SCENE V
LÈONIDE, VAUDORÉ, d'abord caché; puis des Cosaques.
Le'onide ôte son cliapeau et s'assied.
VAUDORÉ , à part.
Elle s'établit ici!... Dieu! si elle me découvre, elle m'arrachera la vue!
l.ÉONIDE.
Allons, pour la première séance, ça s'est bien passé... j'ai eu un aplomb superbe, et les Tartares ont gobé mon histoire avec une facilité qui me garantit des intelligences au-dessous de zéro... ça ira comme sur des roulettes. (Deux Cosaque* apportent une guitare, un violon et un cornet-à-piston.) Ah ! voilà mes instrumens. C'est bon, posez là, et sortez... {Les Cosaques sortent.) Tiens! comme ça obéit! c'est bien apprivoisé... (Ses regards tombent sur le tableau.) Ah! juste ciel!... quelle horreur! quelle croûte!
VAUDORÉ, à part.
Hein!... croûte?
Quel est le massacre qui leur a barbouillé ça? Ahl par exemple, je leur dirai qu'ils sont volés. VAUDORÉ, sans paraître.
Malheureuse !
LÉONIDE
Pieu! une voix humaine!
VAUDORÉ, toujours derrière le tableau.
Léonide Bobinard!
LÉONIDE
Mon nom î
VAUDORÉ
Si tu dis un mot... (paraissant) je le proclame aux Ostrogoff.
LÉOMDE.
Vaudoréî... Ah! je m'évanouis! [Faudoré ne bouge pas.) Tu ne me soutiens pas, malhonnête? Eh bien! non, je ne veux plus m'évanouir.... Comment! comment! c'est toi?
VAUDORÉ
En personne, de la tête aux pieds, au grand complet.
LÉONIDE, }iors d'elle-même.
Toi! traître! infidèle! qui m'as trahie, abandoiuicc, Uissce là comme un paquet de n'im-
porte quoi!.. Tu pars un matin, tu me dis que ta vas faire une course dans le faubourg Saint-Jacques, et tu pousses jusqu'en Russie!... Monsieur était tranquillement ici à faire des perroquets, des Cosaques et des oranges, pendant que je l'attendais dans les larmes et le désespoir!
VAUDORÉ
Oh! plus bas! plus bas!
LÉONIDE , avec dignité.
Monsieur Oscar Vaudoré, j'éprouve le betuia de vous dire que vous êtes un gamin!
VAUDORÉ
Léonide !
LÉONIDE
Un galopin !
VAUDORÉ
Léonide Bobinard!
LÉONIDE
Un pas grand'chose, un chenapan... par respect pour moi-même, je n'en dirai pas davantage.
VAUDORÉ
Il est bien temps de s'arrêter... c'est du joli, c'est du propre... et sans attendre que j'explique ma conduite !
LÉONIDE
Voyons, explique-la donc, ton ignoble conduite!
VAUDORÉ
As-tu donc oublié l'existence peu opulente que nous menions à Paris?... tranchons le mot, cette débine, cette panne, qui froissait mon amourpropre d'artiste?
LÉONIDE
Artiste!... peintre en bàlimens.
VAUDORÉ
Soit... artiste en bàtimens... ça pouvait-il durer?... Non, j'étais las de vivre d'alimens dudernicr ordre, de porter des redingotes râpées et de marcher sur mes tiges... il me fallait la fortune, à moi... et puisque mon pays natal me la refusait, je suis venu la chercher en Russie... mais pour qui?... pour toi, ingrate!... pour la partager avec toi, pour la mettre à tes pieds... pour te dire un jour : «Mes pinceaux ont prospéré, » voilà des bijoux, des cachemires, des rouleaux » de cinq francs; marchons à l'autel de l'hymé- » née, et que deux heureux de plus florissent 1) dans le cinquième arrondissement. » Voilà quels étaient mes projets... et tu viens m'agonir, in'invectiver de la manière la plus humiliante !... Ah! Léonide, ce que vous faites là est bien médiocre !
LÉONIDE
Eh quoi! il serait vrai !... pour moi?... tu m'aimes toujours?
VAUDORÉ
Plus que jamais!
LÉONIDE
Tu veux m'épouser?
tAUDORk.
A moil.
LA MAITRESSE DE LANGUES
LÉONIDE
Tiens, vois-tu, il est possible que lu mentes comme un arracheur de n'importe quoi; mais, ta voix a quelque chose qui me persuade et m'entraîne... je te crois... je veux te croire... et ta fortune ?
