GENTILHOMME CHARTRAIN
La plupart des historiens font naître le célèbre Pierre * L’Ermite au territoire d’Amiens. La chose n’est cependant pas incontestable, et certains érudits, de nos jours, sont d’un avis différent, et fixent sa naissance au pays chartrain. Cette opinion, nous l’avouons, est aussi la nôtre ; on voudra donc bien nous permettre de décliner les motifs qui nous l’ont fait adopter. ^
Or le premier, et le plus démonstratif peut-être, je le tire de l’état d’âme et du caractère du personnage luimême.
En effet, au témoignage de l’historien des Croisades, avant de quitter le monde pour s’enfermer dans la solitude, il avait essayé de toutes les positions sociales. L’étude des belles-lettres, le métier des armes, le célibat, le mariage, la cléricature même avaient successivement fixé son choix. Mais n’y ayant point trouvé le bonheur auquel aspirait son âme ardente, il se résolut de le chercher dans le silence et la contemplation des vérités éternelles.
Or, il est évident qu’avec de pareilles dispositions il a dû tout quitter : amis, famille, et jusqu’au pa}^s même qui l’avait vu naître ; en un mot, se séparer de tout ce qui aurait pu jeter quelque trouble dans son amour de la solitude.
PIERRE l’ermite, GENTILHOMME CHARTRAIN
La présence du pieux solitaire aux environs d’Amiens,, loin de nous incliner à y fixer le lieu de sa naissance, nous paraît donc plutôt démontrer le contraire.
Du reste le sentiment dont nous nous faisons l’écho, avec plusieurs critiques modernes, nous aimons à le dire, n’est pas né de nos jours, mais a été partagé par d’anciens auteurs, comme Ordéric Vital, auteur contemporain, qui fixe comme lieu de la naissance du célèbre moine le pays d’Achères, en Thimerais, et lui donne le nom de Pierre d’Achères, Petrus de Acheriis. C’est aussi le sentiment de la Chronique d'Anjou^ elle aussi presque contemporaine, qui le qualifie de Pierre l’Achérien, Petrus Acheriensis. On sait du reste que, d’après Guillaume de Tyr, le nom d’Ermite était celui de sa famille, et qu’il le portait lui-même avant d’avoir embrassé cette profession : Eremita nomine et effectu ; ce sont ses propres paroles. Il ne faut pas oublier du reste que le texte d’Albert d’Aix, sur lequel on s’appuie uniquement, et qui est en effet le seul que l’on puisse alléguer en faveur d’Amiens, est si peu sérieux, qu’il transporte avec une imperturbable naïveté la ville d’Amiens à l’occident de la Gaule. Petrus dit-il, de civitate Ambiennensi, que est in occidente.
Enfin, pour en revenir à l’affirmation de Guillaume de Tyr relativement au nom patronymique de l’illustre solitaire, nul n’ignore qu’il était dès lors en usage dans nos contrées ; le Cartulaire de Vabbaye de Nogent-le-Rotrou, de l’année 1080, nous en offre la preuve dans la personne du nommé Rodolphe Hermite ; dont la veuve nommée Hedburge, le fils nommé Rualen, et le gendre Hebrard, figurent au nombre de ses bienfaiteurs (1).
Aux siècles suivants, la famille Hermite s’est étendue et multipliée, le Cartulaire de Saint-Martin~au-Val, en la ville de Chartres, en cite plusieurs exemples, que nous nous faisons un devoir de rapporter ; ainsi en 1227, Hubert
(1) Saint-Denifi de Nogent-le-Rotrou, ch. XXXI,
PIERRE l’ermite, GENTILHOMME CHARTRAIN
Hermite est maire du village de la Croix du Perche, près de Thiron, et son fils sergent de la même localité, et un peu plus tard en 1233, c’est un seigneur de même nom, qui, de concert avec son épouse Mathilde et ses fils Pierre et Guillot, cède au même monastère de Saint-Martin-au-Val pour la somme de 23 une fois payée, son droit de villenage sur une masure qu’il possède au village de la Briche, en la paroisse d’Unvers (1).
Pour achever notre démonstration, il ne nous reste donc plus qu’à traduire en langage moderne le mot de Beru, que Guillaume de Tyr donne à la ville où Pierre Ermite fit entendre ses premières prédications. Les uns y ont vu la province du Berry, les autres la ville même de Bourges ; quant à nous nous y voyons la ville de Brou, et voici pourquoi ; c’est qu’à Brou, le célèbre prédicateur se retrouvait en pleines relations avec d’anciens voisins, avec des parents, des amis, des compagnons d’armes. Ils les avait quittés, il est vrai, pour s’enfermer au loin dans la solitude, mais n’était-ce pas là une occasion de rompre un silence que son âme ardente n’avait pas manqué de trouver long. Et du reste, n’avait-il pas Tespoir de trouver au monastère de Saint- Romain une hospitalité bien-
(Ij Ce village de la Briche, aujourd'hui à peu près oublié, a joui autrefois d’une certaine notoriété ; ainsi sans rappeler ici le séjour qu’y fit la famille Hermite, nous savons qu’en 1406, il fut habité par les messires de Chartres, alors en pleine prospérité, déchus il est vrai, dans la suite, alliés des protestants, et tombés en roture ; en 1626, le Fouillé chartrain en cite le nom latin, et en 1644 ce même fief relève d'un seigneur nommé Abraham Breteau, et de Madeleine Patry, son épouse, l’une des filles de l’intrépide Chalandre, lesquels de concert avec Jacques, leur fils, lèguent à la confrérie du saint Rosaire, établie dans l’église d’Unverre, vingt sols une fois donnés, et à l’église paroissiale, cinq boisseaux de terre labourable avec charge d’un service annuel, avec diacre et sous-diacre.
En 1663, la seigneurie doit cens et rentes à Charles de Rostaing, baron de Brou ; et en 1784, elle est devenue la propriété de M. le comte de Chamoy, comme héritier de son oncle Jean-Alexandre dé Villiers, propriétaire du château voisin de la Camusière.
PIERRE l’ermite, GENTILHOMME CHARTRAIN
veillante et dévouée ? Le choix de Brou par l’intrépide champion de l’épopée des Croisades s'explique donc facilement, et dès lors il nous semble que l’hypothèse de sa présence dans la contrée chartraine réunit en sa faveur tous les motifs de crédibilité que l’on puisse raisonnablement désirer.
Abbé Chapron.
analyse des titres
DE
LA CHATELLENIE DE BELLEVILLE-LA-SADCELLE
Par l’Abbé L.-.I. DENIS
(Archives du Cogner — Julien Chappée, Le Mans)