‹ Pièces et morceauxChapitre 52 sur 52 · MALHEUR D'AIMER · texte numérisé non relu

MALHEUR D'AIMER

Eh bien, oui! l'ainuai' est iiu leurre! Oui! l'homme à l'amour condamné, A raison de maudire l'heure Où son lâche cœur s'est donné !

Oui! sa joie est une souffrance, il promet tout sans rien tenir, II n'est beau que dans l'espérance, Et doux que dans le souvenir.

Oui! ses caresses sont des armes, Il vit pour trahir et ruser, Il déshonore jusqu'aux larmes.

Il fait mentir jusqu'au baiser.

Oui ! quand parfois il sent sa chaîne Et que la colère le mord, 11 est plus amer que la mort Et plus féroce que la haine...

Et pourtant qui songe à fermer Sa blessure ardente et profonde ?

Il n'est pas de bonheur au monde Qui vaille le bonlieur d'aimer!

J'ai bien peur que ces deux poèmes liùtivemeat écrits il y a plus d'un quart de siècle, et qui avaient alors le mérite de l'actualité, n'aient même jjIus aujourd'hui la valeur d'un document.

lis ne sont qu'un écho bien affaibli de nos illusions, de nos affolements, (le nos déceptions, de nos angoisses, de nos colères pendant l'année terrible.

N'importe! Je les reproduis ici. Si mes vers sont faibles, ces souvenirs sont forts, car, en cela du moins, nos cœurs n'ont pas vieilli. Le dévouement à la Patrie est peut-être le seul de nos devoirs qui, au milieu de la négation de tout et de l'affaissement de tous, nous soit encore sacré.

Et ceux-là même qui le nient seraient les premiers à le remplir.

LE DÉPART

LE DEPART

L'an I fut une époque effroyable.

Les Rois

Sur notre République avaient, tous à la fois, Gomme sur une louve une meute affamée, Lâché tous les chenils de leur immense armée, Et la tenaient traquée en des cercles ardents. Partout, on se battait! Partout! Dehors! Dedans! Car l'émeute, elle aussi, l'avait prise à la gorge, Et, nuit et jour, le sol fumait comme une forge, Et l'on n'avait rien vu de pareil à cela. Sachant bien que le cœur des siècles battait là, L'Europe de la France avait fait une cible, La frontière trouée, ouverte, comme un crible.

Laissait les ennemis passer de tous côtés ;

Et, trahis par lAickner, par Brunswick insultés,

Les nôtres reculaient, fuyaient, rendaient les villes,

Le désespoir faisait faire des choses viles,

Car on voit quelquefois désespérer les forts.

La jeune liberté râlait...

Ce fut alors Que, vaincue et perdant son sang ])ar vingt batailles, La patrie en danger tira de ses entrailles Ce cri désespéré qui mit le monde en rut...

Or, Dieu ne voulait pas que sa France mourût.

Et voilà que l'on vit, dans un élan superbe. Pressé, toulïu, sortant de terre comme l'herbe. Tout un peuple surgir au nom de Liberté. Ah! c'était une armée étrange, en vérité, Et ses soldats n'avaient ni l'âge ni la taille. Mais tous ils étaient bons pour la sainte bataille : Ceux qui ne savaient pas tuer savaient mourir. On les voyait à flots et sans trêve accourir lunondjrables, pareils aux Barbares anllciues, Hâves, déguenillés, farouches, magnifi(jues.

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Le bonnet rouge en tète et la paille aux sabots... Ali! comme en ces jours-là nos pères étaient beaux Alors qu'à larges pas, liurlant la Marseillaise, Ils se ruaient ensemble à la grande fournaise! Tous y couraient joyeux et déjà triompbants; Et les vieillards pensifs et les petits enfants, Curieux, regardaient comment se fait riiistoirc. Ne pouvant la séduire, ils forçaient la Victoire, Ces rustres, mal armés, sans pain, sans généraux, Et pour tacticiens n'ayant que des béros! Avec leurs pistolets rouilles, avec leurs piques. Ces canailles faisaient des actions épiques. Et riaient du canon, et mouraient en cbantant. Et toujours ils venaient, toujours! Il en vint tant, Que, lasse de faucber cette moisson bumaine, La Fortune à la tin se fit ré|)ublicaine !...

