‹ Pièces et morceauxChapitre 114 sur 202 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

AUCASSIN, sur un lit do repos, LE SÉNÉCHAL, LE CHAPELAIN

du comte.

LE SÉNÉCHAL, reconduisant le Chapelain

Vous reviendrez plus tard, messire — Notre maître Est encor bien souffrant. Il va dormir peut-être.

{Exit le Chapelain) .

Dormir, et la revoir ! oui, je voudrais dormir !... C'est le meilleur moyen de ne pas trop souffrir.

(Se levant brusquement) .

Mais alors, j étais fou, voyons, parlez sans crainte, Quand j'ai cru la revoir sous l'habit de la sainte. C'était sa voix, ses yeux...

LE SÉNÉCHAL

Ce n'était pas son teint.

Illusion d'un cœur cruellement atteint 1

AUGASSIN

Ah ! maudit pays de Thélèmo Qui m'a ravi tout ce que j*aime !

LE SÉNÉCHAL

Maudit soit-il plutôt ce payen, ce félon Qui, vainqueur par la trahison,

Vous emmenait captif au fond d'une galère, Quand Dieu, dans sa juste colère,

La brisa, démâtée, aux rochers de Beaucaire !

AUGASSIN

Ici, sous ma fenêtre, au pied de mon château — Cependant que monté sur un autre vaisseau Ce mécréant fuyait, au milieu de Forage,

Vers son pays sauvage Emportant avec lui la moitié de mon cœur Nicole, mon amour, Nicole, ma douleur !

LE SÉNÉGHAL

N'ayez crainte, seigneur Aucassin, Nicolette

N'est plus une timide et frêle bachelette.

Vous l'avez vue en cet affreux combat

Se battre comme un vrai soldat.

Un soldat du vrai Dieu, brave comme un Achille.

AUGASSIN

O guet-apens horrible ! ô combat inégal Où nous luttions trois contre mille !

AUCASSIN ET NICOLETTE. — r TABLEAU 53

LE SÉNÉCHAL

Prodige de valeur digne de Parcival Ou du vieux Raymond de Saint-Gille.

AUCASSIN

Le paladin Roland mourut à Roncevaux. Que pouvait la valeur contre toute une armée ? Et j'ai vu ces cruels qui sur leurs noirs vaisseaux L'ont emportée hélas ! mourante et désarmée.

LE SÉNÉCHAL

Elle vit, j'en suis sûr.

AUCASSIN

Et mon jeune écuyer ?

Que sont-ils devenus ? Je tremble...

S'il était là du moins, nous pleurerions ensemble... Isolier, mon pauvre Isolier !

VOIX sous LA FENÊTRE

Bon chevalier, ô toi dont le cœur pleure,

Ne doute pas des cieux.

Le jour est venu. Voici l'heure !

L'heure qui va combler tes vœux

AUCASSIN

Seigneur Dieu ! que viens-je d'entendre ?

C'est lui... Cette voix mâle et tendre 1...

Suis-je donc le jouet d'un pouvoir infernal ? Courez vite, courez vite, cher Sénéchal.

{Aucassin resté seul, se précipite vef*sla fenêtre).

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