SCENE YL
CHARLOTTE, puis ANTOINE.
CUAHLOl TE.
Un débutant'... et depuis -cinq jours il n'a pas paru chez son fabricant!... Oh! je ne m'en irai pas sans m'étre assurée par mes yeux... ASTOi.NE, en dehors.
Oui, c'est convenu... aii café du Théâtre... après le spectacle.
CIIAULUTTi;.
Quelle voix 1 ANToisr, paraissant à la porte du fond; à la cantonnade.
Nous célébrerons le triomphe avec trois bols de punch I
CHARLOTTE, à part.
C'est lui!... c'est Antoine!
Antoine entre en scène ; il est chargé de paquets, il lient dans une de ses mains des hottes moyen âge; dans l'autre un casque orné de plumes et une épée; les paquets sont passés à ses Lras.
ANTOINE
Ohé! la portière 1... la clef de ma loge, s'il vous plaît?... la clef de... ma... (// se trouve devant Charlotte.) Charlotte!
Vous ne m'attendiez pas ici... n'est-ce pas, monsieur?
AiSTOi>-F, à part.
J'aimerais mieux être... n'importe où... ■Haut.) Charlotte ici!
ClIARLOTTR.
Oui, monsieur. . Oh! maintenant je m'explique vos absences!... Monsieur préparait ses débuts; car, décidément, monsieur s'élance au théâtre... cet attirail dont le voilà chargé...
ANTOINE, allant déposer ses paquets sur l'armoire U droite.
Charlotte, écoutez! i A part.) Faut mentir... (^ Haut. ) Au premier abord, le fait est que ça doit paraître., mais ce n'est pas pour moi... c'est pour un ami... mon ami Saint-Preux, qui m'a prié... et je n'ai pu refuser...
CHARLOTTE
Et c'est pour votre ami Saint-Preux que vous demandez la clef de votie loge... de votre loge! ANTOiNK, à part.
Je suis fait au bloc! (Haut.) Eh bien! Charlotte... du moment que je ne puis plus rien te cacher, j'aime mieux tout avouer. ..Eh bien! oui, c'est moi qui ai troqué le nom commun de Ribou pour le beau surnom de Saint-Preux!... C'est ton Antoine qui va ce soir s'élancer dans la plus éblouissante des carrières!... Depuis dix -huit mois, vois-tu, la passion du théâtre m'a empoigné : le drame absorbe toutes mes facultés, et je ne me nourris plus que des tartines de MM. Bocage etOuyon!... La nuit, je me surprends dej vant mon traversin auquel je récite des tirades... et que je bourre d'affreux coups de poing... Le I jour, je répète devant mon morceau de glace... j je cherche des poses, des physionomies terribles; je m'apprends à m'arracher les cheveux et à ren- I dre le dernier soupir !... au point que je m'épouvante moi-même!... Enfin, Charlotte, je me sens ' procréé et mis au monde pour jouer le mélo- [ drame... Le mélodrame avant tout! parce que j c'est le genre vraiment naturel... Je veux du mé- ! lodrame , il m'en faut!... le mélodrame ou la mort, voilà mon cri !
CHAl'.LOTTF. .
Oui, ça vous mènera à giand chose; vous réussirez joliment!
ANTOINS.
Et pourquoi ne réussirais-je pas?... Vous me supposez donc une intelligence au-dessous de la bûche?.. Écoutez-moi, Charlotte !... Je doutais de moi, je balançais encore... lorsqu'il y a quinze jours, je vais à l'Ambigu-Comique voir les Chiens du Mont Saint-Bernard, ouvrage sur lequel la critique la plus sévère n'a pu trouver à mordre... A la vue du nommé Lion et de ses camarades... à quatre pattes, je vous avoue que le sentiment de ma dignité d'homme me monta singulièrement à la tête, et je me dis : « Comment, Antoine, lorsque de simples chiens obtiennent dans la carrière dramatique les triomphes les plus enivrans... toi, homme, toi, citoyen français... toi, chasseur dans la huitième... tu ne pourrais pas aspirer aux mêmes succès ! . . . allons donc ! pas de faiblesse I » Et déjà je me sentais plus de cœur au ventre... quand, deux jours après, je vais à la Porte-Saint- Martin, et dans Peau d'âne, qu'est ce que je vois? un animal emblème de la stupidité... un âne enfin, qui iinprcs>ionnai', un public idolâtre! « Oh! de p-ar Dieu, m'écriai-jc, je ferai bien ce que fait un âne! et un roquet d'âue, encore!... J'ai du 1 toupet, de l'organe; je peux, sans me fatiguer,
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brailler pendant trois heures de suite... Avec ça, je dois marcher !. . . » Dès ce moment, ma vocation a été irrévocablement décidée, et ce soir, le sacrifice sera consommé !
CHARLOTTE
Et c'est comme cela que vous tenez vos promesses? quand vous m'aviez juré...
ANTOINE
Oh! Charlotte! je l'en supplie, pas de reproches, pas de plaintes... J'ai besoin de tous mes moyens... mon rôle me bout dans la tétcl
CHARi.OTTE.
C'est possible, monsieur; mais puisque vous avez de l'enlétement, j'en aurai aussi... et comme je veux un mari pour moi toute seule, et non pas un homme qui épouse tous les soirs une nouvelle femme, je vous avertis que tout est fini entre nous, et à l'avenir, je vous en préviens, ne comptez plus sur mon amour.
ANTOINE , à part.
Ne comptez plus sur mon amour! Juste la réplique deoia tiradedu premier acte. {Haut, en déclamant.) «Moi existersans ton amour, jeune fille! mais c'est me condamner à vivre dans un désert, sur les montagnes escarpées! c'est me dire : « Nourristoi de racines, d'herbes sauvages, et ne bois plus que de l'eau du torrent qui bouillonne ! » Songes-y bien, jeune fille, si tu me défends de t'aimer, avant peu, on s'arrêtera sur mon passage, et l'on dira en me montrant de l'index : Ah! voilà le fou ! tenez , il est fou ! voilà le fou !
CUARLOTTE.
Mais non, Antoiue, je ne veux pas que vous mangiez de l'herbe ni des racines sauvages. Ce que je veux, c'est que vous renonciez à votre manie pour revenir à votre état d'ébéniste!
ANTOINE
Ébéniste! fi donc! tourner des pieds de commode et fabriquer des bâions de chaise! Non pas, non pas, non pas !
CHARLOTTE
C'est votre dernier mot?
ANTOINE
Le dernier des derniers.
CHARLOTTE
Eh bien, monsieur, vous n'êtes qu'un monstre!
ANTOINE
Charlotte!
CHARLOTTE, irès-vite.
Votre conduite est celle d'un sans-coeur! d'un homme de rien! d'un trompeur! d'un débauché!
ANTOINE
Ah! Charlotte! ah! Charlotte!
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