SCENE PREMIERE
CATHERINE , couchée et endormir, sur un sofa j HENRI , accoudé près d'elle.
HENRI , l'écoutant rêver. C'est la seconde fois depuis huit jours que son sommeil trahit je ne sais quelle crainte ou quel remords I Pour que l'esprit tourmenté veille ainsi quand les sens donnent , il faut une bien puissante cause.
CATHERINE , rêvant. Le roi m'aime ?.
Ah !.... Non, non pas toi. S'endormir, ne
plus s'éveiller Cette clef ( Etendant la
main.) Cette éau ( Ouvrant la main.)
Ah!...
HENRI. L'on dit que parfois , lorsqu'on parle à ceux qui rêvent ainsi , ils entendent et répondent... Catherine?
CATHERINE. Qui m'appelle? qui est
descendu dans ce tombeau ? Cette bague... Je veux être reine...
HENRI. Eh bien! tu l'es, reine, Catherine , que peux-tu désirer encore ?
CATHERINE. La coiuonne , la couronne , des cheveux blancs.... Oui... Un billot, le
billot d'Anne de Boulen A genoux
Grâce. . . . Ah ! ( Tenant ses yeux Jixcs et
portant les deux mains ii son cou, ) JVIon Dieu! (Apercevant Henri et tombant à genoux devant lui. ) Ne me faites pas mourir! Grâce ! grâce !
HENRI. Mais tues folle, Catherine, relève-toi ; et avant de me demander }>ràce , dis-moi ce qu'il faut que je te pai donne?
CATHERINE. Oh ! VOUS le .savez bien , puisque c'est vous qui avez donné l'ordre. . . \Regarilunl autour d'elle. ) ?Jais non , c'était un rêve... Oh! oh I quel rêve affreux, et vous étiez là, Sire.
HENRI. Oui.
CATHERINE. Qu'ai-je dit? Oh I il ne faut
pas croire à ce qu'on dit en rêve, Henri , vous le savez, les rêves sont les enfans du Sommeil et de la Nuit , les frères de la
Folie et l'on dit parfois en rêvant des
clioses bien étranges.
HENRI, sourirujc. Rassure-toi, Catherine , tu n'as rien dit. . . quelques mots sans suite, et voilà tout.
CATHERINE, respirant. Ah I qu'aurais-je pu dire, d'ailleurs? quelques folies que je n'oserais répéter , et voilà tout. De ces choses que le cœur pense et garde pour lui, n'osant les confier à la voix. . . Yoyez-vous, monseigneur , c'est qu'il paraît si bizarre à une pauvre enfant comme moi . élevée dans la solitude, de se trouver tout-àcoup dans un palais, au milieu de la ma- ;;niiicii!ce d'une cour, de commander à tout un monde de courtisans qui s'empressent de lui obéir. Aimée d'un roi, {lui jrtnnl les Iras nu cou ) et de qiu^l roi , de Henri de Lancas'.re , du lion de l'Angleterre, soumis , apprivoisé jiar moi. .
HENRI. Yosdeux bras mefontune chaîne si douce , ma belle Catherine , que je n'aulai jamais le courage de la briser. Il va falloir cependant que, poin- quelques instans, je la dénoue. On m'attend au conseil.
CATHERINE. Une minute encore. Le conseil attendra le bon plaisir de votre Grâce. Oh 1 j'ai une rivale dont je suis horriblement jalouse, Henri , car elle est pius présente à votre pensée que moi-même, car elle me vole les heures qui devraient m'appartenir, c'est l'Angleterre.
HENRI Enfant !
CATHERiNr.. Je VOUS aimc tant, moi, Henri , qu'il me serait iiiq?Oasible de vous oiJjlier une minute. Cependant je suis reine comme vous êtes roi. Je devrais m'occupcr
Je l'AngieteiTe aussi, moi, des intérêts de ma couronne, de mon royaume, de mes sujets. Je suis une bien mauvaise reine , n'est-ce pas , Henri , d'avoir à m'occuper de tant de choses , et de ne m'occuper que de vous?
