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VERS ÉCRITS AVANT LA REPRÉSENTATION

FAUX MENAGES

Le cirque se remplit — le bestiaire attend.

Dans la loge de pierre, il est seul; il entend,

Avec leurs grondements de tonnerre et de houle,

D'un côté le lion et de l'autre la foule :

Deux fauves, ayant faim de sa chair tous les deux.

Il est pensif, il songe au combat hasardeux.

Au bras qui peut faiblir, à ce monstre qu'on lâche,

A ce félin qui rampe et mord, — il se sent lâche ;

Il a peur et sa peur l'effraie, il est glacé;

Il a la vision d'un homme terrassé,

Râlant, aux cris joyeux d'un grand peuple en démence, D'un cadavre insulté par la huée immense. Nu, disloqué, hideux sous le soleil qui luit. Et du lion superhe, une patte sur lui!...

Et loi, poète, aussi, comme le hestiaire. Te voilà dans l'eflroi comme dans un suaire. Écoutant cette foule, attendant ce moment D'afl'ronter la Chimère énorme, au nom charmant, La gloire!... Mais l'enjeu de ta lutte insensée. C'est bien plus que ta vie à toi — c'est ta Pensée!

Bébé joue à la dame et fait une visite.

Sa toilette bizarre et d'ordre composite Étale les atours les plus extravagants : Elle a mis le chapeau de sa mère et ses gants, Une jupe de soie, en manière de traîne, Et prenant là-dessous des allures de reine, Fièrement elle marche, en écoutant le bruit DéHcieux que fait l'étoffe qui la suit.

Elle parle et répond pour deux, car elle est seule. Seule? Non! Elle porte avec des soins d'aïeule, Un objet enfoui dans des langes usés, Bosselé par les chocs, terni par les baisers, Une chose sans nom, veule, glabre, fripée,

Un moignon, le restant confus d'une poupée,

Le plus laid, mais le plus aimé de ses joujoux,

Pourquoi? C'est un mystère. . . enfin, que voulez-vous?. . j

Elle est toute à son rôle et joue avec son âme : |

« Pan! Pan!

« — Entrez ! j

« — Comment, c"est vous? Bonjour, madame. « — Bonjour, madame.

« — Enfin, vous sortez donc? j

« — Mais oui : i « Je me suis décidée à sortir aujourd'hui. « — Vous allez bien?

« — Oh! bien... vous savez, une femme... « On a toujours quehiue misère... et vous, madame? ' « — Oh? moi, très mal toujours, mais les enfants vont mieux « — Vous en avez beaucoup?

« — J'en ai douze I '

« — Oh!... des vieux?

€ — Ilsontdouzeans, madame,ilsonttouslemèmeàge. ,

« — Oh! que c'est donc i^entil 1 |

« — Oui, mais quel esclavage! j

— A qui le dites-vous? j

LA POUPÉE :m:;

« — Vous eïi avez aussi?

« — Oh! moi, je n'eu ai qu'un, madame, celui-ci. « (Montrant avec orgueil sa poupée éternelle.) « — Voyons?... Oh! le chéri!... C'est une demoiselle? « — Non, madame.

« — Un garçon?

« — Non, madame, il n'est rien, « Puisqu'il n'a pas encor d'habits, vous voyez bien : « Ce n'est pas un garçon, ce n'est pas une fdle, «t C'est mon petit, voilà! Je défends qu'on l'habille... « Les garçons, voyez-vous, madame, c'est brutal, « Puis, c'est toujours cocher quand on joue au cheval : « Les filles, ça vous a des histoires afTreuses, « On les marie, et puis elles sont malheureuses, « Et moi, je veux qu'il soit heureux, pauvre mignon? »

Et ses bras étreignaient follement le moignon.

Et ses yeux s'abîmaient dans ces yeux sans prunelle :

Vraiment une tendresse immense était en elle ;

Ce risible débris de chifTons et de peau,

C'était vraiment l'Enfant pour elle, et pur et beau.

Le nouveau-né, l'amour fait chair, la fleur vivante!

