CHAPITRE VII
1/ année 1810 fertile en événements dramatiques. — Saisie du Canadien et incarcération de ses propriétaires. — Proclamation de Craig. — Détails sur le gouverneur et son action. — Bédard séjourne en prison pendant plus d’un an. — Son élargissement.
^^FiN de mieux faire connaître Vanimus qui guidait le journal à la dévotion des anticanadiens, lisons l’article qu’il publiait peu de temps après l’arrestation de Bédard :
« Nous voudrions, dit-il, pouvoir donner crédit de bonnes intentions aux directeurs du Canadien quand ils mettent, comme ils se complaisent à le dire, sous les yeux des Cana-
diens toute l’étendue de leurs droits et leur font comprendre l’excellence de notre constitution, dans le but de les engager à l’aimer et à la défendre. On nous permettra de dire, sans manquer à la charité, que nous avons, de concert avec la masse qui constitue notre clientèle de lecteurs, trop souvent différé d’opinion avec eux. Si le fiel eût été le plus mauvais ingrédient dans leur encre, le public aurait pu se prémunir contre son amertume, mais leurs écrits ne sont trop souvent que la dictée de passions malveillantes et égoïstes.
« Avant de conclure, on nous permettra de rappeler aux plaignants que, durant l’élection du comté de Québec, une affiche a été publiée dans laquelle le gouvernement était accusé de faiblesse. Ceux que cette affiche concerne, savent qu’ils ne sont pas tout à fait sous le gouvernement du roi soliveau.
« Ses rédacteurs se vantent que le Canadien est le journal le plus libre de la province • dans l’injure, nous sommes prêts à l’admettre. De fait, il nous apporte la preuve qu’il est ce
que nous avons toujours cru qu’il serait, le plus grand ennemi de la liberté de la presse par son esprit licencieux. Il n’a pas plus consulté ce qui convenait à la presse canadienne, que ne le fit la Chambre d’assemblée, il y a quelques années, sur la question de privilège.
« Nous nous flattions, il a quinze jours, en lisant le numéro 32, détruit depuis à cause de sa réserve, que l’esprit troublé du Canadien se calmerait. Malheureusement, nous avons constaté que c’est un de ces mauvais esprits, dont l’heure de courir le monde sous la forme du démon de la discorde, n’est pas encore terminée. N ous craignons qu’il ne soit condamné à une nouvelle épreuve, en vue d’une complète purification. »
Différer d’opinion avec le Mercury était donc un acte criminel ou licencieux ! C’était là un des plus justes reproches que l’on pouvait adresser au Canadien ; mais qui aurait pu empêcher cela ? La divergence d’opinions entre
journalistes n’a jamais été considérée comme un crime de lèse-majesté, quoi qu’en ait dit le Mercury de 1809.
Ce numéro 32, condamné à la destruction, ne renfermait, à vrai dire, qu’une communication avec notes sur les droits et les devoirs des Chambres d’assemblée, extraite des papiers de Kingston (Jamaïque) du 4 avril 1809. Des difficultés étant survenues là-bas entre le gouverneur, le duc de Manchester, et la Chambre, celle-ci porta ses plaintes en Angleterre ; cette attitude fut approuvée comme constitutionnelle.
Ces notes rédigées, sans aucun doute, par Bédard, sont absolument anodines. Elles ont pour but d’établir les pouvoirs de la Chambre d’assemblée de faire des lois et de chasser de son sein les députés indignes. Ces pouvoirs, d’après Bédard, sont indéfinis, afin qu’ils puissent être étendus à tous les cas imprévus. Ces cas peuvent être nombreux, comme il l’établit si bieu dans ses remarques. Jugeons-en nous-
memes :
« Ce n’est pas une chose qui soit au désavantage de la Chambre d’assemblée que ses pouvoirs ne puissent être définis; c’est, au contraire, dit Bédard, ce qui montre leur étendue, et ce qu’on peut regarder comme la plus grande marque de leur ressemblance avec ceux des Communes de la Grande-Bretagne, car les Communes de la Grande-Bretagne n’ont eu soin de conserver leurs pouvoirs indéfinis , qu’afin qu’ils pussent être étendus à tous les cas auxquels il pourrait y avoir besoin de les étendre, cas qu’il est impossible de prévoir d’avance. Si on entreprenait de fixer par une loi l’étendue de ces pouvoirs, ils se trouveraient bientôt insuffisants, quelque étendue qu’on s’efforçât de leur donner, parce qu’il arriverait bien vite quelque cas qui n’aurait pas été prévu. En Angleterre, où la constitution existe depuis si longtemps, il se présente encore tous les jours des cas nouveaux ; de sorte que cette qualité qu’ont les pouvoirs de la Chambre d’assemblée d’être indéfinis , est ce qui leur donne la plus grande étendue possible,
en ne leur laissant d’autre limite qne celle du besoin même de les employer. Et c’est là, certainement, le plus grand trait de ressemblance qu’ils puissent avoir avec ceux des Communes de la Grande-Bretagne, et celui dont découlent tous les autres. »
On se demande, en réalité, ce qu’il pouvait y avoir de condamnable dans cette thèse, jetée un peu au hasard de la plume au bas d’un article où il n’était nullement question du gouvernement de la province de Québec. Qu’il y eût un rapprochement à faire avec le cas de la Jamaïque, le lecteur était bien libre de le faire, mais il n’y était nullement obligé.
