JULES, ALFRED
JULES. Celte femine-là t'aimait véritablement , Alfred.
ALFRED. Je le crois.
JULES. Et tu as eu le courage de rompre avec elle !
ALFRED. Monsieur le peintre , comment représenteriez-vous la nécessité?
JULES. Sourde et av^eugle.
ALFRED. Et tu auras raison ; c'est ainsi qu'elle est faite, et cependant, si tu n'avais pas été là , peut-être aurais-je eu la faiblesse de retenir cette femme.
JULES. 11 n'y a pas de tems de perdu. ( Allant vers une croisée.) Par cette îenêtie lu peux la rappeler.
ALFRED. Ce serait une folie — Merci , Jules.
JULES. Elle monte en voiture.
ALFRED. C'est bien.
JULES. Elle regarde de ce côté ! Un signe, Alfred, un regard de toi , et elle ne part pas.
ALFRED. Il faut qu'elle parte.
JULES, Le postillon monte à cheval; elle dit adieu à ton domestique ; elle lui jette une bourse ; la voitin-e s'ébranle — Adieu, belle marquise, adieu !
ALFRED, se Ic^nvit lentement et allant à la fenêtre. Oui, la voiture s'éloigne; à peine si on l'aperçoit dans le nuage de poussière que soulèvent ses roues. — Elle tourne le coude que fait la route. — Le chemin reste vide ; tout ce qiii .s'est
passé n'était qu'un rêve ; je me réveille libre : je respire.
JULES. Libre ! Mais de cette fenêtre , et avec elle tu vois s'envoler tout ton espoir d'avenir.
ALFRED. Elle me laisse plus qu'elle ne m'emporte.
JULES. Comment?
ALFRED. Regarde par cette autre fenêtre ; il ne s'agit dans ce monde c[ue de savoir changer à tems ses points de vue : c'est uu axiome de peinture.
JULES. Eh bien ! c'est le jardin de l'établissement des bains.
ALFRED. Qu'aperçois-tu sous ce mélèze ?
JULES. Une jeune personne de (jviinze à seize ans.
ALFRED. Comment trouves-tu cette enfant?
JULES. Elle me paraît charmante.
ALFRED. C'est la fille du général comte de Gaston.
JULES. Son père a été tué en 1815.
ALFRED. Elle porte un noble nom , n'est-ce pas?
JULES. Certes.
ALFRED. Avant un mois elle sera ma femme. »
JULES. Tu es fou.
ALFRED. En ai-je l'air?
JULES. Et ses parens?
ALFRED. Elle n'a que sa mère.
JULES. Elle ne consentira jamais.
ALFRED. La jeune fille m'aime.
JULES. Et... riche?
ALFRED. Non; mais coinprends-lu, Jules?
Le nouveau gouvcnicnient , chancelant encore sur sa base demi- populaire, trop faibl(! pour fonder ua système nouveau , n'a d'autre ressource que de se jeter entre les bras des hommes de Napoléon ; un mois encore , et toutes les capacités de 1812 seront rentrées aux affaires. La comtesse Gaston a conservé sur cette noblesse d'épée et d'épaulettes toute l'influence que lui donne le nom de son mari. Sais-tu une place à laquelle ne puisse parvenir son gendre ?
JULES. Voilà justement pourquoi tu as peu de chances de le devenir.
ALFRED. Je croyais t'avoir dit que cette enfant m'aimait.
JULES. Eh bien ?
ALFRED. Dans quelques jours, la mère revient de Madrid , où elle sollicite la levée du séquestre de biens assez considérables que son mari y acheta pendant le règne de Joseph : je lui demanderai la main d'Angèle.
JUr ES. Elle te la refusera.
ANGELE.
ALFRED. Oui, si je lui en laisse la possibilité.
JVLE.S, riant. Tu es un infâme. — Pauvre enfant I Innocente et belle, entrant dans la vie à peine , et qui ne se doute pas que sa vie ne lui appartient déjà plus ; qu'vui démon l'a enlacé dans un cercle invisible dont elle ne pouria sortir ; et que ses jours vont se faner comme les fleurs dont elle se fait une couronne ! — Adieu je me perdrais en restant plus long-tems avec toi. — A propos , si tu as besom de moi , tu sais que mon amitié , ma bourse , tout est à ton service.
ALFRED. Merci de ton amitié ; je l'ai et je la garde ; quant à ta bovuse, tu connais mes principes là-dessus.
JULES. C'est une bizarre délicatesse.
ALFRED. Que je pousse à l'excès.
JULES. Nous nous reverrons à Paris.
ALFRED. A l'hôtel de ma belle-mère.
Chut ! Henri MuUer.
JULES. Oh ! connue il est changé depuis mon passage ici.