Ceux de ces guerres-là ne sont pas revenus.

Ils sont tombés, obscurs; de ces grands inconnus A peine quelques-uns sont assis dans Ibistoire. Ils étaient trop, la Mort en perdait la mémoire. Et l'Avenir d'ailleurs, même sacbant leurs noms. Eût pour tant de béros manqué de Pantbéons.

Et vous, soldats nouveaux de nos nouvelles guerres, Qui partez aujourd'hui comme partaient vos pères. Dans l'éblouissement d'un jour, comme ce jour, Où le cœur du pays battait d'un seul amour : Volontaires, conscrits, vétérans à leurs tailles. Qui déjà, dans le ciel orageux des batailles. Avez fait rayonner l'arc-en-ciel du drapeau, Vainqueurs de Malakof et de Solférino, Soldats! et vous aussi, du fer de votre épée. Vous saurez vous tailler votre part d'épopée! Vous suivrez le chemin qu'ont suivi les aïeux. Après quatre-vingts ans. vous vous levez comme eux. Et vous allez comme eux, et pour le même culte. Sur le même ennemi venger la même insulte. Et respirer leur âme et marcher dans leur pas... Allez donc, fils de ceux qui ne reculaient pas! Allez! Rien qu'à vous voir passer, la vieille France. Sent jusqu'à votre foi grandir son espérance Et reconnaît en vous sa race de Titans... Allez, frères! La France est calme et dit : J'attends.

C'est pour la France encor vivante que je prie.

Mon Dieu, je viens à vous, car notre âme meurtrie Est lasse de combattre et de désespérer; Regardez-nous enfin, daignez considérer Que ce pays à bout de sang et de soufTrance, Et de liontes, Seigneur, ce pays — c'est la France!

Hier, ce peuple en deuil était son peuple, hier, En la voyant si grande, hélas! il était fier : Elle avait dans l'histoire une page étoilée, Sous le ciel où planait une Victoire ailée. Elle marchait : ses pas sonnaient superbement ; Le plateau du destin s'abattait lourdement

Lorsque sa volonté tombait dans la balance,

La paix du monde était faite de son silence,

Et les rois sur son front épiaient l'avenir.

Ceux qui vivent d'espoir ou bien de souvenir,

Les faibles et les forts, avaient les yeux sur elle;

Elle était le soldat de l'Idée immortelle,

Et quand on la voyait, on disait : La voiLà!

Et son âme partout rayonnait. — Et cela

C'était hier. — Seigneur, votre droite est terrible!

Et ces temps ont passé comme l'eau dans un crible,

Splendeurs! ô vanités! tout s'est évanoui,

Et sa force, et sa gloire, édifice inouï

Des siècles! Un seul jour a vu tous ces désastres...

Et cet astre est tombé comme tombent les astres

Que vous laissez parfois échapper de vos mains...

Jour de colère ! 0 jour aux sombres lendemains ! L'ennemi débordant comme une vague immense, Et l'éternel combat qui toujours recommence; Les espoirs fous toujours déçus, toujours rêvés, Le pas lourd des soldats sonnant sur les pavés, Le canon dans la nuit, les brusques prises d'armes, Et les mères comptant les heures par leurs larmes,

Puis, malgré des efforts géants et superflus... La défaite! La vague emportant dans son flux Le camp après le camp, la ville après la ville, Au point qu'aisée ainsi la Victoire était vile. Et pas même un hasard ! Rien qui vînt secourir Ceux qui mouraient pour nous, ne pouvant que mourir : Plus d'armée, un troupeau ! Plus de luttes, des crimes ! D'un côté, des bourreaux; de l'autre, des victimes! Plus que regorgement d'un grand peuple effaré, Et toujours la défaite! Et sur le sol sacré, S'élargissant toujours irrésistible et lente. Toujours l'invasion, cette lèpre sanglante!... Et nous, tournés vers vous, Seigneur, nous, terrassés. Vaincus enfin!,.. Vaincus!...

