A MONSIEUR CHARLES FUSTER
Je reviens de la Mer, où j'ai lu ton ouvrage.
Et bien certainement, c'est la première fois
Que j'ouvre, pour le lire, un livre sur la plage,
Car la mer mfe suffît, avec sa grande voix
Qui chante dans la brise et pleure dans l'orage !
En face de la Mer, je ne lis que la Mer :
C'est mon livre, de tous le plus beau, le plus cher!
Je le relis sans cesse ; et, s'il passe un nuage,
Je laisse au vent le soin de me tourner la page I
Mais cette fois, ami, malgré le Ciel et l'eau,
Fondus, ensoleillés, en un mouvant tableau
Où passe, pour me plaire, à l'horizon qui penche,
Quelque noire fumée ou quelque voile blanche,
Sans me laisser distraire à ces prestiges, non !
Par ta grâce attiré, gagné par ta raison,
J'ai lu réellement. Et dans cette lecture
Je me suis enfoncé, perdu, par aventure.
Et retrouvé bientôt. Oui, bientôt retrouvé,
Car CCS traits, ces croquis, ces touches, ces images
Que fournit le poète au critique éprouvé,
D'un style si charmant ont animé ces pages,
Qu'on s'y trouve d'abord à l'aise, qu'on s'y plaît,
Que l'esprit, détaché du spectacle des choses.
Avec toi se replie, en toi se reconnaît,
Et par tous ces sentiers, que tu sèmes de roses,
S'échappe sur tes pas, loin do son rêve bleu !
Rêver est doux, c*est vrai ; mais rêver, c'est trop peu.
Il faut penser surtout, et tu fais que Ton pensé.
Oui, sous mes yeux charmés de ta jeune science.
Quand tu mets un crayon si vrai de notre Temps,
Si ferme, si précis, si coloré, je pense.
J'oublie et Terre et Ciel, et leurs aspects fuyants.
Et je sens que pour nous, lettrés — lettrés quand même!
Rien ne peut remplacer le goût des lettres, rien :
C'est le sel de la vie et le charme suprême !
Mais il faut les défendre. On touche à notre bien !
Au trésor de la Langue, aux leçons du Génie ;
On veut mettre le cœur du côté droit. On veut
Ravaler l'être humain, désenchanter la vie,
Ériger l'Impuissance en dogme, si l'on peut,
Et pour muse n'avoir que la Photographie,
Fille du Soleil, soit ! Mais non pas d'ApoUo !...
Eh bien ! je te comprends, je t'approuve, je t'aime.
Je te crie, en avant ! et je te dis : bravo !
Continue. Au fatras prétentieux et blême
Oppose le bon sens, oppose le bon goût.
Ta critique les sauve et nous venge du coup.
Et nous applaudissons au combat que tu livres.
Car tu l'as dit, ami, d'un mot pris sur le vif,
Superbe, vrai surtout, d'autant plus incisif :
Notre vie après tout vaut bien mieux que vos livres.
Le Havre, 8 soplembro 4 886.