LE COLONEL, M- PICHARD
jj|me piciiAUD , à part. Encore jM"*^ Suzanne... (^Hdut.) Je suis charmée que nous nous trouvions seuls, cousm. Je ne suis point ombrageuse, encore moins mauvaise langue... Grâce au ciel, comme disait feu
mon mari, ]\L Picliard je ne me
chauffe pas de ce bois-iàl. ..Mais lorsqu'on vous mit à la demi solde... tt que, par uu
hasard heureux , je me trouvai veuve
prescfue en même te>nps nous nous promîmes de resserrer nos liens de parenté, aussitôt cjne la succession de mon mari serait licjuidée.
LE COLONEL. Oui... c'était un projet... M"'" l'iCH.w.D. l'out-à-fait sortable...
Vous avez quarante-six ans... moi
j'en ai vingt-liuit...
LE COLONEL. Cal je ne puls en douter... car voilà dix ans que vous me le dites.
M"'^ PICHAUD. Et je me trouvais si bien engagée avec vous. .. que pendant ce voyage, entrepris pour mon procès, j'ai repoussé tous les adorateurs!.. Ah ! je vous réponds qu'ils ne me regardaient j)as deux foisl..
LE COLONEL. Je le croisl... vous êtes d'une fidélité .'...
M""^ l'iCHARD. Ahl... je n'en ai écouté qu'un seul I... encore, parce que mon avocat me conseillait de ne pas le brusquer... c'était iM. de Saint-Alphonse, ma partie adverse!... Jeunehommecharmant... mais le plus grand scélérat I... Il voulait m'épouser pour terminer nos différends ; et moi , toujours par les conseils de mon avocat, je ne disais pas non... vous concevez?... pour arriver à une transaction!... car le monstre avait déjà gagné en première instance... Et pour me faire perdre de vue le soin de ma défense, il ne me quittait pas d'une minute , m'accablait de prévenances, de sermens passionnés...
il me signa même une promesse de mariage... si bien qu'étoiudie par ses protestations d'amour... je laissai passer sans y songer les délais de l'appel...
LE COLO\EL. Ahl diable!..
„me picHAIlD.
Ain : Lc!^er-comine le papillon.
C'est le plus noir de tous les traits, lifl veille, il m''a(lorait encore!...
Me faire payer tous les fiais, Et fuir comme un vrai nieteore i . . .
i.E COLONEL , riant.
Par ses sermens vous (Usarmer!...
Oli ! le compère, je le jure, Dcit avoir a[)pris l'art d'aimer Dans le code de procédure.
M™'' PICHARD. Oh! je le retrouverai!...
je lue vengerai I... Mais revenons à vous , cousin... et c'est après des preuves d'un altacliement aussi pur, aussi profontl... que je vois établie près de vous une jeune fille... une rivale!...
LE COLONEL. Une rivale?...
],,me PICIIAUD. Ne vous en défendez pas. . . cette petiie Suzanne!...
LE COLONEL. Eh bien ?
jjjme piciiARD. Vous l'aimez?...
LE COLONEL. Si je l'aime!... corbleul... je le crois bien !... mais comme mon enfant ..
M""" PICIIARD, secouant la télc. Ta' ta! ta ! ta !... je ne suis pas dupe de ces attacliemens paternels... Vous en êtes amoureux!...
LE COLONEL. Moi?
j^jme PICIIAUD. A^otre trouble, lorsque vous prononcez son nom...
LECOLONEL, un peiicmn.ic\n\\X(\\\e ciiK] cent mille diables me servent de cravate.. . Amoureux I... Est-ce cjue je l'ai jamais été?... est-ce que je puis l'être?... vous savez bien que non... puisque je vous épou.se!...
jjjQie PICHARD, iendrenient. Alors, pourquoi me donner des inquiétudes?... Je ne blâme pas votre Ifumanité envers une pauvre enfant... mais, dans ces cas-là, on lui fait un sort, on paie sa pension dans quelque hospice!...
LE COLONEL, trcnihlant de collre. Dans uu hospice!... Suzanne I... mille tonnerres !...
5ime PICHARD , effrayée. Colonel !...
LE COLONEL. Pardon I j'allais vous traiter comme un caporal prussien!... dans un hospice!... Suzanne!... vous ignorez donc l'engagement sacré. . . Ecoutez-moi. {A pics iiiir puicsc.) Quand j'arrivai à l'armée, et que j'eus trouvé mes épaulctles de capitaine au bout de mes cartouches... j'avais un ami, madame... un brave camarade...
paysan comme moi... mais qui, moins heureux , ne fut jamais que sergent!
Dominique m'était dévoué comme un frère... et plus d'une fois il reçut le coup de baionnette qui m'était destiné.. . Je crois. Dieu me pardonne ! que le pauvre
SUZANNE
diable m'aimait autant que sa femme et sa fille , qu'il traînait toujours avec lui ; sa femme en vivandière , l'enfant en guise de liavresac sur le baril de sa mère! A Moscou, lorsque la flamme dévorait tout, et que chacun tremblait pour un ami, je cours au quartier de Dominique... la maison qu'il habitait n'était déjà qu'un monceau de feu et de décombres !...
