‹ Pièces et morceauxChapitre 142 sur 202 · LE DIEU · texte numérisé non relu

LE DIEU

Les vers que nous allons vous offrir, belles dames.

Chers seigneurs, réunis à notre intention,

Ne sont pas faits, chétifs ! pour agiter vos âmes !

Aux tragiques accents d'une sombre action.

Ce sont des vers légers ; légères sont leurs ailes :

Vous ne les verrez pas planer en plein azur,

Ni se précipiter parmi les cascatelles.

Dont le flot écumeux retombe au gouffre obscur.

Ils aiment mieux raser Therbe de la prairie.

Mêlés aux papillons, pas plus haut que les fleurs.

Butinant au hasard un brin de poésie,

A mi-côte parfois, jamais sur les hauteurs.

Ils sont blonds presque tous, un peu joufflus, et roses ;

* Cette petite pièce a été représentée pour la première fois dans les salons du docteur P***, à Paris, le 29 avril 1876.

Vêtus très simplement : pas le moindre attirail !

Comme on voit aux plafonds dans les apothéoses.

Pourtant vous n'aurez pas besoin de l'éventail !

Ne leur demandez pas, pour qu'ils puissent vous plaire,

De lacer le cothurne autour de leurs pieds nus :

Ils risqueraient bien trop de se jeter par terre I

Prenez-les comme ils sont, et qu'ils soient bien venus.

Entre nous, je les aime, étant un peu leur père.

Ils sont tous nés ici, dans ce petit jardin.

Sous ce modeste toit, plusieurs fois séculaire.

Dont je suis le Démon familier. Ce matin.

Droit sur mon piédestal, au fond de la charmille,

Drapé, comme on peut voir, dans ma robe de Dieu,

Je rêvais, menaçant du bout do ma faucille

Los moineaux insolents qui s'en souciaient peu.

Ils sautaient, ils jasaient, au bord des plates-bandes,

Dans les ifs. Les volets soudain se sont ouverts.

Quelqu'un vient ! tout s'envole, et leurs joyeuses bandes

Se perchent alentour dans les grands arbres verts.

C'était Suzon ! Suzon, ma charmante maîtresse,

La fille de céans, un trésor, une fleur !

En bonnet du matin, avec sa longue tresse.

Et son peignoir azur ; gentille comme un cœur !

Mais qu'avait-elle fait de son allure vive,

Et de son air fripon ? lentement, pas à pas,

Elle se dirigeait vers moi, grave et pensive.

Un vieux livre à la main, qu'elle ne lisait pas !

En passant à mes pieds, devant mon sanctuaire,

Elle n'a pas tourné les yeux ! Mais j'ai cru voir?

Une larme trembler au bord de sa paupière.

Pourquoi donc cette larme, et que peut-elle avoir ? Le maître cependant est excellent pour elle : Il Faime tendrement ; Pierre aussi, le neveu ; La voisine, Carmen, est bonne autant que belle... Pourquoi donc cette larme, O Jupiter? Parbleu Nous allons le savoir à l'instant, que je meure ! Observez seulement ce qui va se passer.

— Ici, c'est le métier où Suzon tout à Theure Va venir sûrement s'asseoir et tapisser ; Là, du soir au matin, et quelque temps qu'il fasse, Notre artiste endiablé travaille sans répit. — Moi, je ferai le guet au jardin : de ma place

Je vois entrer, sortir; j'entends tout il suffît.

Mais ne trahissez pas, messieurs, ma confidence : Vous voyez que je suis un bon diable de dieu. Tout pourra s'arranger, grâce à moi : mais silence ! Vous ne m'avez pas vu, je n'ai rien dit : Adieu.

La toile tombe.

Même décor. Le Dieu s'est replacé sur son piédestal. Au lever du rideau, Robert est assis au chevalet, en train de faire quelques retouches au portrait.

Suzanne brode.

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