SAIN T - M A K I N
Parfaitement! Puis-je aller lui présenter mes condoléances?
LAVERSÉE
Ça sera une bonne action... Calmez-la, n'est-ce pas?
SAINT-MARIN
J'essaierai.
LAVERSÉE, dcsiirnant la jiortc de droite.
C'est là, par cette porte...
SAINT-MARIN
Oui, oui, je sais le chemin.
Il disiiarait <laiis la foule.
1' EGO M AS, ù SCS amis.
Je te crois!
ALBERT, les d('sigiiaiu au 0" Monsieur.
C'est la délégation du Caligou. (Var.)
UN GRAND EMEllUEMENT 161
LE 9= MONSIEUR, à Albert.
Encore des concurrents pour l'assiette à la margarine !
PÉGOMAS
Enfin! nous voici dans la place!
Et moi, Larvejol, l'auteur du roman résolument physiologique, intitulé Vierge et Nourrice, je me demande ce que nous y venons faire.
Et moi, Caracel, le seul peintre qui ait su rendre, sur la toile, le fameux vers de Racine :
Hippolyte étendu sans forme'et sans couleur,
je ne serais pas fâché non plus de savoir pounjuoi nous y sommes.
PÉGOMAS
Parce que nous sommes délégués.
LARVEJOL
Mais qui est-ce ([ui nous a délégués?
PÉGOMAS
C'est moi.
CARACEL
Mais toi:' qui est-ce qui t'a délégué, toi?
PÉGOMAS
Mais c'est moi, je te dis!.. Je me délègue, je te
délègue, je le délègue... Ça ne se fait jamais autrement.
Et à quoi bon?..
PÉGOMAS
Ah! ça... tout à Theure!.. Je vous le dirai, un peu de patience... Eh! mais je ne vois pas Gardevent?Il ne s'est donc pas joint à nous?
LARVEJOL
Non! il est resté chez lui, il pioche!
PÉGOMAS
Ah! bien, s'il croit arriver comme ça! Et qu'est-ce qu'il fait?
LARVEJOL
Une statue allégorique que l'Etat lui a commandée. J'ai va son projet, il est très bien.
PÉGOMAS
Et ça rej)résente?
LARVEJOL
Le Travail... C'est un ouvrier appuyé sur son marteau...
PÉGOMAS
Et qui ne fait rien... Ça ressemble! Eh bien, moi, les petits, je ne me suis i)as reposé sur mon marteau depuis (jue je suis àParis.Oli! ce Paris, quelle ville!..
UN GIIAND ENTERREMENT 163
Ce bruit, ce mouvement et jusqu'à l'air qu'on y respire, tout donne la fièvre, provoque l'effort, triple la vie! Quelle usine à succès! Quel terrain de manœuvres! Et si bien déblayé! Plus d'opinions, des intérêts! Plus d'ambitions, des convoitises! Une seule religion, le succès! Un seul but, le Pouvoir!.. Une seule force, la Presse! Et avec ça, la liberté de tout faire pourvu qu'on réussisse, et de tout dire, même de couvrir ses adversaires d'injures, même de les rouler dans la boue... Tout! pourvu qu'on ne leur secoue pas un tapis sur la tète!.. On paierait vingt sous d'amende ! Quelle ville !
LARVKJOL
Oui, c'est joli!
PÉGOMAS
Et son peuple donc ! Il ne croit à rien et s'emballe sur tout! Il n'espère rien et s'attend à tout! Il n'accepte rien et supporte tout! Ab! en voilà un, par exemple, qui est à ceux qui voudront le prendre!.. Et je compte bien être de ceux-là... Oui! Et procbainement encore !
Oli ! oli ! Kastignac alors !
PÉGOMAS
Et pourquoi pas? Il n'y a que vingt jours que j'ai
quitté le Caligou pour Paris, et j'en ai plus fait en vingt jours ici qu'en vingt ans là-bas.
LARVEJOL, raiUour.