Ce n'était pas assez :

Comme de notre orgueil notre néant se joue ! Il fallait tendre, après la poitrine, la joue. Et, sous l'écrasement de ce triomphe épais, Implorer la suprême insulte de la paix!... 0 guerre âpre! Paix sans merci! Hontes jumelles! Ceux qui boivent la haine à vos maigres mamelles N'auront jamais d'oubli pour un tel souvenir! Et vous avez rougi l'aube de l'avenir!

Eh bien, la chute affreuse et les défaites sures,

Et le pays râlant par toutes ses blessures,

Et cette guerre enfin, et cette paix... Eh bien,

Tout cela, tout cela. Seigneur, ce n'était rien.

Non, rien! Le monde a vu dans une lutte impie,

(Ciel juste! qu'est-ce donc que cette ville expie?)

Pris des stupidités tragiques ae Babel,

Des frères — si Caïn est le frère d'Abel,

Des hommes — si le fauve est l'enfant de la femme.

Des Français — si le nom de Français vaut sans l'ânie,

Se ruant sur Paris, sans pitié, sans remord,

Ruiner sa ruine, ô Dieu! tuer sa mort,

Traîner son pauvre corps mutilé sur leurs claies.

Par le feu, par le fer, élargissant ses plaies...

Oui ! devant l'ennemi joyeux et stupéfait.

Ce que Lui n'avait pas osé faire, — Eux l'ont fait!

Si bien qu'elles aussi, comme nos palais sombres,

Nos âmes à présent sont pleines de décombres !

Et c'est pourquoi je viens et je dis : Dieu clément, Sommes-nous châtiés, si c'est un châtiment? Nous avons descendu les marches de l'abnue : La faute, le malheur, et l'opprobre et le crime ;

Puissants hier, vaincus aujourd'liui... Mais demain Que serons-nous ? Seigneur, où mène le chemin Que gravit en pleurant, depuis près d'une année, Celle que votre Église avait pour fille aînée? Est-ce votre courroux qui la pousse et la suit? Ya-t-elle encor longtemps errer dans cette nuit Effrayante, n'ayant pour guide et pour boussoles Que les éclairs sanglants des convoitises folles? Est-ce que l'Immuable a déjà prononcé?

Est-ce que cette nuit c'est déjà le Passé ? Est-ce vrai que tu vas mourir, ô ma Patrie?..

De l'abhne. Seigneur, Seigneur, vers vous je crie : Je sais que, devant vous, nul n'est pur, mais vraiment Vous nous avez frappés aussi trop rudement, Grâce ! Épargnez enfin ce peuple qui vous aime ; Maintenant qu'il n'a plus d'ennemi que lui-même, Liez sa main! de peur qu'il ne dépense encor Contre lui, sa colère ardente, — ce trésor! Des partis affolés calmez le rut cynique ! Pour seule ambition et pour pensée unique. Et pour tourment fécond et des nuits et des jours, Rendez-lui cet amour fait de tous les amours,

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Le tien, Patrie! Et que ton image voilée

Soit debout dans nos cœurs, ô grande inconsolée!

0 mon Père! ô mon Dieu ! je vous prie à genoux.

Laissez-nous cet amour suprême, laissez-nous,

Sans cesse renaissante et sans cesse augmentée,

La haine de Taffront dont la tache est restée,

La haine! notre espoir, la haine, notre honneur!..

Et nous vous bénirons dans les siècles, Seigneur!

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