‹ Pièces de théâtreChapitre 629 sur 1069 · MARTHE, LE DUC · texte numérisé non relu

MARTHE, LE DUC

(Le duc est assis.)

MARTHE. Monseigneur, je vous le répète, vous ne réussirez pas.

LE DUC. Bah ! bah ! tu t'effraies à tort. . . j'en ai vu bien d'autres dont mes soins ont apaisé la colère.

MARTHE. C'est que ces colères-là étaient feintes ; mais celle-ci est vraie, naturelle, le cœur de cette jeune fille est honnête.

LE DUC. Est-ce que j'aurais pris toutes les peines que je me suis données si j'avais cru qu'elle ne l'était pas ! Mais tu le sais bien, Marthe, cette honnêteté-là, n'est pas souvent d'une assez forte complexion pour résister aux séductions dont on l'entoure. Rappelle-toi donc la dernière. . . Eudoxie, la fille de ce petit bijoutier du quai des Orfèvres, c'était un prodige de vertu, et cette vertu s'est évanouie à l'aspect des brillans avantages dont j'ai paré sa jeunesse .

MARTHE. Oui, celle-là est tombé comme tant d'autres, parce qu'elle était comme les autres, ambitieuse, coquette.. Mais je vous le garantis , cette fois-ci vous échouerez. Dans ce cœur jeune et pur, il n'v a la semence d'aucun vice. \ous ne

pourrez point trouver le côté faible, il n'y en a pas.

LE DUC. Repose- toi sui- moi du soin d'en découvrir un.

MARTHE. Toute la nuit , elle n'a eu qu'une seule pensée, elle n'a jeté qu'un cri... Mon père!.. Je veux voir mon père ! . .

LEDUC. Eh! monDieu, elle le verra...

plus tard... Je n'ai pas l'intention de la retenir jusqu'au jugement dernier !

MARTHE. A son arrivée, elle était dans un état d'exaspération. Elle a d'abord refusé de descendre de voiture, mais ses forces ont trahi son courage. Paul et Laurent l'ont portée dans la chambre du premier. Au bout de quelques minutes, je me suis présentée devant elle , protestant de mon respect, de ma soumission à ses moindres volontés... Ma volonté, a-t-elle dit, est de sortir d'ici à l'instant même. Je lui ai répondu que la chose était impossible, que l'obscurité ne lui permettrait pas de reconnaître les chemins qu'elle avait parcourus, et de retiouver celui qui la ramènerait auprès de son père. Je l'ai engagée à passer ici la nuit, en l'assurant qu'elle n'y courait aucun danger... J'ai feint de croire qu'elle était l'objet de quelque méprise, afin d'obtenir sa confiance; mais je n'ai pu

LA DUCHESSE DE LA VAUBALIERE

tirer d'cUe d'autres paroles que celles-ci : Je veux revoir mon père.

LE DUC. Conversation fort agréable !

MARTHE. Elle ignore parfaitement où elle est. Son enlèvement lui paraît un songe ; elle ne se connaît pas d'ennemis.

LE DUC. Ce n'est pas du tout en qualité d'ennemi que'je l'ai enlevée.

MARTHE. Aussi, elle appelle à son aide tous les saints du paradis... contre une trahison... qui, dit-elle, n'a point d'exemple. Pauvre fille ! si elle connaissait toutes celles à qui monsieur le duc a fait l'honneur de les trahir avant elle!

LE DUC. Et ce matin?

MARTHE. Elle ne s'est point couchée ; elle a passé la nuit sur une chaise ; elle a prié. Ce matin, elle était un peu plus calme, et ce calme annonçait une résoluiion fermement arrêtée... Cette jeune fille a de la religion, monseigneur, croyez-moi, rendez-la à ses parens. Si cet événement s'ébruitait, cela pourrait vous nuire , nuire au mariage dont vous avez l'idée... Allons, monseigneur, un bon mouvement !.. Donnez la clef des champs à cette jeune fille.

LE DUC. N'est-ce pas qu'elle est charmante ?

MARTHE. Oui, oui, elle est charmante, et ce qui vaut mieux encore , elle est sage.

LE DUC. E* tu veux que je renonce à un plaisir tout nouveau pour moi ?.. Une fille sage... qui vous résiste... qui se défend... là... tout de bon... C'est un phénix que je n'ai jamais rencontré et que je n'aurai garde de laisser échapper!... Le régent donnerait une fortune pour être à ma place !.. Va, retourne auprès de ta protégée... apaise ses chagrins. . . prépare-la à ma visite... Dis-lui que son bon ange va me conduire à ses pieds... et sois bien assurée que dans quelques mois ]\r^'= Julie me remerciera de l'avoir lancée dans un monde où chacun de nos grands seigneurs se olisputera l'honneur de continuer son éducation.

MARTHE, entre ses dents. Si jamais vous triomphez de celle-là !. .

(Elle sort en parlant.) LE DUC, seul. Pauvre Marthe , qui est assez folle pour croire à la sagesse de ce temps-ci!.. Mais ce serait de la démence de voidoir lutter contre le torrent. . . De la sagesse sous la régence, c'est se tromper de siècle

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