I.AURAOUAIS, à part, souriant
Je comprends... (Attirant Sophie sur le divan.) Vous voilà donc seule enfin, près de moi... comme je le demande au ciel depuis si longtemps... loin du monde, de la foule... loin des regards jaloux de ce mari que je déteste... Que je suis heureux !...
SOPHIE, assise.
Si vous m'aimiez, sans doute... Mais, malgré toutes vos protestations, en ve'rité, puis-je le croire?
KAURAGUAIS, assis.
Ah! madame... je vous jure...
SOPHIE , cacliant sa figure avec son masque.
Non... ce n'est pas possible... car on n'outrage pas celle qu'on aime... et ne sera-ce pas m'outrager, monsieur le comte , lorsque vous m'aurez dit adieu, d'aller porter ces mêmes paroles d'amour à des femmes indignes de vous, à cette Sophie Arnould?...
LAURAGUAIS
Arrêtez!... ne prononcez pas son nom!... Oh! oui, je serais bien coupable s'il en était ainsi... car il y a un abîme entre vous et cette femme... Quand vous foulez les tapis des riches salons, quels sont ceux qui vous entourent?... Despiinces, des gentilshommes , les héritiers des plus beaux noms de France!... et leurs regards respectueux osent à peine se fixer sur vous... Quand Sophie paraît sur les planches de son théâtre... à qui vient-elle se montrer?... Au premier clerc de procureur, à quelque soldat auxGardes, qui aura payé vingt-quatre sous pour la voir et l'entendre.
SOPHIE , à part.
O le monstre!... (Haut.) Et c'est pourtant de cette femme que, dernièrement encore, me parlait en ces termes une dame de beaucoup d'esprit... " A la voir brillante et animée, ;i l'é-
'-fffi^û
« clat des lustres, quand sa belle voix retentit
<< dans la salle, et que son ame se révèle tout
« entière dans un élan pathétique, il me sem-
11 ble, au milieu du silence général, entendre
'1 battre tous les cœurs... Un même enthou-
11 siasme les tient fixes et immobiles... ces
« grands seigneurs et ces soldats aux Gardes...
11 Et, alors, qui fait attention à nous autres
11 pauvres grandes dames , qui pâlissons au fond
11 de nos loges?... Personne... En ce moment
11 une femme est reine entre totUes les femmes,
« et cette femme c'est elle... c'est Sophie Ar-
11 nould!... » C'est bien ridicule, n'est-ce pas?
LAL'RAGVAIS, en riant.
Absurde !
SOPHIE , se levant.
11 Et si son amant!... c'est toujours celte « dame qui parle... se trouve témoin de ces 11 transports... de cette gloire...
Air d'Yelva.
« Pour son orf;ueil , ah ! quelle fête ! Quel beau triomphe ! Il peut se dire alors :
Cette artiste, elle est ma conquête , Elle est à moi... pour moi tous ces trésors !... Ahl que l'amour d'iuie telle maîtresse Te rende fier, seigneur nohle et puissant, Car cet'e artiste élève ta noblesse
A la hauteur de son talent.»
LATJRAGIJAIS , cherchant à vaincre son émotion. Eh! madame!... cette gloire, ces triomphes dont on parle, le cœur y trouve-t-il son compte?... Ce c(u'il faut au tnien... ce qu'il vous demande à vous, c'est du mystère... du bonheur !... Oubliez donc Sophie... comme moi, j'oublie l'homme dont vous portez le nom... et...
SOPHIE, riant et parlant très liaut.
Mon mari? le prince d'Ornain!
(Elle se trouve près de la porte à droite. ) LE PRINCE, à part, sortant du cabinet.
J'ai entendu quelque chose comme mon nom !
SOPHIE
Est-ce (]ue vous en seriez jaloux?
LE PRINCE, à part.
Je suis désolé d'avoir renvoyé Almanzor...
Vous ne savez donc pas que c'est un sot?
LAURAGUAIS, avec feu.
Eh bien! soyez donc sans pitié pour ce mari ridicule, et gardez toute votre bonté pour le malheureux qui embrasse vos genoux,
(11 se jette à ses pieds. ) LE PRINCE, éclatant.
C'en est trop!...
( Il rentre vivement daiLS le cabinet. ) SOPHIE , à part.
Le prince!... ah! c'est charmant! (Au comte.) Venez, venez!
(Klles'éhime vers le l'ond , ciilrMiiiiUit Icfomic.)
SOPHIE AKNOULD.
LAL'RAGUAI».
Fuyons!...
{ Us sortent précipituniiiiciit. )