‹ Pièces de théâtreChapitre 884 sur 1069 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

M°>e GIBRALTAR, puis CHARLOTTE.

M^^ GIBRALTAR, Seule.

Il est fichant de ne pouvoir obliger ce vieujt noble!... 11 a des manières qui me vont... Un louis d'or ! {Le regardant.) C'est délicat!... J'irai le porter dimajiche à la caisse d'épargne..

iMAGASlIN THEATRAL.

vingt francs, avec ce que j'ai déjà placé depuis six mois, ça me fera vingt-sept francs

Elle va serrer le louis dans le tiroir de la table a gauche ; elle s'assied.

CHARLOTTE, entrant par le fond, avec un petit carton.

Bonjour, ma marraine.

Elle dépose son carton sur l'armoire.

Tiens, c'est toi, Charlotte 1... Bonjour, ma fille 1 Ah ! t'est t'cxacte, à ce que je vois. CHARLOTTE, tristcnietit.

Oui, ma marraine: je vous apporte votre bonnet que je viens de finir à l'instant.

T'as bien fait, ma fille ; car mon autre est une vraie galette!... Mais qu'est-ce que t'as donc, Charlotte?... t'as la figure toute désordonnée 1 [Elle se lève.) C'est-y des chagrins... ou des oignons que t'as épluchés?

C'est des chagrins, ma marraine... des grands chagrins I

Vrai?... conle-moi vite ça, ma pauv' chatte... dépose tes peines sur le sein de ta marraine.. Voyons! dévoile-moi ton secret.

CHARLOTTE

Vous ne savez peut-être pas, ma marraine, que j'avais un amoureux?

Tu es femme... tu dois en subir les conséquences... Et quel est l'homme de ton choix?

CIIARLOTTE.

Antoine Ribou, ébéniste du faubourg Saint- Antoine, un des meilleurs ouvriers pour le gothique... avec ça, de l'instruction, du dessin... et puis le talent de la parole... Il devait m'épouser à la mairie et à l'église, car je ne m'en étais laissé conter que pour le bon motif.

Eh bien ! est-ce que le drôle reculerait maintenant devant l'état civil?

CHARLOTTE

Non, ma marraine; mais il veut se faire comédien, il veut quitter son état d'ébéniste, où il gagne beaucoup d'argent... et cela, pour se mettre au théâtre.

M"'e GIBRALTAR.

Ah I dam!... c'est que la carrière dramatique a bien du clinquant!

CHARLOTTE

Oui ; mais maman ne veut plus entendre parler de M. Antoine depuis qu'il joue la comédie dans la rue Chantereine... et moi-même, croyez-vous que ça m'amuserait d'avoir un mari au théâtre? pour qu'il rentre à des minuit, une heure du malin !... Et puis, est-ce que je pourrais jamais le voir sur la scène faire des déclarations d'amour

à d'autres femmes, les embrasser, les serrer dans ses bras?

M"'8 GIBBALTAll.

Quant à ça, ma fille, c'est un jeu de scène... c'est pour la frime!... On en voit même qui s'adorent tout plein devant le public, et qui, à la ville, se détestent cordialement.

CHARLOTTE

Oh! c'est égal!... Ensuite, qu'est-ce qui prouve qu'il auia jamais du talent?

Ah 1 pour ça... c'est une autre paire de mitaines... faudra le voir à la rampe... Ton Anloiiie débutera... il fera conime celui qui joue ce soir ici pour la première fois.

CHARLOTTE

Vous avez un débutant?

Oui, un jeune homme qui u'a jamais paru sur aucun théâtre, M. Saint-Preux.

CHARLOTTr-, avec joie.

Saint-Preux. . ce n'est pas luil

Oh ! le nom n'y fait rien. .. Saint-Preux, c'est un nomade théâtre, un nom de guerre.

CHARLOTTE, vivement.

Vraiment?... Et dites-moi, "ma marraine, est-il un peu grand, un peu gros?... A-t-il le nez aquilin, le menton retroussé ?

M'ne GIBRALTAR.

Pour grand... je ne te dirai pas que c'est le géant Goliath ; mais il est d'une assez belle venue... Quant au reste, je ne pourrais pas,t'assurer. .. car je ne l'ai dévisagé qu'une ou deux fois.

CUAIILOTTE,

Si c'était lui 1

Sl'"<' GIBRALTAR.

Comment! tu aurais l'idée...

CHARLOTTK.

Oh! ça ne m'élonnerait pas de sa part... D'abord, voilà cinq jours que je ne l'ai vu!... voilà cinq jours que je suis forcée de rentrer le soir toute seule... si bien qu'un jeune homme m'a suivie plusieurs fois dans la rue.

Un jeune homme?

CHARLOTTE

Très-aimable... avec un lorgnon d'écaillé et des gants jonquille... Mais j'ai refusé son bras, en pensant à Antoine à qui je veux rester fidèle malgré sa conduite envers moi.

J'approuve ces principes, mon enfant; car, comme on dit dans cette tragédie du boulevart :

Une fois sortie de la vertu, Hélas! la femme n'y rentre plus.

Ton prétendu te reviendra, va !... Mais il se fait tard... et moi qui u'a pas encore visité les maillots du corps de ballet!... Et ce Coco qui ne revient pas!... Est-ce qu'il est allé en Espagne chercher mon once de tabac ?. .Dis-moi, mon enfant, oblige-

LES COULISSES

moi de garder ma loge une miiiule... le temps de monter au théâtre... Je peux compter sur toi, n'est-ce pas?... Ne laisse entrer personne!

CHARLOTTE

Soyez tranquille, ma marraine... jo ne bougerai pas d'ici, allez.

M'"* GIRUAI.TAH.

Je descends tout de suite.

Air de la Maison du Pecij.

Allons, enfant, resle là ; En moi mets la coufianee ; Oui, j'en conçois l'espe'rance.

Ton amani te reviendra.

REPRISE EIS.SEMBLE

31"'^ GIBR\LTAH.

Allons, enfant, reste là, etc.

Ma niarrain', je reste là, fjn vous j' mets ma confiance.

Oui, j'en conçois Pespe'rance, Mon amant me reviendra.

jV"^ Gihraltm- sort par la ilroilr.

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