SCENE m
CATHERINE, ETHELWOOD.
ETHELWOOD. Un instant, Catherine.
CATHERINE. Grand Dieu ! oh ! oh ! par où êtes-vous entré ?
ETHELWOOD. Par cette porte qui donne au chevet de votre lit , et f{ui communique avec les appartemens de la princesse ]\larguerite.
CATHERINE. Mais vous êtes donc un magicien , pour que cette porte s'ouvre ainsi devant vous ( lui uui Iranl une clej)^ quand moi-même je l'avais fermée?
ETHELWOOD. Tu oublies toujours qu'il y a des portes qui se ferment et s'ouvrent avec deux clefs, Catherine? — ::. ^ .
CATHtRlNii HOWAKD.
CATHERlîVE , allant à la porte du fond et ia fermant. Oh ! celle-là , du moins !
(Elle la ferme avec lu li averse oc buis.)
ETHELWOOD. Pauvre Catherine! te voilà au palais de White-Hall comme j'étais au château de Dierham , et tu prends à ton tour autant de soins pour ine cacher aux yeux du roi, que j'en prenais alors pour te dérober à ses regards.
CATHERINE . Oh! c'est que si le roi me voyait ici , nous serions perdus , et perdus tous deux.
ETHEL'v^'OOD. C'est aussi ce cjue je te disais là-bas.
CATHERINE. Maintenant que me veuxtu? Voyons, parle.
ETHELWOOD. Te revoir , apprendre de toi si tu es heureuse dans ta nouvelle fortune , te demander ce que tu fais le jour et ce que tu rêves la nuit.
CATHERINE. Heureuse ! Ethelwoodl je ne souhaiterais pas un pareil bonheur à l'assassinde ma mère. Ce que je fais le jour? le tremble au moindre bruit qui agite autour de moi les roseaux de la rivière , les aibres du parc, les tapisseries du palais ; ce que je rêve la nuit? oh ! tu le sais mieux que moi, puisque tu m'as si bien prédit mes songes, que je suis tentée de croire que tu es le démon qui me les envoie. Oh ' sois content, Ethelwoodl tu es bien vengé! Je suis bien malheureuse , et il serait tems que tu prisses pitié de moi !
ETHELWOOD. Pitié de VOUS , madame!
Ce serait un sentiment étrange à inspirer pour une reine ! Pitié de vous .'' Mais n'avez-vous point ce cjue vous avez tant désiré ! des pages empressés, une cour nombreuse , des vêtemens splendides , des appartemens somptueux ?
CATHERINE. Oh! oli ! Kennedy! ma robe blanche , ma petite chamljre de Ilicliemont! et toi, toi, mon Etlielwood, »u*aimant comme tu m'aimais.
ETHELWOOD , (issis sîir iiuc tnhlc pri'S du fofi. Oui, alors , c'était moi qui étais triste et vous gaie; c'était vous qui me demandiez : Qu'as-tu , mon Ethelwood ? tu es soucieux; c'était vous qui preniez une guilare, et qui me disiez : Yeux-lu que je te chante une ballade ?
(Il prend une gull.iie et en lire des afc-inls qui rappellent la ballade du premier acte. )
CATHERINE. Oll ! mon Dicu !
ETHELWOOD. Tu reconnais cet air ?
CATHERINE. Oui.
(Chantant.)
ETHELWOOD. Et CCS parolcs ?
D'un mol tu peux être reint; Dis ce mot ; car Je suis roi , Et ma suite, souveraine, S'inclinera devant toi.
Une couronne royale Pcul , crois-moi , d'une vassale Se'duire l'œil ébloui.
— Oui.
(Il jette violemment la guitare.)
CATHERINE. Tais-toi! tais-toi !
ETHELWOOD. C'est l'écho d'une autre époque de ta vie ; peux-tu l'empccher de répéter tes paroles? D'ailleurs, le roi a entendu ta réponse ; la vassale porte utie couronne.
CATHERINE. Oh ! oui , pour son tnalheur !
ETHELWOOD , se kimnt et allant s'asseoir sur un tabouret aux pieds de Catherine. Lorsque je te demandai de me dire la suite des amours du roi Robert et de la belle Elfride, tu me répondis que tu ne la savais pas. Veux-tu que je te la dise , moi ?
CATHERINE. A quoi bon ?
ETHELWOOD. Ail! c'est que cette aventure a peut-être avec la nôtre assez de res semblance pour que tu y prennes quelque intérêt.
(Il pose sa loque sur le sofa.)
CATHERINE. Dites et faites ce que vous voudrez , vous êtes le maître.
ETHELWOOD. La belle Elfride répondit donc oui, et devint reine.
CATHERINE. La malheureuse !
ETHELWOOD. IMais elle avait oïdjlié une chose : c'était d'avouer à son royal époux ses amours avec le franc-archer Richard , et il y avait dans ce tems une loi , chose bizarre , pareille à celle qu'a fait rendre Henri d'Angleterre , et cpii condamnait à mort toute jeune fille qui , après une ])areille liaison , épouserait le roi sans l'en prévenir.
CATHERINE. A mort !
ETHELWOOD. Il cst vrai que ce secret
n'était connu que de Richard et qitt;
Richard était son coniplicc.
