ROBERT, SUZANNE* ROBERT
Ainsi, tu Taimes bien ?
SUZANNE
Oui, mon parrain, je Taime I Le fils de votre sœur, c'est un autre vous-même ; Comment ne pas Taimer ! Oui, je Taime.
ROBERT
C'est bien :
A votre mariage il ne manque plus rien.
SUZANNE, vivement.
Nous vivrons près de vous ?
ROBERT
Sans doute, je l'espère.
Vous garder avec moi, n'est-ce pas mon salaire 1 Si cela vous convient pourtant !
SUZANNE
Oh ! mon parrain.
Ce que vous dites-là,' c'est mal f
* Robert, Suzanne.
ROBERT
Sur ce terrain, Entière liberté, mon enfant !... O jeunesse.
Être libre et s'aimer, que ce soit ta sagesse. Â nous autres, barbons, la prudence et les soins ! Et le droit de rêver, seuls, dans les petits coins, Au temps jadis I... il faut que tout le monde vive.
SUZANNE
Taisez-vous ! c'est me faire une peine trop vive. Dans la fleur de vos ans, vous parlez comme un vieux. La gloire... et la beauté, tout sourit à vos vœux... Votre filleule aussi I... mais vous n'y tenez guère. Puisque vous préférez la maison solitaire !
ROBERT gaiement
La gloire ! la beauté !... Tu te railles, Suzon, A mon tour je dirai que c'est très mal.
SUZANNE
Pardon !
C'est exact, voilà tout. Je prends une gazette, Et je lis, au hasard : « Le portrait de Croizette, « Captive les regards : travail fin, sérieux ; « Discuté — le mérite a besoin d'envieux — « Mais où s'alïïrment bien les qualités du maitre. « La science et le goût s'y font partout paraître, « Avec un .vrai cachet d'originalité, « £!t la grâce plies belle encore que la beauté/ »
Qui donc écrit cela ?
40 CHASSÉ - CKOISÉ
SUZANNE riant Cela ? c'est La Fontaine !
Qui fit le vers pour vous, si j'en crois Monsieur Taine,
ROBERT même jeu Alors, je peux compter sur Timmortalité !
Bien, voilà pour la gloire ! où prends-tu la beauté, Moqueuse ?
SUZANNE
La beauté ! Tous les jours elle pose Devant votre pinceau, le matin blonde et rose, Le soir, brune et lactée *
ROBERT
Oui, depuis quelque temps Mes portraits ont pour eux des modèles charmants.
SUZANNE
Et charmés, mon parrain I
ROBERT sérieux
Quittons ce badinage ; Oui, je suis jeune encore, à ne compter que Tâge ! Mais hélas ! le chagrin vieillit vite, crois-moi ; Et mon cœur aujourd'hui serait vide... sans toi !
SUZANNE
Vous faire du chagrin, vous si bon! vous si tendre ! Est-ce bien vrai. Seigneur? Je ne puis le comprendre.
ROBERT
Tant mieux ! mais, quant à moi, je n'en suis point surpris : a II est des naturels de coqs et de perdrix ».
* Ce mot doit (ître souligné^ en maaière de citation, avec une pointe de malice.
Tu le vois, je te rends ton vers de La Fontaine, Ma petite perdrix !...
// $e lève et vient fi' accouder sur h dossier du fauteuil de Suzanne,
Oui, dans Tespèce humaine, Les anges comme toi se trouvent clair semés :
Il l'embrasse sur le front.
Heureusement peut-être! Ils seraient trop aimés !