SCÈNE III
LE BRAVO, puis SALFIÉRI.
lE BRAVO , enlrant par la ruelle de droite C'est cela! voilà le vieillard qui se livre... Ce que j'ai toujours remarqué dans l'ordre admirable de la Providence. C'est comme tout concourt à faciliter une mauvaise action et à voir empêcher un© bonne. .
T a-t-il donc un Dieu pour le meurtre?
SALFIÉRI, entrant y et quia entendu cei derniers mots. Oui, les hommes l'ont appela Satan.
LE BRAVO. Tu es sans doute un de ses apôtres, toi qui sais si bien son nom?
SALFitRi. Pas encore. Mais je viens à Yenise pour prendre nos grades.
is BRAVO. Quel maître as-lu chosi?
.SALFIÉRI. Toi.
LE BRAVO. Tu sais qui Je suis?
SAi.FiÉRi. Tu es le Bravo.
LE BRAVO. Et tu viens ainsi à moi , la nuit, sans crainte?
SALFiKRi. J'en avais une : celle de ne pas te rencontrer.
iE BSAVO. Eh bien! me voilà.
SALFIÉRI , d par/. Celle voix!.. (Mauf.) Lai*5e-moi te regarder d'tibord...
LE BRAVO. Regarde.
SALFIÉRI. Oui... voilà bien l'homme au tïiasque noir; le spectre étrange enfin qu'on m'avaitdépeint ; ;jinsi tu es l'homme magique devant lequel toutes les portes ^'ouvreut , devant lequel ton? le? lires s'écartent,devantlequel tous les voiles tombent; u peux prendre parle bras qui tu veux , le m«Der où il te plsit , entrer à YeDiise et eo
sortir librement à toute heure de jour comme de nuit : tu peux cela...
LE BRAVO. Je le puis.
SALFIÉRI. Et tu dois ce privilège?
LE BRAVO. A mon masque et à mon poignard.
SALFIÉRI. Et Celui qui les porterait aurait même puissance ?
LE BRAVO. Oui , «.'il avait même courage.
SALFIÉRI. Prêle-les-moi?
LK BRAVO. Quiî dis-tu !
SALFIÉRI. Je te dis qu'il me faut à tout prix, pour deux jours, ton masque et ton poignard; car il faut que devant moi nussi toutes les portes s'ouvrent, tous les sbires s'écarleni, tous les voiles tombent; il faut que je puisse prendre par le bras qui je veux, le mener où il me plait, entrera Venise et en sortir librement à toute heure de nuit comme de jour : et pour cela tu vois bien qu'il me faut ton masque et ton poignard.
LE BRAVO. Mais , pendant ces deiix jours , tu seraisceque j'ai été si loi;g-lemps : la terreur et l'exécration de Venise!
SALFiÉBi. C'est bien.
LE BRAVO. Pendantces ces deuxjours, tu ferais donc ce que je fais, moi?
îALFiÉRi. Je le feiai.
LE BRAVO. S'il l'arrivé un ordre du Conseil des Dix?
«alfiÉri. Je l'exécuterai.
LE BRAVO. Et si cet 01 dre le commande on meurtre ?..
SLiFiÉRi. Assez... Il n'y a que Ion mas((ue qui pui'^se cacher à Venise le visage d'un proscrit. Il n'y a que ton poignard qui puisse le défendre ou le venger... à tout prix... je les veux.
LE BRAVO. Mais sais-tu ce que c'est que de regarder la créalion à travers ce masque ? Sais-tu qu'il assombrit tout, qu'aucun airr.'arrive plus jusqu'à votre poitrine, qu'au'-un rayon du soleil ne réchauffe votre visage? Sais-tu (|ue tu ne pourras l'ôter que lori-que tu seras seul, et que chaque fois que tu l'ôleias, tu trouveras les yeux plus creusés cl ton visage plus ['â!e, saistu cela?
SALFIÉRI. Je le sais.
LE BBAvo. Sais-tu qu'au jour du jugement dernier, n'eusses-tu porté ce masque (ju'une heure, «i ce fut pendant une heure snnglante, l'ange delfl mort viendra le le coller à la face, et que tu ne pourras regarder Dieu qu'au travers.
SALFIÉRI, frappaîit du pied. Mais donnedonc ce masque et ce poignard.
LE BRATO. Mon poignard!., tu crois |>eut-être que c'est une arme loyale, qui
frappe le Jour, en face et bravement?.. Non, non, c'est une arme de nuit, une arme de traître...
sALFiÉRi. N'importe!
LE BRAVO. Tune l'tUiras pas plutôt au côté, qu'il le faudra le tirer du f -urreauet frapper... [Apercevant la go?idole qui ramène Ma/féo.) Frapper un vieillard! peutêtre... un vieillard qui aurait le même .'îgo que ton père... une voix qui re-semb-cra à celle de too père... des cht-vcux blancs comme ceux de ton pore! {Mouvement de Salficri.) Tu f>iihlirais ?
SALFitKi. Ah! .«onge donc qu'à cliaquc pas que je vais faire dans cctie ville, je puis êlie reconnu... Encore une fois, tt j*our la dernière, peux-tu et veux-tu me donner ce que je te demande ?
LE BRAVO. Insensé!.. [Jp^-cs un silence.) Oui, je le puis si je le veux... car deux hnmmts seulement à Venise connaissent le visage du Bravo. Deux hommes seulement pourraient dire, en le v(wanl sans masque , c'e>t lui. L'un de ces hnmmes est le chef du conseil des Dix, et pour huit jours il est absent.. . L'autre. [À part.) C'est un moyen de le sauver peut-être.
(Haut.) Ecoule.., tu es proscrit, et st je te refuse... je te perds... Pour combien de temps me tiis-tu cet horril)le emprunt?..
SALFICRI. Pour deux jours.
LE BRAVO. Jure-moi donc alors que de deux jours lu ne me rendras ce masque et ce poignard; que de dmx jours tu r:e diras qui je suis ni qui tu es, jure-moi cela sur ce que tu as de plus sacré.
SALFiÉRi. Sur les plaies du Christ, je te le jure.
LE BRAVO, Jeieçois ton serment; écoule, miiiuit jonne.
SALFiÉRi. Eh bien ! dans deux jouis, et quand minuit sonnera...
LE BRAVO. Pas une heure, pas une minute, pas une seconde avant...
SALFiÉRi. Pas avant que la dernière heure n'ait sonné comme elle sonne et ne soit éteinte comme elle s'éteint.
LE BRAVO. Attends, alors.
Le Ikavo va an fond du llié.'itrc', descend les mar-
cliis du qu.TÏ, disparaît au yeux du sf)eclat(!ur ;
])uis, un instant après (lu entend un frémissement et li: hruit d'un curps qui tombe dans l'eau;
.Sailiéri pendant ce temps est resté iuiniubilc sur
le devant de la scène.
LE BRAVO, remontant y son poignard nu et ensanglante à la main. Les veux-tu toujours?.. [Olani son masque.) Les voilà?..
SALFiKRi, lui prenant la main. Merci, mon hôle.
LE BRAVO, fausse sortie f s'arrètani. Dans deux jours, à minuit !
SALFiÉRî. Dans dcMix jours à minuit!
Fia du premier acte.