VAUDORÉ
Marche un train de poste... comme sur les chemins de fer... la famille OstrogofFm'adore, trouve tout ce que je fais, tout ce que je dis charmant, et veut couvrir de roubles toute la surface de mon individu.
LÉONIDE
Alors, à deux de jeu; à peine arrivée, je leur ai déjà tourné la tête.
VADDORÉ.
C'est vrai... j'ai assisté à la présentation. Tn leur as monté des couleurs comme jamais je n'en ai employé... ça te rapporte mon estime, en attendant mieux. Ah çà, mais dis-moi, comment diable es-tu arrivée ici?
LÉONIDE
Par la grande route.
VAUDORÉ
Petite naïvel... mais cette lettre? ce titre de maîtresse de langues?
LKONIDE.
Je vais te conter mon histoire. Inutile de te dire qu'après la catastrophe de ton départ, j'ai commencé par pleurer comme une Madeleine, que j'inondais mon mobilier et que les mouchoir.s nie manquaient.
4 VALDORÉ.
Pauvre ratte I
LÉONIDE
Pendant que je larmoyais à trois francs le cafhet, v'ià une seconde catastrophe qui me tombe. Ce polisson de café du Bosquet, pour remonter la consommation qui dégénérait, s'avise d'engager une femme sauvage pour mettre à ma place.
VAUDORÉ
Pas possible I
LÉONIDE
Une intrigante, qui avait été odalisque du dey d'Alger, et qui n'était pas plus sauvage... que... n'importe quoi... enfin, le public croit ça et avale des limonades avec... Me voilà donc détrônée de mon comptoir, et j'étais femme à faire quelque bêtise avec du charbon, quand on me dit : Vous avez du talent, vous tournez le chapeau avec verve; allez en Russie, où on manque de jeunes modistes. C'est mon affaire, que je réponds; lepays des glaces et des princes russes, ça me va. Et me voilà partie. En route, je fais connaissance d'une jeune dame qui m'apprend qu'elle venait faire l'éducation des Ostrogoff à raison de 6000 roubles par an... ça me parait encore plus gentil que de fabriquer des chapeaux et je lui dis : Vous êtes bien heureuse! Heureuse! réplique-t-elle, oh! non, je regrette trop la France, mes amis, et surtout quelqu'un... Je comprends l'apologe ; c'est du sentiment, une passion, et je devine qu'on
s'arrêtera en chemin... ça ne manque pas. A Francfort, la tristesse augmente; à Berlin, c'est du désespoir... mais elle avait promis, on l'attendait... comment faire? oh! alors, je me lance : Donnez-moi votre lettre, que je lui dis, je prends votre place, et vous retournez faire le bonheur de monsieur... chose. Voilà, mon cher ami, comment je me trouve pour le quart d'heure institutrice, maîtresse de langue, de musique, de danse et de n'importe quoi.
VAUDORÉ
C'est charmant, juste comme jemetrouve peintre de portraits.
LÉONIDE
C'est la sympathie qui nous rassemble.
VAUDORÉ
Parbleu I
LÉONIDE
Nous nous établissons ici.
VAUDORÉ
Nous nous faisons mousser.
LÉONIDE
Nous nous vantons mutuellement.
VAUDORÉ
Nous faisons notre fortune.
LÉONIDE
Et nous allons nous marier à Paris.
VAUDORÉ
C'est dit.
LÉONI0E
Air: Trompons-nous. (Am.de Beauplan. ) Entre nous signons un traité.
VAUDORÉ
Que l'un par l'autre soit vanté.
LÉONIDE
Je loùrai les talens
De l'artiste en tâtiniens.
VAUDORÉ
Je loùrai le savoir
De la dame de comptoir.
LÉONIDE , rianl.
Ton mérite et ton goût!...
Quel mensonge, pour le coup!
VAUDORÉ, riant.
Tes vertus, ta candeur, V'ià la plus forte couleur.
ENSEMBLE
Trompons-les : aujourd'hui tout le monde en est là. On ne f.iit que cela.
Trompons-les... c'est cliarmant De mentir effrontément !
Trompons-les (bis.) Surtout ne nous trompons jamais '.
LÉONIDE
Je vais déjeuner... à bientôt!
Elle sorî.
^v^^^\\^^.^\^.\\\\\^vv^\\\\^\\v^\v\\■*