Mais quoi?
PÉGOMAS
Quand ce ne serait (pie d'avoir organisé cette députation qui nous fait entrer de plain-pied, dans ce Tout- Paris qui nous était fermé...
LARVEJOL
A quoi ça nous sert-il?
PÉGOMAS
A vous, je nen sais rien, mais à moi, c'est autre chose.
LARVE.IOL. (HoiiiK-.
A toi?
(■ AR ACEL, do mônio.
Comment?
PÉGOMAS
'Vous voyez un homme qui, aujourd'hui, 23 décembre i89o, va proférer le dernier des neuf discours qui seront prononcés, tout à l'heure, sur la tombe du grand Laversée.
LAR.IEVOL. surpris.
Pas possible !
rAKACEL
Par (piclle iulluence?
PÉGOMAS
Oh! bien modeste... celle d'Augustin.
CARACEL, riant.
L'ordonnateur?
PÉGOMAS
Que ça fait-il? Pour ceux qui veulent arriver, il n'y a ni petit protecteur, ni petit moyen ! Ce ne sont pas les maîtres qui ouvrent les portes, ce sont les domestiques. Voilà deux ans que je faisais mes vingt-huit jours avec Augustin et, ma foi, à tout hasard, je m'étais lié avec lui... Oh! nous sommes très bien ensemble; quand il passe sur la chaussée, menant un (îonvoi, et qu'il m'aperçoit sur le trottoir, il me fait comme ça. (sourire et salut discrets.) Et bien m'a pris, comme tu vois, de l'avoir pour ami, puisque c'est grâce à lui que, dans quelques heures et devant tout Paris, je fais mes débuts oratoires...
CARACEL
Je n'en reviens pas... Mais qu'est-ce que tu vas dire?
Je vais dire comment feu Laversée, cet homme immense, si haut placé par la fortune et le génie a daigné descendre jusqu'à moi pauvre et inconnu,
comment il m'a tiré de mon obscurité, relevé, soutenu, encouragé, je vais lui payer enfin le tribut de reconnaissance que je dois à sa bienfaisance toujours prête quoique toujours cacbée.
LARVKJOL
Ah çà! mais, tu le connaissais donc?
P KG CM A s
Lui! Pas le moins du monde! Trois fois je me suis présenté à son ministère et, trois fois, il m'a fait éconduire par son huissier. Mais ca, ce ne serait pas à dire, tandis que cet hommage spontané et inattendu dun cœur débordant de gratitude, cette révélation d une charité d'autant plus ignorée ([u'elle n'est pas vraie, en causant à tous une surprise délicieuse, honoreront à la fois son caractère et le mien, sans comptfîr que, ce soir, mon nom sera dans toutes les bouches, mon improvisation dans tous les journaux... Ils en ont déjà la copie... Eh bien, est-ce un pétard, ça, hein?
CARACKL
Oui, mais qui pourrait l)ien faire long feu.
l'ÉdOMAS
Allons donc!
Huit discours avant le tien! c'est bien le diable si, sur les huit orateurs qui tous étaient ses amis, quelqu'un d'eux ne parle pas avant toi, de sa bienfaisance.
PÉGOMAS
Parce que?
CARACEL
Mais parce que tous ont été, plus ou moins, ses obligés.
PÉGOMAS, haussant les épaules.
Ses obligés... Té! C'est justement pour ça qu'ils n'en diront rien, bédigas!
EARVE.TOE
Chut! Pas si haut donc!
PÉGOMAS, i)arlant plus bas.
Pouh! tous ces gens-là s'occupent bien de nous!.. Regarde-les! Écoute-les!.. Ils font leurs affaires comme nous! Ils se partagent la succession d'Alexandre, du grand Laversée! (Pcgomas pariant avec plus d'animation, mais plus bas encore.) Et jC ne VOUS ai paS dit tOUt,
j'ai fait mieux encore...
Il continue à parler bas et avec feu.
