LA SOURCE KT LE TORRENT
Suivre ma course à travers champs ?
Pour anéantir dans la plaine
L'espoir de la moisson prochaine, Tu verras qui vaut mieux des eaux ou des autans.
Où mon flot déchaîné se rue
En tournoyant, rouge et boueux,
C'en est fait du travail des bœufs I
Il ne reste qu'un sol pierreux
Où s'ébrèchera la charrue.
Allons, viens .' Sans peur du fracas
Et de ma barbe limoneuse.
J'aime tes innocents appas
Et ta grâce mystérieuse :
Viens vite. Ne dédaigne pas
Un amant sauvage : là-bas,
O Nymphe, frêle créature,
Si je t'emporte dans mes bras,
Tu feras trembler la Nature.
Mais laisse en leurs grottes d'argent
Tes sœurs, ces belles taciturnes I Sommeiller... ou je vais, d'un coup de ce trident,
Briser vos urnes I »
La Source répondit : « Je ne sommeille pas ; Je vis. Je vis en paix ; je vis sans une ride.
Sans un tracas i Et ne souhaite pas cette fuite rapide I Tu crois être bien fort, et tu n'es que méchant.
Car ta force n'a pas de base.
Et ces cris de colère, et ce rire tranchant Ne me causent pas plus de crainte que d'extase.
C'est aux flancs du massif, par un secret canal
Qui se recourbe à sa naissance,
Comme une corne d'abondance, Que je puise sans bruit le liquide cristal Dont j'emplis jusqu'aux bords, sans fatigue et sans peine,
Le joli creux de ma fontaine...
Et cela me suffit : je n'ai pas l'embarras
De me répandre dans la plaine ;
Je ne cours pas la prétentaine
Mais mon niveau ne baisse pas 1 Aussi le rouge-gorge et la bergeronnette
Me font visite tour à tour.
Le linot sur mes bords procède à sa toilette. Et les chevreuils, chassés par la chaleur du jour
Des plateaux où le ciel fait rage.
Viennent y cacher leurs amours.
Et j'aime à réfléchir leur gracieuse image Quand ils penchent vers moi la tête i Toi, tu cours, Tu détruis, au hasard 1 cette rage cruelle,
Combien de temps durera- t-elle? »
La Naïade ainsi répliquait de son mieux,
Et, tout en parlant, hors de l'onde
Elle élevait sa tête blonde Au milieu des iris qui baisaient ses cheveux.
Mais tout à coup, dans Tespace, Le Géant qui la menace Se dissipe en fumée, avec un cri confus :
Le ravin était sec, et l'eau n'y coulait plus !
Roanne, 6 septembre 4 888.