‹ Pièces de théâtreChapitre 592 sur 1069 · LE BRAVO, VIOLETTA · texte numérisé non relu

LE BRAVO, VIOLETTA

LEBBAvo, regardant Violetta endormie.

La douce el sainte chose qu'un enfant endormie , et quelle merveille que ce visage d'ange où la main des hommes n'a point cncote flfacé le doigt de Dieu!.. Pauvre enfant! perdue et abandonnée! Oh! je devais bien te recueillir, moi qui t'ai faite or[>heline !.. Dieu conduit les choses de ce monde par des voyesqui échappent à la vue des hommes... Dieu est grand et misi'ri'jordieux; car je n'aîtendais ni ne méritais ce bonheur...

VIOLETTA, n'éveillant. Ah! mon Dieu!..

LE BRAVO. Mon enfant!

VIOLETTA. Où suis-je? où m'a-t-on transportée?

LEBBAVO. N'ayez pas peur!..

VIOLETTA, appelant. Mafféo! Mafféo!

LE BRAVO. Oh! n'appelez pas ce viellard avec cet accent? car il me semble qu'il sortirait du tombeau pour vous répondre...

VIOLETTA. C'est vrai , c'e>t vrai... ftlort, mort, mort !..

LE BRAVO, d part. Oh! combien de voix au jour du jugement dernier, criero.Ttainsi autour de moi : Mort, mort, mort!..

violetta: Pardon... Oh! je sais tout ce que je vous dois : vous m'avez ramassée, pleurante el brisée à vos pieds où j'élais tombée faute d'appui! L'heure à laquelle les portes du couvent de Sainte- Marie s'ouvrent d'ordinaire étant passée, vous m'aveidit ; JSalant, vcux-tu , jusqu'ù ds,-

main seulement , accepter l'asile que l'offre Ion second père? et, jusqu'à demain, j'ai consenti à rester sous votre protection; car vous Oies bon, j'en suis sûre; mais lorsque je me suis réveillée seule ainsi, avec un homme inconnu, moi, jeune fille... j'ai tremblé.

lE BRAVO. Pour ta vie?

vioLETTA. Oh! non...

lE BRAVO. Viens, enfant, et regardemoi... J'ai trente-cinq ans à peine, il est vrai; mais as-tu vu , à mon âge, beaucoup de fronts aussi ridés que le mien, beaucoup de visages aussi pfdes... Je suis comme ces arbres du Lido, voistu, autour desquels il a grondé tant de tempêtes, qu'ils ont séché sur leurs tiges, et qu'ils ne portent plus ni fleurs ni fruits. {Frappant iur son front.) Plus rien ici, qu'une pensée sinistre, incessante, éternelle!.. {Frappant sur son cœur.) Plus rien là, qu'un abîme sans fond, où les hommes ont jeté le crime et Dieu le remords!

vioLETTA. Le crime et le remords!

LE BRAVO. Oui... ce sont deux mots d'une langue étrangère que tu ne connais pas.

YiotETTA. Vous Ics connaisscz, vous...

mon Dieu !

LE BRAVO. Tu me les feras oublier...

Oui, en retour dé ce que j'aurai pu faire peur toi, je ne te demanderai qu'une grâce.

VIOLETTA. Parlez.

LE BRAVO , avec le ton de la prière. Tu me permettras de venir au couvent que tu auras choisi... là, te voir heureuse, et ce calme et ce bonheur... Voilà toute la part de la félicité que je puis encore espérer dans ce monde , et je te la devrais , enfant... me l'accorderas-tu?

viOLEïTA. La pauvre orpheline que vous avez recueillie, adoptée, pourra-t-elle vous la refuser.

LE BRAVO. Merci.

VIOLETTA. Mais... pourquoi m'avez-vous parlé tout-à-l'heure... de crimes, de remords ?.. vous, si bon, si généreux...

oh! peut-il y avoir dans votre passé des jours dont le souvenir vous pèse.

LE BRAVO. A l'heure de la naissance, la fatalité écrit l'histoire des hommes sur un livre de fer : chaque jour le temps tourne un feuillet , et l'homme fait ce qui est écrit.

VIOLETTA. Oh ! que me dites-vous ?

LE BRAVO. Et fût-il vertueux et bon, tel que tu me crois, il faut qu'il obéisse à sa

La Véniiimne.

destinée, lui commandra-ellô uq meurtre!

VIOLETTA. Oh! mais vous blasphémez...

car Dieu a dit : « Tu ne tueras pas. »

LE BRAVO. Dieu! Garde ta croyance, enfant... moi, j'ai bien souvent douté.

VIOLETTA. Vous?

LE BRAVO. Depuis qu'une histoire m'a été contée qui a glacé ma foi... oh! c'est une histoire étrange... Violetta!.. J'ai quelques minutes encore à rester auprès de vous... laissez-moi vous la dire...

Après l'avoir entendue, vous comprendrez peut-être que le doute vienne aux hommes : Voulez-vous m'écoutcr.

viOLfcTTA,. Oh! oui, parlez.

LE BRAVO. Eh bien, asseyez-vous.

Il y avait à Venise... je ne sais plus vers quel temps... un jeune homme de vingtsix ans, riche , brave, et qui eût vécu heureux sans le souvenir d'un premier crime. C'est peut-être celui-là que Dieu a voulu punir.