UN 13'^ MON SI EU R, continuant une conversation avec le Candidat.
Ah! mais, permettez, sur cette place-là, vous savez que je suis candidat.
ALBERT
Et de trois! (au 13= monsieur.) Et VOUS Tètes depuis longtemps?
LK l:>' M ON SI EU K
Depuis le lendemain même du jour où... enfin, où nous avons perdu ce pauvre ami.
LE CANDIDAT
Mais moi, c'est bien avant que nous ayons perdu ce pauvre ami... Il y a un an que je la demande !
ALBERT au M" Monsieur.
Et elle ne vous tente pas, vous, cette place-Là?
Moi? Oh! non, j'en vise une plus modeste : son inspectorat de la maison de retraite des jeunes veuves.
ALl'.KRT
Pour votre fils?
LE Ll" MONSIEUR
Oh! il n'est pas assez solide... Nou! Pour uioi.
Ah! mon i^MllIard ! I)lal)l(!! inénai^ez-vous, comme dit Duriveau... C'est égal! Pour une jolie place, voilà une jolie place.
LE DILETTANTE, reparaissant.
Une place! la place! Qu'est-ce (ju'ils ont donc tous
à parler comme ça, des places?.. Est-ce (jirils ont peur de n'en pas avoir? Elles doivent être numérotées, comme la mienne, leurs places.
CARACEL, à Pcgomas.
Et alors?.. Finis-en donc!
PÉGOMAS
Alors, de guerre lasse, je suis allé trouver mon vieux camarade Lovel.
LARVEJOL
Le Directeur de V Indépendant?
PKGOMAS
En personne. Et il m'a admis dans sa rédaction d'emblée! (Fièrcmpnt.) Depuis ce matin, je suis journaliste!
CARACEL
Et puis après?
PKGOMAS
Gomment? « Et puis après? » Je te dis que je suis journaliste... et tu me demandes : « Et puis, après »? Mais tu ne comprends donc pas qu'à cette heure le journalisme est la seule puissance qui soit encore debout, la seule qui ait bénéficié de tout ce qu'ont perdu les autres, la seule qui ne soit justiciable que d'elle-même et dont tout le monde est justiciable? Tu ne sais donc pas qu'aujourd'hui le moindre
i70 PIÈCES ET MORCEAUX
journaliste est un personnage plus sollicitti qu'un ministre, plus cajolé qu'un ténor, plus redouté qu'un juge d'instruction et plus influent qu'une jolie femme? Ah! si tu connaissais Lovel!.. Et tiens! le voilà!..
Il montre à Caracfl, Lovel qui viont Je saluer Laversco. L A K ^' ]•: J O L
Quand on parle du soleil...
Regarde comme on l'entoure. Regarde! Regarde!..
CARACEL
Ah! il t'a vu, il vient...
PKGOMAS
Probablement me rendre réponse à propos de cette place pour...
LARVEJOL
Pour Ambroise?..
PK(;OMAS
Oui ! Que je lui ai envoyé ce matin, avec une lettre. ..
(a Lovel, qui s'est approché de lui.) Ail! c'CSt toi!.. Eli
bien?..
LOVKL. à Pé-omas.
Eh bien, tu es encore gentil!.. Tu m'adresses un monsieur pour cette justice de paix... Je ne t'ai donc ])as dit qu'elle est prise ?
PKGOMAS
Si!
UN GRAND ENTERREMENT J7i
LOVKL
Et tu me dépêches ce candidat condamné d'avance, avec une lettre de recommandation des plus chaudes, et ouverte encore!..
PÉGOMAS
Mais oui, pour qu'il la lise. Voyons Lovel, je te fais juge. J'ai besoin d'Ambroise. Pourquoi le fâcher? Il me demande de le présenter à toi, je le lui accorde. 11 te demande de lui donner cette place, tu la lui refuses. De cette façon, s'il en veut à quelqu'un, c'est à toi, ce n'est pas à moi.