Elle trouvait pour lui de ces mots qu'on invente

l^t lui parlait, pliant le cou, comme un oiseau,

Elle collait sa bouche à cet affreux museau,

Elle ne jouait plus, elle était vraiment mère!

Et je sentais, avec une douceur amère,

Quelque chose de moi commencer à finir

Dans ce cœur où l'instinct éveillait l'avenir :

Ma fille, pour l'aveugle et cruelle nature,

Avant d'être ma fille était sa créature,

Elle en avait besoin et me la reprenait...

Une colère étrange et sourde me venait,

A voir cet autre amour qui germait dans son âme...

Elle, pendant ce temps, avait changé de gamme

Et l'entretien s'était visiblement aigri :

Il ne s'agissait plus d'enfant, mais de mari.

C'était plus grave, aussi j'écoutais... Ah! quels maîtres.

Si l'on les écoutait, seraient ces petits êtres !

« Oh ! mon mari, madame, on le voit rarement.

« — Comme le mien, madame, il n'a pas un moment.

« — Toutes les femmes sont, madame, où nous en sommes.

« — Oh! les hommes, madame!

« — Oui, madame, les hommes!

« — Et pourtant le mien m'aime, il est gentil des fois.. « Il m'a menée un jour à l'Opéra... je crois... « Non. aux Français... ou bien... Où donc ni'a-t-il menée?...

« Enfin Guignol jouait, c'était dans la journée...

« Mais depuis qu'il travaille, il s'enferme et.. . plus rien !

a — Comme le mien, madame, il est comme le mien :

« J'ai beau frapper chez lui, faire ma voix gentille

« Et lui dire : « Viens donc! c'est ta petite fille. »

(Bon! le mari c'est moi, je l'avais bien pensé)

Il me répond toujours : « Non, non! je suis pressé,

<!■ Nous sortirons plus tard; d'ailleurs voici la pluie, n

ï Et moi, vous comprenez, madame, ça m'ennuie,

« Il ne veut ni jouer ni sortir avec moi ;

« Pourquoi, madame, enfin, puisqu'il m'aime?... »

Pourquoi?

Tu demandes pourquoi, ma fille bien-aimée.

Je tiens ainsi ma vie absurdement fermée,

Griffonnant tout le jour pour un but hasardeux,

Quand nous pourrions si bien jouer, là, tous les deux;?

Tu veux savoir pourquoi, moi que tu croyais sage.

Je renonce à ma joie, à tout : à ton visage

Qui me repose, à ta candeur qui me défend,

A ton beau rire d'or qui me refait enfant,

A tous ces bruits charmants, à ces clartés d'aurore

Qu'éveille, à soulever, ta vie, et que j'adore..

Je te le dirais bien, mais à quoi bon, hélas !

Quand je te le dirais, tu ne comprendrais pas :

C'est pour que ton cœur batte et pour que ton œil brille

Lorsque, sur ton passage, on dira : « C'est sa tille! »

C'est pour qu'engrandissantmonnomtedonne, un jour,

Cette fierté d'aimer nécessaire à l'amour ;

C'est pour qu'enfin, plus tard, à l'heure où l'on oublie.

Quand je ne serai plus, ô ma chère folie,

(Ne pleure pas, enfant, cela c'est l'avenir)

Lorsque je dormirai, même en ton souvenir.

Alors le souvenir des autres le ravive,

Et que, mort dans ton cœur, dans ton orgueil je vive,

Que tu m'aimes, voyant à quel point je t'aimais,

Lorsque tu le sauras... si tu le sais jamais !

Maintenant, boude-moi, sois très méchante et, même, Ne m'aime plus du tout! Que m'importe si j'aime! J'aime et je te bénis, puisque c'est grâce à toi! J'aime et n'attends plus rien, et l'obligé c'est moi! Aimer — quoique plus d'un, pauvre de cd'ur, en rie — Ce n'est pas recevoir, c'est donner, ma chérie. . .

Parfois, quand elle sort — on me le fait savoir Je soulève en secret mon rideau pour la voir, Et sur la vitre, par mon souffle dépolie, Je pose mon front lourd et ma face pâlie, Et regarde, clignant des yeux devant le jour.

