NOS MERLES
Les Grecs et les Romains, ces adorables maîtres
Dont nous ne songeons plus à nous débarrasser,
Artistes ou guerriers, citadins ou champêtres,
En mille écrits charmants, dont rien ne peut lasser,
Ont gravé de leur temps d'immortelles images.
Exilés un moment, leurs Dieux sont revenus.
Dans les bois, dans les flots, au ciel,* dans tes nuages,
Partout nous les trouvons, toujours beaux, toujours nus 1
Et quelle vision, au fond de TEmpyrée,
Ce palais de FOlympe et ces portiques bleus
Où semble s'appuyer la coupole éthérée !
Ce festin d'ambroisie, où trônent sous nos yeux
Tous les hôtes du Ciel, nos vieilles connaissances,
Bêtes et Dieux! Jupin d'abord très grand, très bon.
Et son aigle endormi ; puis le paon de Junon
Dont chaque bout de plume, avec son cabochon,
Du plus riche arc-en-ciel arbore les nuances,
La Déesse au Hibou, reine du Parthénon,
Et Vénus qui sourit à ses ramiers fidèles !
— Les Poètes partout ont fourré des oiseaux.
Depuis qu'on leur a dit qu'ils ont aussi des ailes —
Si bien que les dragons et même les chevaux
Au lieu de se traîner comme nous sur la terre,
Tardigrades, cloués aux misères du sol,
Au travers de l'espace ont dû prendre leur vol
Vers les sommets sacrés, d'où tombe la lumière i
Aussi la gent ailée envahissant les cieux.
Aux mains des immortels picore l'ambroisie.
Et je suis étonné que Catulle, amoureux,
N'ait pas logé là-haut le moineau de Lesbie I
Mais il est un oiseau dont la mythologie
Semble avoir de tout temps ignoré jusqu'au nom.
Progné, dans ses récits, se change en hirondelle;
Nous disons rossignol : elle dit Philomèle :
Mais pour ce pauvre oiseau, ni doux vers, ni renom.
Et pourtant dans la gorge il a de grosses perles,
Aussi pures vraiment, plus brillantes, je crois,
Plus rondes... comme un chant éloigné de hautbois
Qui nous viendrait sur l'eau : je veux parler des merles,
Dans l'orchestre choisi que Messire Printemps
Engage au mois d'Avril, pour la saison des roses,
Vous ne trouverez pas de meilleurs virtuoses.
Mais ils ont pour la ville abandonné les champs.
L'autre jour, dans ma chambre, assis à la fenêtre.
Je voyais trois d'entre eux, qui, descendus des ifs,
Couraient sur les gazons, au travers des massifs.
Sautillant, voletant, fuyant pour reparaître
Tous à la queue leu-leu, le mâle le premier.
Botté de jaune, avec sa fine robe noire...
Des yeux de jais, un bec... on eût dit de l'ivoire!