I.ES GRENOUILLES DE LA MAUE PREMTKR DEMI-CIIOEUR
(J'est mon heure préférée. Au bord de ces eaux clai comme un diamant noir, où tremblent les derniè lueurs du crépuscule, qu'il est doux de chanter hymne religieux sur le vieux mode dorien !
Bré-ké-ké-kex ! coax, coax !
SECOND DEMI-CHOEUH
Et quand la Nuit, fille de Jupiter, inclinant son ui sur les nuées, nous verse le bienfait des eaux prin nières, avec quel plaisir, assises en demi-cercle a pieds des roseaux, nous mêlons nos voix au bruit ( gouttes d'eau qui se brisent sur Técorce des saules, clapotent à la surface !"
I3ré-ké-ké-kex ! coax, coax !
DOG sortant du palais
Nos braves conseillers en ont les oreilles rompucî Voulez-vous bien vous taire, sottes bètes ! Désagn blés... autant que pernicieuses, avec votre éternel Coc
LE CHOEUR
Désagréables, il se peut... pour ceux qui, incapab de percevoir l'Harmonie universelle, ne comprenne rien à la partie d'orchestre qui nous a été confiée par maître du Chœur. Mais pernicieuses ! En quoi somm< nous pernicieuses? Nous mangeons des limaces, c escargots, est-ce là ce qui déplaît à tes patrons ? No savons avaler des couleuvres, ce qui est toujours d' bon exemple. Et le soir, si nous sautons dans le souci
OU la pimprenelle en nous exerçant à gober des mouches, ce n'est pas, certes ! pour rivaliser avec votre cher Président !
Je ne suis pas ici pour écouter vos balivernes, mais pour vous intimer Tordre de vous taire.
LE CHŒUR
Bré-ké-ké-kex ! coax, coax !
DOG
Encore !
LE CHŒUR
Et de quel droit veux-tu nous imposer le supplice du silence? Autrefois, du temps des tyrans, de pauvres diables armés de gaules, battaient les fossés pour nous faire taire, autour des châteaux où l'oppresseur commun faisait ripaille. Mais tout est changé ! Il n'y a plus de serfs , et nous avons enfin la liberté de coasser comme tout le monde.
DOG
Vos raisonnements, ô bêtes impertinentes, me déplaisent encore plus que vos Coax. Pour moi, j'ai toujours vu des maîtres dans cette résidence. Appelle-les comme tu voudras, et toujours, de père en fils, je lésai servis avec un zèle invariable, car leurs ordres, au fond, n'ont pas varié. Faites comme moi : soumettez-vous.
LE CIIC^ÎUH
Je n'en ferai rien, ô esclave 1 D'ailleurs, voici venir quelqu'un auprès de qui tu trouveras à qui parler.
DOG
Qui donc ?
LE CHOEUR
C'est bien lui, le vieil ami des jours d'épreuves ! Le grand martyre du temps jadis, toujours en butte aux vexations et aux pourchas ! Que de fois je l'ai abrité au milieu des roseaux où les pieds des grands destriers bardés de fer ne pouvaient l'atteindre ! Que de fois j'ai recueilli ses enfants, et consolé, par mes chansons, sa grande âme persécutée !
DOG
De qui donc veux-tu parler ?
LE CHOEUR
.Oui, je le reconnais à sa grande taille que les siècles n'ont pu courber, à la blancheur de sa longue barl)e que n'a pas souillée la misère !
DOG
Me diras-tu quel est cet étrange personnage dont l'approche te brouille ainsi la cervelle ?
LE CHOEUR
Hélas ! O infortuné grandiose, pourquoi faut-il que tu aies perdu la vue, à l'heure môme des tardives réparations !
DOG Quelle est donc enfin cette grande infortune? De quelles réparations veux-tu parler?
LE CHOEUR
Regarde . Il s'avance, appuyé au bras de la fille, la vaillante Plebecula, dans la nuit de sa i)ensée, dans la majesté de sa vieillesse !
