LES SERGENTS
Place, citoyens, place, circulez !
LE MAITRE d'iIÔTEL
Laissez-nous passer, mes amis, c'est la collation des citoyens conseillers.
Entrée des cuisiniers dansant, elc, CHOEUR [Air de l'Amour Médecin)
Sans nous les hommes Mourraient de dégoût.
C'est nous qui sommes Docteurs en ragoût !
Les bonnes fricasscs Veulent de bon vin :
Salmis de bécasses Et vieux Chambertin !
Château neuf du Pape :
Rôti de faisan ; Avec l'oie en chape LafTite ou Rosan !
LES GUENOUILLKS DK LA MARE
Mouillez (le tisanes La bombe, l'éclair ; •Voici des bananes :
Saute, Rœderer !
Amour et folie Passent vite. Mais La dive frérie Ne finit jamais !
Le défilé des cuisiniers dispara il sous la voûte d'une g conduit aux communs du palais
PLEBECULA
Tous mes compliments, monseigneur ! Voilà c vous vous serrez le ventre !
PAILLASSE
Mais, Plebecula, les mandataires du Peuple rain ne peuvent pas cependant déjeuner...
PLEBECULA
Comme lui, avec des œufs durs et du petit blei quoi pas ? A moins que vous ne fassiez, de vos personnels, les frais de ce festin...
PAILLASSE
Voyons, Plebecula, il faut être raisonnable, pas avec nos six mille francs do traitement. . . je v( d'indemnité... je veux dire...
PLEBECULA
Comment, six mille francs, mais le mandat ^ tuit...
56 PIKKROÏ — POLITICiltN. 3o ACTE
PAILLASSE
Sans doute, il est gratuit, mais il faut bien...
PLEBEGULA
11 faut obéir à la Loi, d'abord ! Surtout quand on a rhonneur de la représenter... mais alors, si vous ne déjeunez pas à vos frais, malgré vos six mille francs, qui donc paie cette bombance ?
PAILLASSE
Mais... elle est imputée sur le Crédit du projet .. naturellement
PLEBEGULA
Malhonnêtement !
PAILLASSE
Comment, malhonnêtement ! mais c'est une insulte !...
PLEBEGULA
11 se pourrait bien.
PAILLASSE
Eh bien, vos insultes ne peuvent atteindre les mandataires du Peuple ! Car enfin, je ne sais pas qui vous êtes, moi, je n'ai pas vu vos papiers ! mais je commence à comprendre votre langage. Vous avez le caquet bien affilé, citoyenne. Votre vieux bonhomme de père a du galbe, je le reconnais. Mais avec tout ça, voulez-vous que je vous le dise ? Eh bien, vous sentez la réaction !
JACQUES BONHOMME comme réoeillé en sursaut Qu'a dit cet inconnu ?
LES GUKNOUILLES DE LA MARE PLEBEGULA
Il nous accuse de réaction !
JACQUES
Alors, les temps sont accomplis.
// se redresse, el ouvre les yeux quil promène autour de li
Oui, c'est bien cela : nous voici arrivés au terme dernier voyage.
Lentement, et comme se partant à tui-même.
Un jour, il y a aujourd'hui cent ans, fou de doul la nouvelle d'un grand désastre, ivre d'une abomii colère, je frappai I... et des flots de sang coulèren tour de moi... Saisi d'horreur au spectacle des vict tombées sous ma hache, je voulus m'enfuir dan ténèbres, je fermai les yeux !... mais un spectre se dans cette nuit, qui était le spectre de la Patrie même, et j'entendis une voix qui me disait : « Tu ri » rouvriras plus ! tu ne les rouvriras plus avant d'i » expié ton forfait, et l'expiation durera cent ans. » heureux, quelle ère de sang et de larmes tu ^ » d'ouvrir devant moi ! Que de désastres, à peine e » rés un jour par un rayon de gloire ! Mais si i » désespères pas dans l'épreuve, l'épreuve prendr » un jour, et tu le reconnaîtras à ce signe que le » vil des fantoches politiques te jettera à la tête le » de réaction.
» Alors lève-toi, Jacques Bonhomme ! Lève-toi, gi » par la lutte, purifié par le malheur. Regarde la v » en face, reprends ton œuvre, abandonnée aux n
58 PIEKROT — POLITICIEN. 3» ACTE
» des aigrefins et des charlatans !... Et que le règne de » la Justice nous arrive ! »
PAILLASSE
Eh, dites donc, l'ami ! vous qui faisiez Taveugle toutà-l'heure, pour émouvoir les bonnes âmes et provoquer des rassemblements, et qui ouvrez les yeux tout-à-coup en prononçant de grands mots vides de sens, quelle est donc cette énorme besace pleine de je ne sais quoi, que vous aviez cachée ? Vous allez me dire tout de suite qui vous êtes au juste, et me montrer ce que contient votre sac, ou, de par tous les diables ! je vous fais arrêter, votre fille et vous, comme une paire de vagabonds ! JACQUES marchant sur lui, les bras croisés
Misérable, je t'en défie.