CATHERINE. Et cette loi condamnait le complice à la même mort que la coupable, n'est-ce ])as^
ETHELWOOD. Oui ; mais qu'est-ce que la mort pour \\n houune qui a été jaloux ; .surtout lorsque cette mort ie venge de la femme qui lui a fait souftVir toutes les tortures de renlVr?
C\tH!:hi\e. -"Mon Dieu !
ETHELWOOî).Rtc!iaid était IVanr arclu-r du roi ; en cette qualité , il pouvait habiter le palais ; entrer dans ses appartemeus
LK MAGASIN THEATRAL
les plus reculés , et même , par une porte dont il s'était procuré la clef, pénétrer jusqu'auprès de la reine. Richard ne craignait pas la mort , car il avait été jaloux, et Ilicliard voulait se venger.
CATHERINE , se renversant sur le sofa.
Ah!...
ETIÏELVVOOD. Quatre jours après son mariage, la reine le rencontre à lâchasse, et son cheval croisa le sien. Le surlendemain, la reine le retrouva sur la Tamise, tt sa banjue heurta la sienne. Le lendemain , elle le heurta presque dans un corridor, et son manteau toucha sa robe. Ces Mois fois elle le reconnut, car elle pâlit. Sans doute que, rentrée dans son palais, elle chercha parquels moyens elle pourrait se débarrasser de cet homme.
CATHERINE , vivement. Oh .' vous ne le croyez pas.
ETilELWOOD. Non, c'est vrai.... peutclre que s'il eût été enfermé dans quelque caveau, doiit elle seule eût eu la clef. . .peutêtre qu'elle l'y eût laissé mourir de faim et de soif ; mais le faire frapper du poignard ou de l'épée —
CATJIEUI.XE. Oh I jamais, jamais I...
ETilELWOOD. D'ailleurs , il portait à tout hasard , sous ses vêtemens , ime cotte de mailles pareille à celle-ci. ( Eilicla^oud ouvre son pourpoint ci montre une cotte de mai/le. ) Car s'il ne craignait ])as la mort , Richard, il craignait de ne pas se venger. I-,e lendemain du jour où il avait rencontré sa royale maîtresse dans im corridor , il pt'nétra jusque dans sa chambre à couclicr. Le roi élait sorti ; elle était seule. Il sassit à ses pieds, comme je suis aux vôtres; alors il lui prit les mains avec lesquelles elle voulait cacher son visage , et, la forçant de le regarder en face , il lui dit :
Catherine I non, je me trompe; El-
fride Elfride!... jamais femme fut-elle
aimée par un lionnne comme je vous aimais? dites.
CATHERINE. Jamais.
ETHELWOOD, Jamais homme fit-il pour une feinme plus que je ne fis pour vous? dites.
CATHERINE. .Tamais , jamais I
ETHELWOOD. Et jamais homme en futil récompensé aussi atrocement que je le fus? dites. (i'e levant. ) Oh! mais dites..... dites donc I...
CATHERINE . Gràce , grâce ! . . .
ETHELWOOD, avec désespoir . C'est qu'il
lui eût tout pardonné, à celte fLinme
son oubli , son ingratitude, sa mort même, tout! excepté de la voir passer dans les bras d'un autre; livrer aux caresses et aux bai-
sers d'un autre ces mains et ces lèvres qui étaient à lui.... Ah! voilà ce qu'il élait impossible qu'il lui pardonnât , voilà ce qu'il ne lui pardonnera jamais, voilà ce qui causa leur mort à tous deux.
CATHERINE. Leur mort ! . . .
(Oïl entend les trompettes qui annoncent nue le roi rentre.)
ETHELWOOD. Oui , leur mort ; car tandis que la reine et son amant étaient enfermés , le roi revint du conseil.
CATHERINE, se levant. Milord , milord , ces trompettes annoncent que le roi rentre ; oh ! fuyez, fuyez !
ETHELWOOD, immobile. Et, comme il ne voulut pas fuir....
CATHERINE. Mais c'est infernal
ETHELWOOD. Que le voi vint à la porte [on entend les pas de Henri) de la chambre de la reine , qu'il la trouva fermée
HENRI, du dehors. C'est moi, Catherine, ouvrez !
CATHERINE , suppliante. Milord , milord!...
ETHELWOOD , haussant la voix. Et qu'il entendit deux voix qui parlaient ensemble
HENRI. Catherine, vous n'ctcs pas seule, ouvrez !
ETHELWOOD , repoussant Catherine qui tombe. Ah ! Henri , Henri ! à ton tour d'êtrejaloux —
CATHERINE, à genoux. Voyons, tuezmoi tout de suite.
HENRI. A moi - messieurs , enfoncez cette porte , donnez-moi cette masse.
CATHERINE, montrant la porte qui cède.
A oyez , voyez ! . . .
ETHELWOOD. Oui , il cst tems que je te quitte. Au revoir, Catherine.
(11 sort.)
CATHERINE. OÙ me cacher, où fuir! oh!
mou Dieu, mon Dieu! je n'espère qu'en vous , prenez pitié de moi.
(La porte cède, Henri paraîi.)