SUR UNE VUE DU VILLAGE D AUVERS
Tout est muet, les sentiers sont déserts !
Malheureux village d'Auvers, Pendant que j'essayais, à-tort-et-à-travers.
De rimer tes rustiques charmes, J'ai senti que ces quelques vers Tout-à-coup se mouillaient de larmes.
4 4 avril 4 880.
A mon ami J. Gaulier.
Le vieux Rhône, une fois de plus, dans sa colère, Avait noyé l'espoir de nos blés encor verts ; Et — sous ton gai soleil — sinistre, solitaire, Dans tes champs ravinés, autour des mas déserts, Affamée, expirante, ô Provence, ma mère.
Tu te mourais, vaincue à la fin de misère !
C'est alors qu'une fée utile et bonne vint.
Et que de tes malheurs la Presse se souvint.
— Folle et sainte à la fois, la Presse parisienne,
Dont la bouche est sceptique et dontTâme est chrétienne !
Mais pour un tel désastre, il faut beaucoup d'argent —
Nous en aurons beaucoup. — Mais le mal est urgent.
La faim est là, hideuse, en ce ravage énorme.
Que faire cette fois ? Quelle nouvelle forme
Imaginer encor ? — Alors la Charité,
Dont le génie en vain n'est jamais consulté :
— Pour attirer ce peuple excellent, mais fantasque. Eh bien ! faites venir à Paris la Tarasque !
Huit jours après, un soir, en gare à Tarascon, — On avait fait pour elle un énorme waî?on — La Tarasque attendait, non loin de la machine Qui devait remi)orter. — Songeuse, j'imagine ; Car la Locomotive, où la flamme ronflait.
Était là, haletante, et par moment soufflait. Rouge dans cette nuit, aux voûtes éterMelles Des flots de vapeur noire empourprés d'étincelles.
La Tarasque soudain tressaillit, renifla ;
Les piquants de son dos d'un coup se hérissèrent ;
Sa tête de taureau, dont le cou se gonfla.
Saillit, et deux gros yeux dans l'ombre s'allumèrent :
— Qui donc es-tu, dragon, que je ne connais pas? Je ne te vis jamais aux cavernes du Rhône.
Descends-tu de là-haut, ou sors-tu de là-bas. Vomi sur les galets dans les flots d'un cyclone ? Es-tu mon frère, parle, ou bien mon ennemi ?
Reconnais-tu les lois de la Sainte. — Mais l'autre :
— O Tarasque, salut ! Prends-moi pour un ami, Mais plus jeune que toi de beaucoup. Mon apôtre, Celui dont le pouvoir m'a soumis, m'a dompté, Plus sûrement que Marthe avec son eau bénite, C'est un Saint, que n'a pas connu l'antiquité,
Ni toi non plus... Demain tu verras, ma petite.
Le vaste sanctuaire où ce Dieu fait la Loi.
On y vient de partout l'adorer à la ronde.
Il est plus grand que Marthe ; il est plus fort que Toi,
On le noninîe Progrès : c'est le Maître du Monde !
— Le Progrès, as-tu dit, ce Dieu n'est pas nouveau. De nous être inconnu vainement il se targue :
Son nom seul est changé. Lorsqu'un frêle bateau Échoué, sous mes yeux, aux roseaux de Camargue, Apportait avec lui TÉvangile et la Foi, Quel courant, plus puissant que la bise et que Tonde, Le poussait vers ces bords sauvages ? Quelle Loi Allait de ce foyer rayonner sur le Monde ?
Ce malheureux esquif, sans voiles, sans agrès, Où notre grande Marthe et sa sœur Madeleine Devaient trouver la mort -^ une mort trop certaine ! - Dans ses flancs vermoulus recelait le Progrès 1
— Tu prêches bien, Tarasque ! et dans ton verbiage Le passé se relie au présent, sans effort.
Peut-être as-tu raison. Tu parles comme un sage ; Mais ratiociner, ce n'est guère mon fort.
Je vais droit devant moi : j'aime la ligne droite ! Aller vite, aller loin, voila mon idéal.
— Alors, dans ce grand corps tout cerclé de métal. Tu loges, je le crains, une cervelle étroite,
Aller vite, aller loin, c'est bien. Mais l'important. Et je crois que ce point faiblement te soucie, Ce n'est pas d'aller loin, c'est d'aller haut, ma mie ; C'est de lever les yeux au Ciel qui nous entend 1 C'était le mot de Marthe, à cette gent farouche Qui l'écoutait, ouvrant le cœur comme la bouche. Je fis comme eux ! et moi, qui semais la Terreur Des rochers de Jarnègue aux dunes de Beaucaire, Je devins leur ami, leur dragon protecteur.
Et les Tarasconais, oubliant leur colère.
Quand ils parlent de moi, me nomment : La Grand* Mère. — Eh bien, c'est pour venir, ma chère, à leur secours, Que je vais t'emmener : tu verras quelle fête, Que d'argent ramassé pour tes fils on huit jours, Sur ce mot : La Tarasque aujourd'hui fait la quête !
Le monstre fît trois sauts de joie. En vérité, C'est pour eux, alors zou ! quelle belle aUiance ! De ce côté, la Foi ! de Tautre, la Science !
Et puis ce qui vaut mieux cncor : La Charité !
4 Janvier 4 887