3(me psciiARD. Ah! mon Dieu!..
LE COLONEL. Sa femme avait été étouffée par les flammes!... lui! je le vois encore... seul , son enfant dans les bras ; sur une poutre suspendue en l'air, à demi consumée et prête à chaque instant à se briser sous ses pas ! Il marchait, il courait... furieux, (lési'spéré... cherchant une issue , et ne rencontrant partout que lamort !... tous les regards le suivaient avec effroi ! tons les bras étaient tendus vers lui I... Je voulus m'élancer... je demandai des échelles...
rien!.... impossible d'arriver jusqu'à lui! il ne restait qu'une cliance... aidé de quelques soldats , je liai à la hâte nos manteaux, sur lesquels nous reçûmes l'enfant suffoqué, évanoui mais respirant encore!... Un cri de joie s'échappait déjà de toutes les poitrines!... Dominique allait s'élancer à son tour... loi-squ'un craquement horrible. . . ah !.. . (Se cachan t la figure dans SCS mains et apec larmes.) Quand je l'ouvris les yeux , il était étendu à mes pieds. . . pâle, sanglant! . . . sans pouvoir prononcer un seul mot !... il me montrait sa fille, avec un regard suppliant... je lui serrai la main... il me comprit... et il retomba mort !...
5,aie piciiARD , émue. Quel coup affreux!...
LE COLONEL, s'essuyant les yeux. Ce n'était pas le seuil... sa pauvre petite Suzanne !... cet événement terrible avait paralysé des organes trop faibles... sa voix ne proférait plus que des sons pénibles , inarticulés...
Air Je Col allô.
Oui, le (iestin tn comblant tous ses maux, Ne lui laihsa, pour parler de son père, Que des Ln-mes et des sanglots !
Qu'elle retrouve en moi son appui tutelaire... C'est mon enfant, c'est mon enfant cberi ! Et j'entends Iticn le langage si tendre De ses rcg;irds!... Car j'ai, pour le comprendre, L'amour il'un père et le cœur d'un ami.
M'"'^ PICUAKD, confuse. Ah! pardon !..o ces détails que j'ignorais...
LE COLONEL , d'un Ion ferme. Retenez bien ceci, madame Pichard, je vous épousera; je l'ai promis et après tout, autant vous qu'une autre; je vous connais, et ça m'évitera l'ennui de faire ma cour. >
Maisje ne me marierai qu'après avoir assuré l'avenir de Suzanne... un avenir brillant, heureux; j'y sacrifierai ma fortune, ma croix, ma baronnie, dont je ne me soucie guère... tout ce que j'ai... Elle épousera qui elle voudra... entendez-vous?... et si celui qu'elle choisira n'avait pas d'amour pour elle, corbleu! je me charge de lui en donner, moi.
M"" PICHARD. Eh! mon Dieu, cousin!
nous n'aurons pas de dispute là-dessus... elle m'intéresse autant que vous, maintenant, cette chère enfant! (Secouant la
tête.) Mais la marier... vous aurez peutêtre de la peine?...
LE COLONEL. Parce qu'elle ne parle pas? c'est un avantage déplus, je m'en accommoderais bien, moi!... Suzanne d'ailleurs rachète cela par tant de qualités... de talens !...
3jme picii^x^D. Des talens?...
LE COLONEL. Parbleu !... depuis qu'elle est revenue de Bretagne, je lui ai donné tous les maîtres possibles , et elle en a profité!... elle peint comme Isabey, joue du piano... connue la musique de mon régiment ; et puis on parviendra peut-être à la guérir...
jjme PICHARD. C'est bien chimérique !...
LE COLONEL. Du tout!... j'ai consulté les plus fameux médecins...
],ime PICIIARD. Eh bien?...
LE COLONEL. Eh bien !... ils m'ont tous répondu qu'il n 'y avai t pas de ressources! . . . ça m'a donné de l'espoir... et hier encore j'ai conduit Suzanne chez un célèbre docteur allemand qui vient d'arriver à Paris , et dont on raconte des cures étonnantes.
jime PICHARD. Un charlatan!...
LE COLONEL. C'est possible !. .. mais un charlatan qui guérit vaut mieux qu'un médecin qui ne guérit pas. D'ailleurs celuici a un air de bonhomie, de simplicité qui inspire la confiance.
3jme picHAUD. Enfin, que vous a-t-il dit?
LE COLONEL. Rien!... il a examiné les yeux, les gestes de Suzanne... lui a fait prononcer avec peine quelques sons...
puis il a pi'is mon adresse, et nous a congédiés en promettant de m'envoyer sa consultation.
M™'= PICHARD. Il vous enverra la note de ses honoraires... que vous paierez... et vous serez tout aussi avaiicc qu'auparavant...
LE COLONEL. Chut! chut!... j'entends Suzaime... et je ne veux pas devant elle... Il remonte la scène.
MAGASIN THÉÂTRAL
]j|me )>icvL\nn, à part. Rien n'est désespéré 1... ttavt c un peu d'adresse...