Ce jeune homme avait un père qu'il aimait d'un amour saint et filial.

Un jour, sons le prétexte d'une conspiration, dontils n'avaient pas même connais-^ sauce, ce jeune homme et son père, qui habitaient hors de Venise, furent arrêtés. On les traîna devant le Conseil des Dix... et là... iniquement, sans preuves, sans témoins , par le droit qu'il ne tient ni de Dieu ni des hommes, mais qu'il s'est arrogé lui-même... là... le tribunal condamna le vieillard, et acquitta le jeune homme.

On reconduisit le vieillard en prison, ou mit le jeune homme en liberté... Écoutezvous, mon enfant!

VIOLETTA. Mais que fit le jeune homme?

LE BRAVO. Le jeune homme se traîna à leurs pieds, offrit son sang en échange du sang de son père, sa vie pour racheter la vie de son père. Le tribunal... oh! c'était une dérision à faire tomber la foudre du ciel... le tribunal répondit qu'il était un tribunal de justice... que, dans sa justice, il avait condamné le père et acquitté le fils... que le fils vivrait, que le père mourrait.

VIOLETTA. Oh ! c'est affreux !

LE BRAVO. Attends donc encore... attends donc, jeune fille ; car je ne l'ai rien dit... En rentrant chez lui, le fils trouva le président du tribunal.

VIOLETTA. Ahl

LE BRAVO. Celui-là aussi était un vieillard.

VIOLETTA. Et il apportait au fils la gface du père.

LE BBAYO, riant. C'est cela... Ecoulez.

La république de Venise avait bejoin d'un homaie sur et dévoué... dont le bras fut areugle et !e poigonrd mortel... d'un homme qui, à toute heure de la nuit, sur un ordre du tribunal , exécutât sans héîiter la sentence rendue... ilarait besoin enfin de donner un aide au bourreau, qui ne lue que le jour... et l'on venait proposer au jeune homme la vie àc son père., ù la condition qu'il serait, lui. ce meurtrier dont le tribunal avait besoin... il est vrai qu'on lui permelt-iit de mettre un masque sur sa figure, afin de rester inconnu.

vioLETTA. Il refusa?

LE ERivo. Avec horreur! Le soir, le jeune homme reçut, pour le lendemain, la permission de voir son f tre. .

viOLEiTA. Oh! le tribunal .-VtJit attendri.

LE BRAVO. Oui... Le lenJcmaiD il courut trouver ce vieillard . qu'il n'espérait plus embrasser... Ce fut une scène affreuse que ce père qui bénissait et ce fils qui blasphémait... Pendant ce temps, un crieur s'arrêta sous les fenêtres de la prison... il lut à haute vois le jugement du. vieillard... et ni le père ni le fils n'eu perdirent un mot... Lcs bénédictions et les blasphèmes cessèrent: le vieillard retomba sur le plancher, et l'on vint dire au fils qu'il était temps qu'il sortît... En rentrant chez lui, il y retrouva le président du tribunal qui venait de nouveau lui proposer le marché de sang '.

TiùLETTA. Et il refusa encore?

LE BRAVO. Oui. encore. Le lendemain, le jeune homme reçut une nouvelle permission de voir son père, et il courut à la prison. Ou avait donné au condamné une autre chambre : celle-là donnait sur la Piazzetta !.. Le fils et le père se jetèrent en pleurant dans les bras l'un de l'autre...

Bienlùt il se fit un si ffrand bruit sur la place, que les deax infortunés jetèrent les yeux sur la fenêtre. . . Il y avait au milieu de la place un billot, et près de ce billot, un homme vêtu de rouge, qui tenait uiîe longue épée à la main, puis à lentuur de ce billot et de cet homme... une population tout entière... attendant...

On allait exécuter le vieillard!..

VIOLEITA. Ah !

LE BRAVO. Cette tête blaoche et vénérable que le fils pressait sur sa poitrine, elle elldit tomber... soas ses veux... là. là. la. - . - -

VIOLEITA. Oh. le fils accepta le marché que lui proposait le tribunal ?

iB ÊBATC. Merci, jeuoe tille.., merci. .

Le fils mil un masque à son visage...

un poignard à sa ceinture... et alla dire au Conseil des Dix : Me voilà!

VIOLETTA. Et dès-lors?

LE BRAVO. Dès-lors... le fils fut vendu corps et ame... mais le père vécut... Il devint la terreur et l'exécration de Venise.r. mais le père vécut... Chaque jour il reçut l'ordre de nouveaux meurtres... mais le père vécut; il n'eut plus de sommeil la nuit... plus de repos le jour... il ne crut plus en rien de ce qui lui était sacré anpjravanl... ni à la providence, ni à Dieu... mais chaque soir... il eut la permission de voir le vieillard... '.^Scpt heures sonmnt.) Ecoutez!

VIOLETTA. Sept heures.

LE ERAve. AJieu! mon enfant : il faut que je soi le.. .

VIOLETTA. Et VOUS me laissez seule ainsi ?

LE EBAVù. Tu n'as rien à craindre ..

persijnne ne vitpdra... >"'ouvre d'ailleurs cu'ù celui qui frappera ainsi trois coups : ce Scia moi.

Il sort.

Page 1