‹ Pièces de théâtreChapitre 659 sur 1069 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

ADRIEN, LE DUC , Laquais.

(Le duc entre aussi par la même porte ; en entrant , il ordonne h ses gens de se retirer. Ils sortent.)

ADRIEX. Puis-je savoir, monsieur. .

LE DUC. J'espère que ces gens se sont comportés avec politesse... et qu'ils ont été pleins d'égards dans la violence qu'ils vous ont faite ?

ADRIEN. Je n'ai pas à me plaindre.

LE DUC. N'ayez aucune crainte , monsieur, et asseyons-nous. .. car j'ai à vous entretenir d'une affaire sérieuse.

ADRIEN, avec embarras. Je vous écoute , monsieur.

LE DUC. Vous êtes médecin ?

ADRIEN. Oui , monsieur.

LE DUC. Si je suis bien informé, a'ous êtes arrivé ce matin parle carosse de Montpellier.

ADRIEN, toujours avec crainte et embarras. Oui, monsieur.

LE DUC. Vous vous appartenez... vous êtes , m'a-t-on dit, seul, sans famille?..

ADRIEN. Mais cette solitude ne doit plus être de longue durée... une famille de mon choix va bientôt remplacer celle dont lo cnvt m'a privé. Je viens retroiiyer uno

LA DUCHESSE DE LA VAUBALIERE

jeune fille que j'aime, que j'ai promis d'épouser il y a près d'un an... Depuis mon départ je n'ai pas reçu de ses nouvelles.... mais je suis sans inquiétude, je juge de son cœur par le mien...

LE DUC. Eh bien ! docteur , mille louis seront un joli cadeau de noces pour la futme. . -

ADRIEN, étonné. Mille louis!... nionsiexu-, mille louis à un médecin!...

(11 se lève.)

LE DUC. Rasseyez- vous donc , je ne vois pas ce qu'il y a de si alarmant dans ces mots: mille louis.

ADRIEN. Une pareille somme., semble indiquer...

LE DUC. Que le service qu'on réclame a quelqu'iniportance , et que la personne qui le demande est en état de le payer.

ADniEN , indécis. Pardon , j'ai pu me tromper.

LE DUC. Qu'aviez- vous donc pensé?..,

ADRIEN. Oh! rien... rien... mais les lionnes actions ne se paient pas ordinairement si cher...

(Il se rassied )

LE DUC. C'est selon... et puis il y a des actions qui sont bonnes pour les uns , mauvaises pour les autres ; la même action est éputée crime ou imprudence , on la punit ou on la tolère , suivant la personne qui la commet... Ne vous arrive-t-il pas à vousmême, inembrt de la Faculté , de tuer... le plus innocemment du monde... im sujet ])lein de vie et de santé?

ADRIEN, virement. Involontairement...

LE DUC. Et qu'est-ce que cela fait au pauvre diable qui s'en va, que vous l'ayez fiiit partir volontairement ou involontairement.... il n'en est pas moins mort.... et bien mort.

ADRIEN. Nous ne sommes pas infaillibles.

LE DUC. Sans doute , et après tout qu'estce que la mort? souvent un accident trèsheureux pour ceux qui lestent! Messieurs les médecins , vous êtes quelquefois une providence pour les héritiers !

ADRIEN, indigné. IMonsieur , vous avez des médecins une singulière opinion.

LE DUC, froid cment . Je les estime beaucoup , ils rendent à la société des services éminens !

ADRIEV, aç>ec heaiicoup d'emharras et de crainte. JMonsieiu-, plus je vous entends et moins je comprends ce que vous exigez de mon ministère.

LE DUC. J'ai un ami dont la femme est malade, très-malade..

ADRIEN. Monsieur, conduisez-moi près d'elle.

LE DUC. C'est inutile.

ADRIEN. Si le danger est aussi grand que vous le dites , le moindre retard peut lui être fatal.

LE DUC. Elle est condamnée...

ADRIEN. Eh! monsieur... les secrets de la providence sont impénétrables , tous les jours la nature fait des miracles.

LE DUC. On ne veut pas que la nature en fasse...

ADRIEN. Eh ! que veut-il donc?

LE DUC , se levant. Il veut être veuf cette nuit.

ADRIEN. Horreur!... je ne veux pas en entendre davantage...

(Il fait un pas vers la porte, Je duc rartête.)

LE DUC. On s'est attendu à des obstacles , mais on s'est promis de les briser tous... vous ne sortirez d'ici... que complice ou victime

ADRIEN. Et vous ne craignez pas que la justice humaine...

LE DUC. La justice ne punit que la maladresse décidez -vous composez

une potion dont l'efficacité sera garantie par votre présence... faites une ordonnance en trois ou quatre parties bien distinctes... on ira dans autant de pharmacies afin de ne pas éveiller les soupçons... On vous rapportera les objets que vous aurez demandés, vous les manipulerez vousmême. Consentez, on tiendra la promesse que je vous ai faite... refusez, on vous livre aux misérables qui vous ont amené , et votre mort assurera le secret...

ADRIEN. A ous seriez capable!

LE DUC. Du reste , sachez-le bien , votre refus ne sauvera pas cette femme. On n'aura pas toujours le malheurde s'adresser à un honnête homme... un autre...

ADRIEN. Un autre.. {llréJlécJiil un instant et paraît inspiré par un moyen qu'il vient de Irouof^r, il dit à voix basse. ) Quelle idée!

LE DUC , revenant près de lui. Eh bien ? (Adrien semble liesitor encore, puis il a Tair de se résigner.)

ADRIEN. J'accepte.

LE DUC. Ecrivez. (// lui donne ses tablettes sur les(pielles Adrien écrit , déchire les feuilles et tes passe au fur et à mesure au duc. ) Eh ! mon Dieu ! ce service qu'on vous demande , vous l'avez peut-être rendu à dix autres sans vous en douter. {/Jprès avoir reçu les papiers.) Bien... on va faire porter ces ordonnances. Attendez ici mon retour.!. {Adrien/ait un pas.) Mais n'essayez point de vous échapper... la maison est cernée... on n'en peut plus

LE MAGASIN THEATRAL

sortir, toutes les issues pont gaidées. .. {^Adrien fait un mouvement.) Toutes !.. partout vous trouveriez la mort.

ADRIEN, seul., abattu. Ah 1 quel horrible piège !

(II sort par la porte à gauche.)

Page 1