La foule se précipite autour de Jacques Bonhomme, prête à le défendre et à se jeter sur Paillasse.
JACQUES Non, mes amis, je vous en conjure ! L'ère des violences est passée.
PAILLASSE
On vous trompe, citoyens ! Sous ce déguisement, prenez garde ! Sous ces dehors qui imposent, j'en suis sur à présent, se cache un de vos plus cruels ennemis, un descendant de vos exploiteurs, de vos bourreaux, — un noble !
JACQUES
Noble, certes, je le suis ! Noble, comme notre vieille France ! Noble comme Vercingétorix, noble comme
LES GIŒNOUILLES DE Là MARE
Roland, noble comme Duguesclin, noble comn Bart, comme d'Assas, comme Kléber ! Aussi ne pense, que les Valois et les Bourbons !
PAILLASSE
Pourquoi prononcer ces noms détestés ?
JACQUES
Parce que ces noms, sinistres ou glorieux, font d'une histoire dont je n'ai pas à rougir ! ce n'est p qui ai été vaincu à Azincourt, mais c'est moi battu les Allemands à Bouvines ! ce n'est pas moi grossi l'armée, encore moins orné la cour du I glais, mais c'est moi qui tenais par la bride le che Jeanne d'Arc en route pour Vaucouleurs !
PAILLASSE
Vieux fou qui conduisait une jeune folle ! Mais'' voyez donc pas, citoyens, que Ton essaie de voi ner le change... Sachez d'abord ce qu'il a dans sace.
JACQUES
Ah 1 tu veux savoir ce que j'ai là, dans ce sa bien, je vais te le dire : c'est un trésor...
PAILLASSE
Que tu emportes comme un voleur !
JACQUES
Que je rapporte au jour dit, comme le Lib( attendu.
PAILLASSE
De Tor, des pierreries, des millions !
JACQUES
Oui, des millions ! des millions de petits papiers que le vent de ma colère va amonceler sur vos têtes plus haut que les Pyramides d'Egypte, et sous lesquels va s'efïrondrer comme un château de cartes le fragile édifice de vos hypocrisies et de votre indigne trahison I
Tu veux voir ce qu'il y a dans ma besace, eh bien, le voici :
La tête haulây l'œil étincetant, ses gratuls cheveuùc blancs rejelés en arrière, formidable et comme transfiguré, Jacques Bonhomme plonge à plusieurs reprises ses deux mains à la fois dans l'ouverture de la besace, et lève au-dessus de sa tête des poignées de petits carrés de papier qu'une rafale soudaine saisit chaque fois dans ses tourbillons et lance contre les murs du palais, — Acclamation de la foule qui se précipite pour ramasser les bulletins épars et les rejeter dans le courant de la tempête qui passe au-dessus d'elle. Sous Vavalanche qui redouble, grossie de milliers de petits paquets semblables, qui semblent sortir de tous les points de l'horizon, la première enceinte s'écroule avec fracas, laissant voir intérieurement un édifice bizarre dont les parois arrondies et barbouillées de rouge affectent la forme d'un colossal fromage de Hollande, Tout à coup, un dernier craquement se fait entendre ; de grandes lézardes s'ouvrent dans la croûte du réduit où les défenseurs de la place semblent s'être réfugiés, et il s'en échappe des milliers de rats au milieu des huées de ta foule qui porte Jacques Bonhomme en triomphe.
Le cortège disparaît à travers le bois, du côté de l'Orient. LE CIIOEUIl
Voici le moment de chanter un hymne de triomphe sur le vieux ihode dorien.
nro-ko-ké-kex I coax, coax !
C'est fait : place nette ï le palais des jouisseurs, construits avec les pierres des Bastilles, s'est écroulé à son tour. Il t'a suffit de souffler dessus, ô mon brave Jacques. Bré-ké-ké-kex ! coax, coax .
Ainsi vont les hommes, cheminant à travers les ruines. Ainsi, au bord des récents marais, où se sont enfoncées, sous les algues vertes, les vieilles cités disparues, il nous arrive, en sautant de place en place, de rencontrer un fût de marbre, un chapiteau, merveille de ciselure, et de nous chauffer au soleil sur des torses de statues qui furent leurs Dieux ! en chantant à tue-tête : Bré-ké-ké-kex ! coax, coax !
Un jour, hélas ! si j'en crois les oracles, la race humaine disparaîtra à son tour, tuée par le froid, et dans la vaste solitude des campagnes silencieuses ne retentira plus que notre éternel
Coax, coax !
Mais alors, pour nous entendre, il ne restera plus personne !
Bré-ké-ké-kex ! coax, coax !
FIN
Tombe le rideau du petit théâtre monté au fond de la scène. Applaudissements; Vavteur, V auteur!
Le Rideau se relève
Parait le régisseur
(. Mesdames et Messieurs, la pièce que nous venons d'avoir l'honneur de représenter devant vous a pour auteur Monsieur le Baron Pierrot. »
Explosion de braoos, longs applaudissements
62 PIKRUOT — POLITICIEN. 3e ACTE