SCENE PREMIERE
JULIE, ]\IORISSEAU.
( Aa ]evcr du rideau, ils sont assis. )
jCLIE , wcc un soupir. Eh ! mon Dieu '
MORISSEAU. Oui, sept mois tout autant.
JULIE, tristement. Vous devez me trou ver bien changée!
LE MAGASIN THEATRAL
MORISSEAU. Moil... non ; madame la duchesse est comme autrefois : toujours charmante , pleine de jeunesse et de fraîcheur.
JULIE. Mon cher monsieur Morisseau , quand on souffre comme moi , on n'est ni jeune ni fraîche long-temps.
MORISSEAU. Souffrir! vous! Dans les visites que j'ai rendues à votre père , dans celles que j'ai reçues de lui , nous avons souvent parlé de vous, et jamais il ne m'a fait entendre que vous fussiez mallaeureuse.
JULIE. Comment l'aurait-il su?... Je
mettais tous mes soins à le lui cacher
vous comprenez... lui dire que je souffrais, c'eût été l'accuser d'avoir fait mon malheur ! et je l'aimais, je le respectais trop pour lui donner ce chagrin-là... Aucune plainte de ma part n'est venue troubler la fin de sa carrière... et mon pauvre père est mort .tranquille., croyant laisser après lui sa fille heureuse.
MORISSEAU. Et vous ne l'êtes pas?
JULIE. Heureuse! moi!
MORISSEAU. Qui le sera donc?.. . N'avezvous pas tout ce qu'il faut pour l'être , un rang , de la fortune , de la considération ?
JULIE. Quand je consentis à épouser M. le duc, mon cœur n'était plus libre.
MORISSEAU. Oui, oui, votre père m'a raconté tout cela... un jeune médecin... auquel moi-même j'ai de fortes raisons de
m'intéresser , était reçu chez vous ses
soins vous avaient touchée...
JULIE. J'en prévins M. de la Vaubalière. Je croyais , en m'expliquant aussi franchement , le détermmer à rompre notre mariage , mais les avantages qu'il devait tirer de cette union l'emportèrent sur
toute autre considération ses dettes se
trouvaient payées... le régent devait lui rendre sa faveur... c'était tout pour lui!.. Aussi , dans les premiers jours, il eut pommoi quelques-unes de ces attentions délicates dont on est prodigue avec la fennne à laquelle on veut plaire... mais, n'ayant pu vaincre la résolution que j'avais prise, il cessa bientôt de se contraindre , et me montra à découvert toute la perversité de son ame... Ah! monsieur!... de riniiff"érence il passa aux reproches... des reproches aux injures ! 11 reprit ses anciennes
habitudes... sa position est pire qu'avant notre mariage... et, comme un jour, je hasardais, en tremblant, quelques observations sur les personnes qu'il recevait
dans son hôtel il me répondit qu'une
seule personne y était déj)lacée...
MORISSEAU. II a osé vous dire ci In, !
JULIE. Que, sans elle, il serait sûr d'épouser M'"'^ de Lubersac , qui n'a pas cessé d'être veuve.
3IORISSEAU Et vous n'avez pas éclaté ?
JULIE. Mon père vivait... je supportai cet affront sans me plaindre... J'en ai enduré bien d'autres !... Croiricz-vous qu'il m'a fallu recevoir chez moi, admettre à ma table les maîtresses de M. de la Vaubalière , qu'il me présentait sous des titres d'emprunt ? Ah ! si vous pouviez savoir tout ce dont il est capable ! . . .
MORISSEAU , mec intérêt. Il fallait m'écrire... je serais accouru...