Il fait beau, la calèche est dans la grande cour ; Un valet, grave et droit, se tient à la portière. Les chevaux pomponnés haussent leur tète fière... C'est ma petite reine à moi que l'on attend! Je l'entends rire — avant de la voir, on l'entend ! — Et la voilà, rose et parée!.. Oh! chère fille! Santé! Luxe ! Soleil et Jeunesse! Tout brille! Et c'est là, pour mes yeux, une fête sans nom. Croyez-vous qu'elle monte en voiture? Que non! Elle y saute ! et d'un bond ! — Oh ! une demoiselle ! Puis, comme devinant ma pensée autour d'elle, Vite, elle se retourne et m'envoie un baiser; Et la portière alors se ferme à se briser.

On touche, les chevaux se cabrent, son chien même- Jappe! Et tout disparaît dans ce fracas qu'elle aime.

Et moi, fort de sa joie et fier de sa beauté, Je rentre dans mon ombre avec sérénité.

NOËL

NOËL

Noël! Voici l'iiiver joyeux, la nuit de fête! Riche, puisque aussi bien ta vie est ainsi faite Qu'il te faut un plaisir par jour, tu vas t'asseoir Au réveillon quelconque où l'on t'attend ce soir; Après ton cercle, après ta visite aux théâtres, Tu vas souper avec des personnes folâtres ; Mais sans illusion aucune toutefois, Gomme tu vas au bal, comme tu vas au bois : Pour voir, pour être vu ; que sais-je? pour la pose. Pour rempHr, en faisant n'importe quelle chose. Le vide de tes jours qui ne sont jamais pleins, Pour t'amuser, du moins tu le dis... Je te plains.

Je te plains d'aller là, toi pour qui toute fête

>"est qu'un long bâillement suivi d'un mal de tète;

Je te plains de courir la ville cette nuit

Pour te désennuyer — et de changer d'ennui;

Je te plains de n'avoir que l'ombre de la proie,

Que l'orgueil d'un bonheur dont tu n'as pas la joie.

L'orgueil absurdement stérile et douloureux

De vouloir qu'on t'envie et qu'on te croie heureux.

Ah! si dans un moment d'oubli, d'oubli suprême,

Tu pouvais donc penser à d'autres qu'à toi-même !

Si tu pouvais aimer, haïr, si tu pouvais

Intéresser ton cœur aux choses que tu fais,

Ce cœur qui n'est pas mort, mais qui ne veut plus battre ,

Quand tu tires à sept ou tu conduis à quatre ;

NOËL :{2:i

Si tu pouvais jeter ton masque d'homme fort. Connaître la douceur saine qui suit l'efl'urt, T'évader du plaisir, sortir de toi, renaître Dans quelque émotion profonde de ton être, Croire, lutter, souHrir, te donner, vivre enfin...

Tu le peux : vois ce pauvre; il a froid, il a faim; Regarde-le, tremblant et nu, sous la bise aigre, Dans le carrefour noir, rôder commi; un loup maigre ; Les passants qu'il supplie, en marchant dans leurs pas, Refusent de l'entendre et ne s'arrêtent pas...

Eh bien! arrête-toi. riche, et fais-lui l'aumône; Le seul bonheur qu'on a vient du bonheur qu'on donne ; Essaie et tu verras; fais l'aumône, crois-moi, Fais-la pour lui. fais-la pour Dieu, — fais-la pour toi.

Car — et ce que je dis va te sembler étrange — L'aumône, entre le pauvre et toi, n'est qu'un échange. Vous souffrez tous les deux : toi de l'horrible ennui, Lui de riiorrible faim. — Tu souffres plus que lui. Il ne veut qu'exister, mais toi, tu voudrais vivre; Délivre-le du mal, afin qu'il t'en délivre; Donne-lui l'être afin qu'il te donne à son tour La vie, entends-tu bien? c'est-à-dire l'amour. Sa pitié, sa tendresse, et sa joie et sa flamme; Guéris son corps, afin qu'il guérisse ton âme : Votre mal à tous deux s'appelle pauvreté... Faites-vous tous les deux, frères, la charité!

