SON ORIGINE CHARTRAINE , SA FAMILLE
La destinée d’un héros est parfois bien étrange. Comblé de louanges, chanté par les trouvères, entouré d’une auréole de gloire par les historiens, il est d’autre part impossible de nommer ses ancêtres, de redire son nom véritable et sa patrie. Tel fut le sort du page de Jeanne d’Arc. Il fut, il est vrai, proclamé par ses contemporains (( un bien gentilhomme, noble et prudent », il était le « gracieux page » de Jeanne d’Arc, il avait porté son étendard et l’avait suivie de Tours jusqu’à Paris, prenant part à ses « prouesses et à ses victoires », il avait prêté le témoignage le plus autorisé des vertus de l’angélique martyre devant le tribunal de réhabilitation ; mais il ne laissa longtemps au souvenir de la postérité qu’un nom défiguré, il fut oublié, méconnu, même dans son pays d’origine, qui ne sut pas le revendiquer comme une de ses gloires les plus pures.
Son nom.
Les scribes officiels avaient enregistré soigneusement les déclarations si précises et si fidèles du page sur les faits et gestes de la Pucelle ; mais n’avaient point consigné avec la même exactitude le nom du témoin. Et
LOUIS DE GOUTTES
quand au milieu du siècle dernier les plus savants paléographes entreprirent d’étudier aussi les documents primitifssur la libératrice d'Orléans, éblouis sans doute par la gloire rayonnante de Jeanne, ils ne surent pas déchiffrer le nom de son page : Loys de Gouttes, dit ^Minguet, et insoucieux lui attribuèrent les dénominations imprécises de : Comte, d’Immerguet, Inerguet et Mugot. Telle fut la faute du célèbre Quicherat, qui par suite déclare « n’avoir rien pu trouver sur lui ».
Des érudits plus humbles, mais plus attentifs aux minuties de l’histoire, se posèrent la question de l’identification du gentil page.
M. l’àbbé Marquis, chanoine honoraire, doyen d’illiers, depuis longtemps versé dans les études d’histoire locale, avait souvent rencontré les noms de Minguet et de Gouttes. 11 lui fut facile de se convaincre qu’ils représentaient un seul et même personnage. Il publia le D" décembre 1889, dans la Voix de Notre-Dame de Chartres, un article intitulé : <( Le Page de Jeanne d'^Arc, enfant du pays chartrain. »
Déjà d’ailleurs , en juillet 1889 , à l’occasion d’une lecture de M"® de Villaret à la Société Danoise sur une toute autre question, M. Marquis avait fait remarquer (( que cette dénomination : Loys de Gouttes , était la seule vraie, car des écrits de toute provenance l’attestaient (1) ».
Mise sur cette voie, M*'® de Villaret réunit un assez grand nombre de documents et poussa la démonstration jusqu’à l’évidence dans une brochure qui lui fait le plus grand honneur.
(I) de Villaret reconnaît implicitement la priorité de M. Marquis dans la vraie lecture du nom du page : « Dans une notice sur l’apétissement de la pinte de Châteaudun, lue le 29 juillet 1889. figurait un capitaine de cette ville, dont le nom était écrit Jehan le Comte dit Minguet. Le page de Jeanne d’Arc était connu sous le nom de Louis de Comte, dit Immerguet, l’analogie me frappa. Le page me parut être le fils du capitaine, seulement, comme je le vis
Gouttes — Pigeonnier de l’ancien château Phoiogr. Métais.
PAGK DE JEANNE d’aRC
Le vicomte Oscar de Poli, avec le talent qu’on lui connaît, vulgarisa le gracieux page dans une notice , aussi attrayante que documentée, insérée dans V Almanach catholique de France pour 1897 (1). Il croyait être le seul à connaître le vrai nom de Louis de Gouttes, et il se flattait d’être le premier à le révéler, mais, avoue-t-il, « j’ai été devancé par la comtesse de Villaret. »
Le 25 j uin 1902, il insérait dans la Revue des Questions Héraldiques, n*" 48, une analyse détaillée de 152 documents sur la famille de notre héros chartrain, depuis le XIP siècle (1189) jusqu’à la fin du XVIP. Enfin, dans V Annuaire du Conseil Héraldique de 1902, il publiait un article sur Les Pages de Jeanne d'Arc ». Louis de Gouttes y occupe les pages 87 à 184. Ges jours derniers, la Voix de Notre-Dame de Chartres (1908, page 640), insérait un nouvel article de vulgarisation sur Loys de Gouttes due à la plume de M. l’abbé Pérot.