JULIE. Et ;le pouvais-je ?... il m'était défendu de recevoir personne. Ses gens avaient ordre de lui remettre toutes les lettres que j'écrirais... et moi-même je ne pouvais rien leur demander qu'ils n'allassent savoir de M. le duc s'ils devaient m'obéir... Une seule personne était admise auprès de moi... un vieil ecclésiastique... qui , témoin de mes souffrances de tous les jours , et sachant les causes de mon mariage, m'avait engagée à en demander la dissolution-. Grâce a ses conseils... j'ai écrit en cour de Rome ; le digne abbé Mirlin m'a promis de faire toutes les démarches nécessaires pour la réussite de cette demande. Mais voilà de cela deux mois... je n'ai aucune nouvelle de lui...
MORISSEAU. Un acte de cette nature exige des formalités qui entraînent avec elles de longs délais.
JULIE , avec découragement. Oui , l'acte arrivera quand je n'en aurai plus besoin... quand je serai morte...
MORISSEAU. Vous ! . . . mourir ! à votre âge!
JULIE , d'un ton déchirant. Oh ! oui , n'est-ce pas que c'est cruel de mourir à mon âge , à vingt ans ?
MORISSEAU. Allons , allons, point de ces vilaines pensées-là... Est-ce qu'à vingt ans on songe à la mort?...
JULIE. Oh! moi, j'y pense toujours...
Non , monsieur Mori.sseau , non , je n'ai pas long-temps à vivre... je sens que mes forces s'épuisent... que mon courage s'en va. .. Chaque jour une nouvelle souffrance, un nouveau chagrin portent le découragement dans mon ame.
MORISSEAU. Mais ces faiblesses-là sont indignes de vous, madame la duchessf...
quand on est forte et belle comme vous l'êtes.
JULIE. Oui, les apparences semblent donner un démenti à mes paroles. . . mais j'ai là un souvenir qui me tue l
LA DUCHESSE DE LA VAUBALIKRE
UORISSEAU. Chassez-mcfl ce souvenir-là bien vite.
JULIE. Ah! si je pouvais l'emportez' dans la tombe ! . . . Ecoutez , monsieur Morisseau , M. le duc est absent...
MORISSEAU. Je m'en doutais bien.
JULIE. 11 a sollicité et obtenu du régent une mission auprès du roi d'Espagne ... Il est parti il y a trois jours... Il ne doit revenir que dans deux mois.
JIORISSEAU. Voilà déjà deux mois de bonheur , c'est un à-compte sur ce que le ciel vous doit.
JULIE. Savez-vous ce qu'il m'a dit en partant ?
MORISSEAU. Je le devine; qu'il espérait vous retrouver à son retour plus belle encore , si c'est possible ?
JULIE. Il m'a pris la main , et fixant ses regards sur mon visage pâle et triste... Vous êtes malade, Julie... plus malade que vous ne pensez... Je serais au désespoir de vous perdre pendant mon absence . . . Il y avait dans son regard quelque chose d'effrayant , sa voix avait un accent prophétique qui m'a serré le cœur... Mes jambes tremblaient sous moi , j'étais prête à me trouver mal ! . . . Un peu de fierté m'a protégée!... Ali ! il me connaît bien , lui : il sait que la mort rompra bientôt cette chaîne qui nous pèse à tous les deux.
MORISSEAU ^ se le\>ant et avec gaîté. Ah ça ! est-ce que ce serait par hasard pour faire votre testament que vous m'auriez appelé... Je vous déclare que je m'y refuserais , ainsi qu'à tout ce qui pourrait entretenir chez vous ces folles idées de tristesse.
JULIE. Non... rassurez-vous... je l'ai fait...
MORISSEAU. Hein ! quoi ?
JULIE. Mon testament...
MORISSEAU. Vous avcz fait?...
JULIE , souriant avec tristesse. Le grand mal!... écrire son testament, cela ne fait pas mourir...
MORISSEAU. Non , sans doute... car j'ai dans mon étude dix testamens de gens qui se portent à merveille...
JULIE , lui remettant un paquet cacheté en noir. Voici l'acte qui contient mes dernières volontés ; je le dépose entre vos mains , monsieur Morisseau.
