Pièces détachées
Le plus ancien document chartrain dont l’original soit parvenu jusqu’à nous est une charte de l’évêque de Chartres Ageradus datée du 6 mars 696 et souscrite par un grand nombre de métropolitains et d’évêques réunis à Chatou.
Cette charte nous offre un beau spécimen de l’écriture mérovingienne et le grand nombre d’autographes qu’elle renferme lui donne une valeur exceptionnelle, aussi croyons-nous rendre service aux historiens et aux paléographes en donnant ici une reproduction grandeur naturelle de ce magnifique document dont l’original est aujourd’hui conservé aux Archives nationales à Paris (1), après avoir fait partie des archives de l’abbaye de Saint-Denis avant la Révolution.
La charte d’ Ageradus a pour objet la confirmation d’un
(1) Archives nationales, K 3, n“ 11. Cette charte est exposée au Musée des archives (A E Tfi n° 21). Une reproduction partielle de ce document se trouve dans Mabillon, De re diplomatica (Paris, 1661. in-fol.), tab. XXI, p. 382-383, et une reproduction totale, mais imparfaite, dans les Diplomata et chartae merovingicae aetatis in Archivio Franciae asservata, 1'’® série, n° XXXI. Editée pour la première fois par Mabillon, op. cit., lib. VI, n" XXIII, p. 478-479, cette charte a été publiée en dernier lieu par Jules Tardif, Monuments historiques, Cartons des rois (Paris, 1866, in-4«), n° 36, p. 28-30, mais avec quelques fautes.
DOCUMENTS CHARTRAINS
privilège concédé par son prédécesseur l’évêque Deodatus (1) à un monastère fondé par la mère de celui-ci, nommée Adreberctana, et confié aux soins du diacre Chrotcharius, moine de Saint-Denis (2), qui fut le premier abbé de cette maison. Malheureusement, le parchemin original est, depuis plusieurs siècles, lacéré sur les bords et à la partie supérieure (3), si bien que nous ne possédons pas intégralement le passage concernant la désignation du monastère fondé et doté par la mère de Déodatus, Adreberctana, et que le texte porte seulement ces mots :
« [Adreberctana]... cum consenso filio suo domno Deodato, quondam antecessori nostro, ipsius urbis episcopo, et plurimorum ponteficum vel sacerdotum , afflante Sancto Spiritu, sacro monastirio in rem proprietatis suae
in loco nuncup[anti] [in]fra ipso muro super fluvium
Legeris, in honore Sanctae Mariae semper virginis vel citerorum sanctorum, suo opéré aedificavit et de rebus suis ditavit. » Il résulte des travaux dont cette charte a été l’objet (4) qu’il s’agit ici du monastère de Notre-Dame de Bourgmoyen à Blois qui, après avoir abrité des moines
(1) Déodatus fut le 28e évêque de Chartres, Ag-eradus le 34®, selon les meilleures listes publiées par TA. L. Duchesne, Fastes épiscopaux de V Ancienne Gaule, Paris, 1899, in-8°, p. 424-425.
(2) Cf. Mabillon, op. cit., p. 379 et 627.
(3) Plusieurs documents mérovingiens ont subi des lacérations de cette sorte. Nous pourrions citer une charte pour Saint-Rémi de Reims, de l’année 714 (Bibl. nationale, ms. lat. 11834, n® 1, ancien résidu S. Germain, 968 n° 1) qui est aussi coupée sur les bords (Cf., M. Jusselin, Notes tironiennes dans les diplômes, dans le Moyen-Age, 1907, p. 125).
(4) Cf. Mabillon, op. cit., p. 379 et Annales ordinis sancti Benedicti, t. I. (Paris, 1703, in-fol.), p. 605; J. Bernier, Histoire de Blois (Paris, 1682, in-4®), p. 45; Abbé Gaudron, Essai historique sur le diocèse de Blois, Blois, 1870, in-8", p. 67-68.
A. DuprÉ, La plus ancienne charte du Blésois, dans le Loir-et-Cher historique, archéologique, scientifique, artistique et littéraire, 8® année (1895), col. 289-292; Ch. Hardel, La Charte d' Agirard (évêque de Chartres, 696), relative à la fondation de V abbaye de Notre-Dame de Bourgmoyen de Blois, ibid., vol. 368-372.