Jacques Bonhomme el Plebecula, visibles depuis quelques instants dans une avenue du Bois, arrivent au premier plan, près de la Fontaine.
DOG Qui ? Ce porte-besace !
LE CHOEUR
Ce porte-besace a droit à tous les respects : c'est le principe de tout pouvoir, la source vive de toute légitimité, la Voix de Dieu ! C'est ton maître, le Souverain, Jacques Bonhomme !
DOG
Jacques Bonhomme !
LE CHœ:uR
Salut, mon vieux Jacques ! L'Out-Law, le déshérité, dont j'ai eu la joie d'entendre enfin proclamer le triomphe? Salut, ô Plebecula, l'enfant de la glèbe alTranchie, toi, la petite sœur de Jeanne d'Arc I
PLEBECULA Elle fait asseoir son père sur un banc de gazon Merci ! merci pour moi, mes amis, merci pour mon
LES GRKNOUILLES DE LA MAHE
père. Mais quel est ce personnage, galonné coni valet, qui ne se découvre pas devant lui ?
LE CIIOKUR
C'est un agent du Conseil des 80.
PLEBEGULA
Alors, il est le serviteur des serviteurs de mon Mais le Conseil réside donc en ces lieux ?
LE CHOKUH
H siège aujourd'hui dans ce palais, où le tapis v< affaires fait place à la nappe des festins. Ah ! ce s joyeux compères et qui ne souffrent pas qu'on t leurs aimables fêtes : ce domestique vient de leu nous enjoindre de nous taire.
PLEBEGULA
En vérité, ils habitent des palais et ils y font ri Et mon Père n'a pas un asile, et mon Père man( pain! Va leur dire, toi, le valet de ces valeti Jacques Bonhomme est là, à leur porte, et qu'il leur dire un mot !
LE CHOEUR
O Plebecula, j'aime ton geste impérieux, j'ai parole vibrante ! Tu es bien la fille de ces hommes qui s'assemblaient la nuit dans nos forêts, au pie chênes séculaires, à l'heure où le gui sacré, éclah à coup au milieu des noirs massifs par les pn rayons do la Lune, tombait sous la faucille d Velleda !
50 IMKRROT — POLITICIEN. 3»^ ACTE
PLEBECULA pensive Velleda !
LE CHraîUR
Et maintenant, je vais me taire. Ce que je n'ai pas voulu faire par une lâche obéissance, je le ferai par un juste sentiment de respect : je garderai le silence.
PLEBECULA
Velleda!... O muse farouche du grand Civilis, tu chantais sur la lyre d'airain les hymnes guerriers de la vieille Gaule!... Ta voix s'élevait dans le silence des nuits au fond des grands bois inaccessibles, comme rappel suprême de la Patrie !... Moi, je suis le clairon qui sonne l'assaut des Bastilles, où j'ai planté de ma main le glorieux pavillon rayé de rouge, de blanc et de bleui... J'aurais voulu être la sœur des Druides, si jo n'étais la fille de Jacques Bonhomme I
Accourt Paillasse qui sort du Palais
PAILLASSE
OÙ est-il, le Vieux Jacques, le Grand Jacques? Où est-il, que je me précipite à ses pieds, que je lui baise les mains, que je parfume ses cheveux, que je jette sur ses épaules un manteau de pourpre.
PLEBECULA
Qui es-tu, ô brillant éphèbe, qui t'empresses ain.si, a vec dcsdomonstrations impétuous(îs et grandiloquentes?
PAILLASSE
Je suis (lu ('ons<ùl. moml)r(» du Bureau.
PLEBECULA
Honneur à toi, qui possèdes sans doute des qualit exceptionnelles pouravoir obtenu, à ton âge, le mand réservé jadis aux Barbes- Grises !
PAILLASSE
Oui, j'ai des mérites divers, et j'ai failli réussir da bien des carrières, mais j'étais né pour la Politique.
PLEBECULA
Ou c'est la Politique qui est née pour toi ! Mais puisq tu viens à nous au nom du Conseil, où sont les parfui que tu nous apportes ? Montre-nous la pourpre que veux offrir à mon Père.