MORISSEAU, le prenant. Comme notaire je suis obligé de le recevoir... mais j'espère le garder long-temps avant d'en faire usage.
JULIE. J'ai disposé de ce que le roi a daigné me donner... l
MORISSEAU. C'est votre dot, vous en avez le droit.
JULIE. En faveur... de la personne dont mon père vous a parlé Adrien est orphelin.
MORISSEAU. Tout-à-fait orphelin. *" JULIE, se levant. Ah! j'avais rêvé uiïê existence si heureuse avec lui!... Notre amour était connu de mon père... il avait pris naissance sous ses yeux!... Adrien est si bon, si honnête... soname est si belle!., et je l'aimais!... Ah! je l'aime encore..*, son souvenir me poursuit jusque dans mes rêves; il ne me quitte pas un instant!... Quand je compare l'horrible position où je suis enchaînée à l'avenir qui m'attendait... la grossièreté calculée du duc , à la délicatesse d'Adrien ; la bassesse des affections de celui dont on m'a imposé le nom, à la noblesse des sentimens de l'homme qui m'avait consacré sa vie...
mon cœur se gonfle.. . les larmes me gagnent !... Ah! je suis bien malheureuse! MORISSEAU. Oui... je conçois vos regrets... mais le désespoir n'est pas de votre âge. . . qui sait ce que le temps et la providence peuvent apporter de changement à votre position? Cette absence du duc peut durer plus long-temps qu'il ne l'unagine. On pourrait en profiter pour renouvelei votre demande à la cour de Rome... donnez-moi l'adresse de votre abbé Mirlin.
JULIE . Rue du Bac , aux Missions-Etrangères.
MORISSEAU. Je le verrai... je lui parlerai , nous nous entendrons.
JULIE. Oh ! désormais, c'est bien inutile...
MORISSEAU. Comment ! est-ce que vous refuseriez le concours du notaire...
JULIE. Moi !. .. non certainement, . . vous êtes maintenant mon seul appui... Je n'ai plus d'auti-e ami que vous... Aussi serezvous mon exécuteur-testamentaire.
MORISSEAU. Fi donc !... Je serai mieux que cela, je l'espère.
JULIE , se levant. Et pour vous pi'ouver, mon cher monsieur Morisseau , combien j'attache de prix à votre amitié... Cette pièce est écartée , personne n'y vient ordinairement. Approchez. ( Elle tire un rideau qui cache la porte à droite. ) Autrefois cette porte était condamnée... Depuis le départ de M. le duc, je l'ai fait rouvrir... elle donne sur un petit escalier qui descend au jardin. Le jardin alui-même une port« bâtarde dans la rue Saint-Dominique.
MORISSEAU. Quartier bien isolé...
JULIE. Voici les deux clefs... vous en ferez usage toutes' les fois que vous aurez un
LE MAGASIN THEATRAL
moment à perdre... à me donner... jamais assez souvent au gré de mes désirs.
MORISSEAU. Ne craignez-vous pas que ce mystère^..
JULIE. A l'exception d'une jeune fille qui me témoigne quelqu'intérèt , ( celle qui est allée vous prévenir ) , tous mes autres domestiques sont autant d'espions places autour de moi pour suivre mes pas , contrôler mes démarches , et rendre compte à M. le duc de mes paroles, de mes actions. . . Je désire que vos visites soient ignorées de mes gens ; car si leur maître en était instruit , peut-être voudrait-il encore me priver de cette dernière consolation.
MORISSEAU. Je comprends maintenant.
JULIE. Vous n'abandonnerez pas une pauvre femme. .. qui ne vous sera pas longtemps à cliarge.
MORISSEAU. Vous abandonner ! mol !
oli! je viendrai chaque jour verser sur ce cœur malade , un peu de ce baume qu'on appelle espérance.
JULIE. Ah !... Morisseau... il n'y en a plus pour moi !... (Elle rentre par la deiixicme porte du côte gaitche.)