DU VII® SIÈCLR
observant la règle de saint Benoît comme à Saint-Denis, reçut, au temps de Calixte II (1123), des chanoines réguliers de Tordre de Saint-Augustin, fut réformé en 1210 par Manassès, évêque d’Orléans, et entra, en 1647, dans la congrégation de France (1). D’ailleurs, saint Dié (Sanctus Deodatus), évêque de Chartres, est l’objet d’un culte local particulier au Blésois et les auteurs du Bréviaire de Blois (1737) ont tiré parti de la charte d’Ageradus pour faire connaître la légende de saint Dié qu’ils rapportent ainsi : « Adeodatus, Carnutensis episcopus, eam praecipue partem illius diœcesis excoluit quae territorio Blesensi continetur. Nam ibi ad ripam Ligeris beatae Mariae titulo monasterium extruxit in fundo quem mater ejus Arembertana dono dédit. Rei promovendae Chrotcarium diaconum praeposuit , qui ex abbatia sancti Dionysii in Francia petites monachos in novum illud fnonasterijam induxit, cujus a sancto Praesule primus abbas institutus est. His et similibus pietatis operibus Adeodatus incumbens , optimi pastoris munere perfunctus , sancto fine quievit et in ecclesia Sancti Martini in Valle Carnuti sepultus est. Inde Latiniacum ejus reliquiae ante annum millesimum centesimum septuagesimum octavum translatae^, ibi religiose colebantur, donec a Calvinianis igné consumptae sunt : sed persévérât in eo monasterio festiva Sancti Adeodati memoria sexto calendas julii (2). »
L’intervention de Tévêque de Chartres ne doit pas nous étonner puisque Blois faisait partie du diocèse de Chartres avant 1697, date de la création de Tévêché de Blois. Ageradus ne se contenta pas de confirmer le privilège de son prédécesseur Déodatus, et les donations d’Adreberctana qui étaient directement soumises à sa surveillance confor-
(1) Cf. Dom Beaunier, Recueil historique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France [La France monastique), no\Ji\ . édit., publiée par les Bénédictins de Ligug-é, t. I (Paris, 1905, in-8°), p. 188-189.
(2) Breviarium Blesense (Paris, 1737), pars aestiva, 26 juin, p. 406-407.
DOCUMENTS CHARTRAINS
mément au droit ecclésiastique de l’époque mérovingienne. Il accorda encore de précieux privilèges aux moines du nouveau monastère. Ceux-ci sont exemptés de tous les droits de gîte et de procuration et l’évêque de Chartres venant auprès d’eux ne devra pas tirer profit des consécrations et ordinations qu'il fera. De plus, à la mort de leur abbé , les moines eux-mêmes éliront librement son successeur, toutefois ils devront avoir égard non à la naissance mais au mérite personnel. Enfin, nul au monde ne pourra et ne devra jamais essayer de s’emparer des biens du monastère et exiger des moines des redevances quelconques. Un grand nombre de métropolitains et d’évêques, approuvant les décisions d’Ageradus, signèrent après lui.
Nous donnons ci-après la transcription de ce curieux document. Les souscriptions qui suivent le texte sont toutes autographes et nous connaissons la plupart des évêques qui ont signé. Ce sont : Goericus (1), de Sens (2), Gripho, de Rouen (3), Ansebercthus, d’Autun (4), Ebarcis, de Tours (5) ou peut-être de Nevers (6), Ayglibercthus, du Mans (7), Tretecor d’Auxerre (8), Ansoaldus, de Poitiers(9),Ermeno,deLimoges(10), Soabericus, d’Orléans(ll), Turnochaldus, de Paris (12), Constantinus, de Beauvais.
Plusieurs souscriptions sont suivies de notes tironiennes , ce qui nous permet de croire que les évêques
(1) Cf. A. L. Duchesne, Fastes épiscopaux de V Ancienne Gaule, t. II, (Paris, 1899, in-8°), p. 413.
(2) Les métropolitains se nomment encore simplement episcopus.
(3) Ibid., p. 208.
(4) Ibid., p. 181.
(5) Ibid., p. 306.
(6) Ibid., p. 480.
(7) Ibid., p. 335.
(8) Ibid., p. 443.
(9) Ibid., p. 5485.
(10) Ibid., p. 52.
(11) Ibid., p. 458.
(12) Ibid., p. 469.