LES ADIEUX

LES ADIEUX

Lorsque, du lac tranquille et bleu, quelqu'hirondelle Égratigne en passant le satin d'un coup d'aile. La blessure se ferme et l'azur se rendort; Lorsque le papillon, paré de pourpre et d'or, S'envole, abandonnant la pauvre fleur aimée Qui ne peut pas le suivre et reste là pâmée... Il la laisse, elle aussi, frissonnante un instant. Puis, elle se relève et l'oublie — ou l'attend. Mais lorsque tu l'en vas loin de moi, clière absente, Tu laisses une trace autrement plus puissante

Que le frisson des fleurs et les rides de l'eau,

0 mon doux papillon, ô mon gentil oiseau!

Et, plus le temps s'enfuit, plus, dans mon âme heureuse,

Le frisson se prolonge et la ride se creuse.

RETOUR D'ITALIE

RETOUR D'ITALIE

Adieu, pays du grand soleil.

Pays joyeux comme l'aurore, Pays amoureux et pareil A la brune enfant que j'adore!

Ta gaité chante dans sa voix, Ta langueur ardente est en elle Et, quand je la vois, je te vois Beau pays, beau comme elle est belle.

Tes nuits aux astres merveilleux Sans nombre dans ton ciel sans voiles, Ce sont ses yeux, ses sombres yeux, Comme tes nuits, criblés d'étoiles !

Ta mer souple et dont lentement Le flot s'avance et se retire Est semblable à son sein charmant, Et ta lumière à son sourire.

Je ne sais quel pliiltre divin Je bois dans ta sève embaumée, Mais il grise comme le vin Ou la chair de ma bien-aimée,

Et lorsque ton soleil vainqueur Me brûle la peau jusqu'au cœur D'un baiser puissant et farouche.

C'est comme un baiser de sa bouche...

Ah ! beau pays bleu du plaisir, Terre de parfums, ciel de flamme.

Et toi, mon éternel désir.

Douce obsession de mon âme,

Adieu ! voilà le mot cruel!

Et comme on sent bien qu'il délie

Ce lien qu'on rêve éternel.

Ah! dire « adieu! » c'est dire : « oublie! ».

RETOUR D ITALIE 335

Je les reverrai quelque jour,

Le beau pays, l'enfant que j'aime,

Et le pays sera le même,

Mais toi, mais toi, mon cher amour?.

Dans son fracas et sa fumée, Le train t'emporte loin de moi ; La nuit tombe, je pense à toi, i\la bien-aimée.

Tu n'es plus là, mais je te vois, Je sens ta main, j'entends ta voix Plus câline et plus charmeresse Qu'une caresse ;

Je songe à tout : à nos adieux, Au dernier regard de tes yeux Étincelants comme des armes.

Mais pleins de larmes ;

A ce long baiser de la fin Où s'attardaient tes lèvres roses, Et puis, et puis... que sais-je enfin?

A mille choses :

A tout ce qui me rendait fier, A tout ce que j'avais hier Et dont aujourd'hui rien n'existe...

Et je suis triste !

Mais toi que fais-tu dans le coin De ce wagon déjà si loin, Pendant que, sans repos ni trêve, A toi je rêve?

Tu comptes le temps, jour par jour.

Qui te sépare du retour, Tu pleures ta joie envolée, Pauvre exih'e ;

Et, rapprochant les jours heureux Des jours cruels, tu les compares.

Et trouves ceux-ci bien nombreux, Ceux-là bien rares.

Ou, peut-être (oh! ce serait mal) Tu dors d'un sommeil très normal Que rythme ta paisihle haleine...

Fi ! la vilaine !

Six mois entiers sans revenir!

Qu'il sera vieux mon souvenir Quand le tien sera jeune encore, Car je t'adore!

Tu ne me crois pas?... Tu souris?...

Vois la preuve, à la dérobée, Sur la page blanche où j'écris Elle est tombée ;

Le papier se plisse alentour Et dessine une étoile blême...

Devines-tu mon cher amour?

Oh! oui, je t'aime!...

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