PAILLASSE
Ce sont manières de parler, pour exprimer mon n pect, mon zèle, mon enthousiasme !
PLEBECULA
Ainsi, tu nous apportes des phrases en manière parfums, et tu viens draper sur les haillons de Jacqi Bonhomme la pourpre de tes métaphores !...
PAILLASSE
Et tu en aurais entendu bien d'autres, tout-à-l'heu: dans la salle du festin..., je veux dire des séances, qua la présence du Vieux Jacques a été connue. Que de n gnifiques discours ! que de périodes sonores, que beaux mouvements oratoires habilement développ avec le mot de la lin, toujours à la gloire de Jacqi Bonhomme !
ryt PIERROT — POLITICIEN, r ACTE
PLEBECULA
11 ne s'agit pas de glorifier le maitre, ô Rhéteurs ! 11 faut le servir. 11 ne s'agit pas de se précipiter à ses pieds, de lui baiser les mains, ni de renouveler les courtisaneries d'un régime que vous faites profession de maudire : il faut veiller à ses besoins, à son bien-être. Au lieu de l'écraser de taxes vexatoires, inventions du Despotisme dont vous conservez les lois, il faut lui procurer la vie à bon marché : son nécessaire, qui est le pain et nos bons vins de France ; son superflu, qui est le tabac ; et son manteau de pourpre qui est la blouse I
PAILLASSE
J'admire la hauteur de tes idées, Plebecula, la véhémence de Ion langage, mais ce que tu réclames avec tant de force, ce que tu exiges avec tant de raison, c'est précisément ce que nous voulons faire.
PLEBECULA
Oui, vous le voulez !...
PAILLASSE
Et nous y travaillons, Plebecula. Ainsi, aujourd'hui même, pourquoi sommes-nous ici, réunis en commission, pour étudier un projet grandiose, dont l'exécution va vous donner à tous de l'eau claire ?
PLEBECULA
De l'eau claire, certes, ce n'est pas à dédaigner, surtout quand le vin du pauvre vous paye 4 sous par litre ! Mais depuis combien d'années, gaspillées en débats stériles, pernicieux ! ai-jo les oreilles assourdies de ce
beau projet l Et la fièvre se promène dans la Cité er poisonnée, quartier par quartier, à tour de rôle ; et misère, accroupie au seuil des pauvres log^is, se le pour lui ouvrir la porte ! Mais vous avez bien d'autr chats à fouetter, n'est-ce pas ? bien d'autres réform de première urgence à réaliser dans vos hospices, da vos Écoles !
PAILLASSE
Tu l'as dit, Plebecula. Et c'est là notre plus beau tit de gloire : nous avons purifié les petits manuels, no avons changé la forme des béguins !...
PLEBECULA
O grands hommes, la Patrie reconnaissante voi logera un jour au Panthéon !
PAILLASSE
C'est certain, mais nous ne sommes pas pressés : nous reste encore tant de choses à étudier, à discuter
PLEBECULA
Et pendant ce temps, le pauvre n'en est pas moii pauvre, la vie n'en est pas moins chère ! et je vois ver des jours plus sombres encore !
PAILLASSE
Est-ce notre faute, Plebecula, si l'hiver est dui Nos charges sont énormes et tous les crédits sont épu ses. Nous voudrions bien créer de nouvelles ressource frapper des taxes de luxe. Mais la matière imposable dérobe : le riche lui-même est écrasé, et menace 1
51 PIERROT -î- POLITICIEN. 3^ ACTE
aussi do se mettre en grève. Et nous, nous les maîtres et seigneurs d'un budget de 200 millions, nous en sommes réduits à nous serrer le ventre...
Grande rumeur : vne foule de curieux. Maître d*h6tel en habit noir
et cravate blanche, suivi de garçons et de sergents. Entrée de cuisiniers dansant. Les uns portant des bouteilles couchées
sur des paniers en osier ou placées debout dans des seaux à glacer,
les autres des plats sur des réchauds,