HENni. J'ignore si vous êtes une bonne ou uûe mauvaise reine, Catherine; mais ce que je sais, c'est que vous êtes la plus dangereuse enchanteresse qui ait jamais perdu l'ame d'un roi. Voyons, ma place ne devrait-elle pas être en Ecosse , à l'heure qu'il est , et vous semble-t-il ijien digne de celui que vous ap})elez le lion de l'Angletene , de laisser Dacre et iViusgrave battre cet insolent Olivier Sainclair. Oh I voua avez des yeux qui fascinent! quand ilsdeiuandent, il faut accorder ; quand ils ordounent, il faut obéir, i^aissez-moi-les fermer avec mes lèvres, afin que je puisse vous quitter. ( // l'embrasse sur /es yeux. ) Adieu , ma belle reine , le conseil tout entier, c'est-à-dire la pairie d'Angleterre, attend que ce soit votre caprice que je m'en aille. Renvoyez-moi donc.
CATHERINE , se Icinint. Non ; mais eniineneE-moi avec vous.
iiE-^ni. Folle !
CATHERINE. Ne suis-je pas reine? et, eu ma qualité de reine , n'ai-je pas droit de présidence?... Franchement, croyez-vous que je n'aurais pas autant de raison que milord de Sussex?
HENRI. Oh ! si fait , et vous en auriez à vous deux à peu près la moitié de ce que mon fou en possède à lui tout seul. Au revoir, Catherine , et, si j'ai un instant de liberté, je m'échapperai du conseil pour venir vous demander si vous pensez à moi.
CATHERINE. Oh ! oui , faites cela.
(Henri sort.)
CATHERINE , laissant tomber ses bras et sa tête , et prendre à son visage une expression profonde d'abattement et de tristesse.
Ali !.. . (Elle revient jusqu'au sofa.) Quelle fatigue ! mon Dieu ! ( Elle se laisse tomber sur le sofa. ) Oh ! comme mon front se ridera vite à porter un pareil masque de gaîté , lorsque mon cœur est si triste ! J'avais cru c|ue je pourrais l'aimer parce
qu'il était roi... L'aimer? J'en ai peur,
et c'est tout. Fatiguée de ne pouvoir fermer les yeux dans son lit royal , voilà que je mrfuis endormie un instant sur ce sofa !
Î.E MAGASIxN THEATRAL,
Oh! quels rêves I et il était là. Il pouvait tout entendre , tout découvrir. Il ne me fallait cjue prononcer un seul nom pour êtie perdue. Ce nom qui tourmente ma veille et mon sommeil, ce nom que tous les démons de l'enfer répètent en dansant autour de moi, [en ce moment Ethehvood ouvre , sarts être ru de Catherine , la porte qui donne dans les nppartemens de la princesse Marguerite; il soulève la tapisserie et s'avance lentement ) ce nom que je dirai à
mon tour tôt ou tard si celui qui le
porte continue à me poursuivre ainsi , invisible et inconnu pour tous , excepté pour moi , qui le reconnais à son premier geste, à son premier regard. Il y a quatre jom-s , à la chasse, son cheval , son Ralph , que je connais si bien , a croisé le mien ; et s'il n'avait henni en passant , comme s'il me reconnaissait, j'aurais pris le cheval et le cavalier pour deux fantômes ! . . . Avant-hier sur la Tamise , sa barque a heurté la mienne. Hier , dans un des corridors du palais , son manteau a touché ma robe ; comme les spectres , il est partout , il entre partout. A-t-il donc trouvé le bezoard enchanté qui rend son maître invisible?
Il a dit qu'au bout de huit jours , il viendrait me demander compte de mes rêves , et il y a huit jours qu'il a dit cela... Oh l je n'ose pas même tourner la tête de peui de le voir debout derrière moi , sonibre et menaçant, de peur d'entendre sa voix giave et sépulcrale médire: Caliierine, mevoilà.. iMais que font donc mes dames d'honneur, qu'elles me laissent seule ainsi?
( Elle étend la main pour prendre une sonnette ; la main d* Ethehvood arrête la sienne.) Ah!