin don Juan touche don Josès.)
DON JUAN. Frappé.
DON JOSÈS, chancelant. Oui, frappé!...
le frère frappé de la main du frère!...
( // tombe. Se relevant. ) Le fière , maudis*-; sant le frère I... le sang du frère sur la tête. du frère«..^i3:|;?j^'ji
(Il expire.)
DON JUAN le regarde un instant , puis prenant son manteau et son chapeau. Don Josès dans la tombe de don Juan ! Allons, décidément... il paraît que le diable ne veut pas que je nxe Jasse ermite.
(Il sY-loigne par la même brèche qac Mai thea franchie..
LE MAUVAIS ANGE, riant. Démon de l'orgueil , j'avais compté sur toi... tu ne m'as pas trompé... merci! ' '
(Il disparaît.)