THÉODORA, BELLAMONTE
THÉODORA. Décidément , comte , vous êtes riiomme le plus obstiné de Venise : c'est une justice que je me plais à vous rendre.
BELLAMONTE. Ditcs le plus amoureux , madame : c'est un aveu que je me plais à vous faire.
THÉODORA. Il est triste , a'ors , que cet ansour ob:«tin<i on celle obstination amoureuse. Comme vous voudrez nommer voire éternellt; poursuMe , vienne se heurter contre uue volonté aussi arrêtée que la mieime... Je crois , Dieu me pardonne.
que si vous tous étiez mis dans la tête , de devenir un graml homme, avec moitié moins de persévérance vous seriez déjà à moitié chemin.
BELLAMONTE, Ccci, çiadamc, est l'affaire de mes aïeux, qui ont bien voulu se charger me faire un nom,
THÉODORA. Que VOUS VOUS chargez de défaire. Vous êtes d'une famille heureuse en entreprises, comle.
BELLAMONTE. Mais, madame, je pensais qu'on noble nom élait pour vous de quelque importance? i
THÉODORA. Quand on le porte , Oui :
quand il vous porte, non.
BELLAMONTE, Le nom des Bellamonte est ins-rit à la table de maibrt^ et au livre d'or, et il y restera tant que Venise comptera parmi les villes du monde el portera sa couronne comme reine de Al'driatique.
THÉODORA. Si Venise est la reine de l'Adriatique, je suis reine de Venise, moi : comme elle j'ai mes tables de nrarbre et mon livre d'or, et comme elle j y ail fait inscrire des noms célèbri's,.. mais ceux-là vivront encore lorsquV, le ne sera plus.,. Jetez les 3'eux sur ces fresques, el lisez: voici le nom Mieh l-Agne au- dessous d'une Sainte-Famille , celui de Raphaël écrit sur une pierre de la Vienne Marieaux-Ruines; celte sainte Cécile pour laquelle j'ai posé, et signée Jules Romain; ce christ au lombeau , dont j'ai l'original et dont Dieu n'a que la copie, est du Titien: voilà mes tables de marbre à moi. [Elle ouvre un livre.) Maintenant, voyez, ce sonnet est de Guichardin, celte strophe e^t de l'Arioste, celle maxi ne de Machiavel: cette canzonnella du Tri^sino: voilù mon livre d'or , car toutes ces choses ont été écrites pour moi par ceux qui les ont faites. Je vous ai dit que j'étais reine: cette couronne vaut bien celle du doge, j'espère ! Eh ! voyez , comte de Bellamonte , il y a des panneaux vides , il y a des pages blanches: prenez une plume, prenez un pinceau , un flt;uion de pus.
BELLAMtîKTE. Il J à hoinmcs qui sont venus au monde pour faire des livres et des tableaux, et d'autres qui sont nés pour les acheter. Y a-l-il dans le palais du doge un tableau qui vous plaise ? je le couvrirai de sequins. Voulez-vous le manuscrit original de COrlando furioso ou dtl principe? dites-le-moi encore; j'irai tronvvr l'Arioste Ou Wachiavel, et )e leur troquerai contre l'iigrafle de celle loque , qui les rendra riches à ne plus jamais être obligés de faire lo misérable métier
de poète pour TÎTre... Mais un pinceau en pal ou une plume en sautoir feraient tache sur l'écusson d'un Bellamonte.
THÉODORA.. Eh bien! alors, seigneur comte, prenez l'épée de Trivnlce, ou de Doria, possez à votre ceinture le poignard de Fie?que ou de Rienzi : comhailez pour la République on contre la République; devenez général ou conspiiateur ; au lieu de comte de Bellamonte, appeltz-vons Bellamonte le victorieux ou Bellamonte le proscrit ; venez à moi avec une célébrité qui soit à tous... et diles-moi, alors : Théodora, je vous veux!.. (Riant.) Vous m'aurez...
bellamokte. Ainsi . jusque-là ?
THÉODORA. Jusque-là, il faudra vous contenter d^acheltr des chaînes d'or pour les jeunes filles qui demeurent derrière le pont de Paglia, en face de la maison du gondolier Luidgi.
BELLAMONTE. Eh bien! madame, je suivrai votre conseil, et de ce pas je vais la lui porter.
THÉODORA. Oh! j'y serai avant toi, comte de Bellamonte , et je trouverai pourelle, je te le jure, une retraite si profonde, que tu ne la découvriras pas... Wichelemma !.. Luidgi!.. Micheleroma!