Ges publications démontrent avec surabondance le véritable nom du page, et nous ne pouvons mieux faire que d’y renvoyer le lecteur.
N’oublions pas cependant de remarquer que ce nom de Gouttes, de Cubitis, n’est autre que celui de la terre primitivement possédée par les ancêtres du page ; que ce fief Cubitus est situé à 2 kilomètres de Ghartres, et que sa prononciation latine : « de Coubitis », devait nécessairement se transformer dans le langage populaire en celui de Goubtes et Gouttes.
plus tard, ils ne s’appelaient de Comte ni l’un ni Tautre. — « Comme je le vis plus tard » : donc le 29 juillet 1889, de Villaret ne l’avait pas encore vu. Or c’est précisément à cette séance, comme elle l’avoue plus loin que « M. Marquis au cours de sa communication lui fit observer « que la lecture Gouttes était attestée par des écrits de toute provenance. » M. Marquis avait donc depuis longtemps lu ce nom d’une manière correcte, que M“® de Villaret n’avait pas encore soupçonné avant le 29 juillet 1889. (Voir. Louis de Coûtes, page de Jeanne d'Arc. Châteaudun, 1890, page 10 et 11).
(1) Lille, Société Saint-Augustin, 20 colonnes in-4“, sans pagination.
LOUIS DE GOUTTES
Toutefois la confusion des historiens sur l’emplacement de Gouttes ne fut pas moins grande que sur la lecture même du nom.
M. l’abbé Marquis le dit du pays Chartrain : « Le pays Chartrain a eu l’insigne honneur de donner un page à Jeanne d’Arc. Il doit son nom à la petite seigneurie de Gouttes, paroisse de Gasville, située près d’Oisème, dans un des méandres que forme l’humble rivière de Sours. Le nom latin de ce village : Cubitus^ dans les titres du Chapitre, semble préciser sa position. Il était assez populeux, avait son bailly, son tabellion, même une prison. Un maître d’école y donnait Tinstruction au XVIIP siècle (1). >
L’auteur, il est vrai, écrivit plus tard que Gouttes, hameau de Gasville, a disparu dans les temps modernes (2). Ce qui est une erreur. Gouttes existe toujours.
M**® de Villaret, malgré Tarticle de notre confrère, donne à Louis de Gouttes^ une origine Oriéanaise (3). Cependant dans le cours de sa brochure, elle reconnaît, sur l’obligeante communication de M. de Saint-Laumer, que « Coûtes, le manoir de cette famille issue du pays Chartrain, était un fief important de la paroisse de Gasville », et page 27 elle conclut : e La famille de Coûtes est Oriéanaise, car le manoir dont elle a gardé le nom était sis dans le pays Chartrain ».
Oscar de Poli n’est pas plus heureux : Le fief de Coûtes, en la paroisse de Gasville, au pays Danois.
M. l’abbé Pérot, dans la Voix de Notre-Dame, copie l’auteur qu’il résume : Le fief de Coûtes, au pays Danois.
Le même périodique, quelques jours plus tard (4), écrit sans hésitation que « Louis de Gouttes est originaire de Châteaudun ».
(1) Voix de Notre-Dame, p. 889, p. 295.
(2) Illiers, pag'e 77.
(3) U Louis de Coules, Page de Jeanne d'Arc, son origine oriéanaise », Châteaudun, Fouiller, 1890.
(4) Voix de Notre-Dame, 1909, n° 15, 15 mai.
PAGE DE JEANNE d’aRC
Curieuse déviation qui s’accentue d’un auteur à l’autre. Nos géographes chartrains n’ont-ils pas d’ailleurs donné prise à l’erreur, en écrivant que Gouttes était un hameau aujourd’hui détruit (1)
La vérité est tout autre.
Gouttes est un hameau toujours existant et prospère de la paroisse de Gasville, situé à l’extrémité ouest du hameau d’Oisème avec lequel il est relié sans aucune limite apparente. Si un étranger peut les confondre, les habitants les distinguent toujours, et sont fiers de
leur petite « ville de Gouttes » avec son château, détruit il est vrai, mais dont ils montent l'emplacement précis, avec ses fondations, ses larges fossés, son canal ou sa douve profonde, son joli pigeonnier de forme si gracieuse. (Voir la gravure ci-jointe).
Les rues aux Juifs, de Friaize, de Breharé, des Tourelles serpentent encore entre les simples habitations, encloses de murs, empiétant sans scrupule sur les jardins de l’antique castel.
Les habitants de Gouttes conservent jalousement leur prééminence sur Oisème et même sur le chef-lieu
(1) Cartulaire de Notre-Dame, Table géographique.