‹ Pièces et morceauxChapitre 30 sur 202 · LA SIRÈNE · texte numérisé non relu

LA SIRÈNE

Sur les flots agités, dans le brouillard intense, Le steamer lentement s'avance, colossal, Si lourd, avec son air de bastion féodal, Que la houle écrasée à peine le balance.

La sirène redit sa stridente chanson Qui seule peut percer les profondeurs de l'ombre, Et les feux de Tavant glissent dans la nuit sombre Pareils aux deux gros yeux d'un énorme poisson.

11 fait nuit. Nous flottons au-dessus des abîmes. Nos amis, étages dans leurs lits trop étroits, Dorment. La mer les berce avec sa grosse voix Et moi je cherche quelques rîmes !

23 Septembre 4 885.

LES (EILLETS RODfiES DE CHATEAn-GAILURD

Château-Gaillard ! quel paysage, Et^uel gigantesque débris !

L'esprit s'arrête, tout surpris Devant ces restes d'un autre âge !

Voici l'enceinte. Son pourtour Est taillé dans la roche dure :

On y voit comme une rainure Dans une manière de tour.

Au-dessus pendent des broussailles Parmi des talus de gazon Couronnés d'un pan de murailles :

Dernière enceinte du Donjon.

Un escalier plus que rustique, Improvisé par le hasard Dans un éboulis très antique, Vous guide au troisième rempart.

Ce rempart de formes bizarres, A pans coupés, se dresse en rond.

Comme un gros paquet de cigares Posé debout à l'horizon !

Par derrière, voici la baille Et puis enfin la grosse tour...

Où Philippe-Auguste un beau jour Livra la suprême bataille !

Que de coups de taille et d'estoc Au pied de ces sombres murailles !

Et combien la Mort sur ce roc Amoncela de funérailles !...

Et maintenant c'est un chevreau Qui broute aux fentes de la pierre, Là-bas, au rebord du créneau, Où passait le factionnaire 1

Où retentissait Tolifant Le soir venu, sous les arcades, C'est un agneau qui va bêlant En quête de ses camarades.

Et tout le troupeau dispersé Pend aux parois de la Ruine, Où le vieux pastour adossé Rêve au Roi Richard, j'imagine.

Il nous offre de gros bouquets Cueillis au bord de ces abîmes — Tout rouges. Ce sont des œillets Qui pullulent du pied aux cimes.

LES OEILLETS UOUGES 59

Ces œillets rouges couvrent tout :

Talus, fossés — des précipices I Ils foisonnent aux interstices Des pans de mur restés debout.

Ils festonnent les ouvertures

Où viennent s'engoufïrer les vents ;

Ils accrochent aux embrasures

Des lambrequins toujours mouvants.

Et sous nos pieds, et sur nos têtes, Regardez ! Ces rouges œillets Sur les bancs, sur les parapets, S'étalent comme des moquettes.

— Mais pourquoi donc toutes ces fleurs Sont-elles rouges, mon brave homme ?

Tu ne peux donc trouver en somme Un œillet blanc sur ces hauteurs ?

Le vieux pastour hocha la tête.

— C'est impossible ! Un œillet blanc !

Un œillet blanc sur cette crête !

Non !... La terre a bu trop de sang !

29 juillel1886

Page 1