Mais comme il fallait sévir, on sévit. L’année 1810 devait être fertile en événements tragiques. Avec elle s’ouvrit une ère de malaise, qui allait dégénérer bientôt en des troubles sérieux. Le parti anglais, à la tête duquel se trouvaient le juge Monk et le juge Sewell, avec le Mercury pour organe, crut qu’il valait mieux en finir avec l’élément français, devenu trop
puissant à la Chambre,. Les critiques du journal francophobe devinrent de plus en plus acerbes ; les conseillers in petto de Sir James Craig réussirent à soulever l’esprit de ce dernier, au point de lui faire croire que les Canadiens français complotaient dans l’ombre des projets de rébellion. Or, c’était de la plus évidente fausseté, car les sommités canadiennes, parmi lesquelles se dressait de toute sa hauteur la tête de Mgr Plessis, rêvaient bien autre chose que la révolte contre l’autorité constituée. Les mauvais ferments germaient ailleurs qu’à l’évêché de Québec et dans les bureaux du Canadien. Les alliés de la bureaucratie voulaient un coup d’Etat et ils l’obtinrent à leur aise. Ce fut le Canadien qui fut frappé, parce qu’on ne pouvait s’adresser ailleurs et d’une façon aussi propre à attirer l’attention publique.
Donc, le 17 mars, un petit peloton de soldats armés, précédé d’un magistrat et de deux constables, fit soudainement irruption dans l’atelier du journal de la rue St-François, et s’empara de la presse et des papiers épars dans les bureaux
de la rédaction. M. Lefrançois. imprimeur, fut appréhendé au corps et jeté en prison, ainsi que le plus vulgaire malfaiteur. Une patrouille organisée sur un bon pied, se mit ensuite à circuler dans les rues, comme s’il y avait eu, en réalité, des conspirateurs dans tous les coins de la ville. C’en était assez pour jeter l’alarme dans les familles, sinon la consternation.
Deux jours après, c’est-à-dire le 19, MM. Bédard, Taschereau et Blanchet, trois propriétaires connus du Canadien , furent à leur tour arrêtés et incarcérés. A Montréal, des policiers s’emparèrent également de Pierre Uaforce, de Pierre Papineau, de Chambly, ainsi que de François Corbeil, de l’île Jésus, accusés, eux aussi, de menées traîtresses {treasonable practices). On n’a jamais pu savoir pourquoi tous ces personnages, surtout ces trois derniers, furent arrêtés. De mot trahison est bien vite lâché, mais on exit été empêché de dire en quoi et comment ces paisibles citoyens avaient trahi le drapeau britannique. Les vrais traîtres, n’étaient-ils pas plutôt ceux-là mêmes qui ne
faisaient que compromettre le représentant de Sa Majesté en asservissant son autorité à des fins inavouables? Ou encore ceux qui, au lendemain de la suppression du Canadien , écrivaient : « Le coup est porté. Le Canadien a reçu le coup mortel. Le plus grand malheur qu’il puisse arriver à la presse, c’est qu’elle tombe entre des mains invisibles et licencieuses. Nous n’en dirons pas plus long, car nous ne guerroyons pas contre des morts. »
Les autorités civiles firent de minutieuses recherches à travers les papiers saisis dans l’atelier du Canadien , mais elles s’en retournèrent comme elles étaient venues ; aucune trace de conspiration, aucune trame suspecte. Pendant ce temps-là, le public attendait avec la plus grande anxiété qu’on lui fit connaître les crimes des inculpés. « Que l’on juge maintenant, dit Christie, si les procédures auxquelles on avait eu recours à cette occasion, résultaient d’une appréhension bien fondée de troubles ou d’un exercice abusif du pouvoir. »
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Le 21 mars, au milieu d’un brouhaha sans précédent dans nos annales politiques, sir James Craig lançait une proclamation dans laquelle il essaie de se défendre des attaques auxquelles il était en butte de la part des Canadiens, anglais et français, qui condamnaient vertement son autocratie. Ce document est plutôt, dans l’ensemble, un essai de justification qu’une leçon constitutionnelle. C’est l’œuvre d’un homme effrayé de sa propre conduite.
« Vils et téméraires fabricateurs de mensonges, disait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie fondez-vous l’assertion que je cherche à opprimer vos compatriotes? Que savez-vous de mes intentions ? Canadiens, questionnez sur moi ceux que vous consultiez autrefois avec attention et respect ; questionnez les chefs de votre Eglise, qui ont occasion de me connaître. Voilà des hommes d’honneur et de lumières. Voilà les hommes dont vous devriez aller prendre les avis. Les chefs de
faction, les démagogues ne me voient point et ne peuvent me connaître.
« Pourquoi vous opprimerais-je ? Serait-ce pour servir le roi ? Depuis qu’il règne, ce monarque bien-aimé n’a pas donné à votre égard un seul ordre qui n’ait eu votre bonheur pour objet. Serait-ce par ambition ? Serait-ce pour acquérir de la puissance? Hélas, mes bons amis, avec une vie qui décline rapidement vers la tombe x, sous le poids de maladies contractées au service de mon pays, je n’ai pas d’autre désir que de passer ce qu’il plaira à Dieu de m’en laisser, dans les douceurs de la retraite, au milieu de mes amis. Je ne reste parmi vous que pour obéir aux ordres de mon roi. »
La proclamation du gouverneur était destinée à produire un grand retentissement. Elle
i. Sir J. Craig était alors âgé de soixante-et-un ans. Il devait mourir un peu plus d’une année plus tard, au mois de janvier 1812.
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fut lue du haut de la chaire et à la porte de nos églises 1. A la cathédrale de Québec, Plessis en fit quelques commentaires fort appropriés, se contentant toutefois de demander à son peuple l’obéissance à l’autorité légitime, comme il avait toujours fait, du reste, depuis son accession au trône pontifical.
M. de Gaspé, dans ses Mémoires , nous apporte des détails intéressants sur cet épisode de l’incarcération de Bédard et des autres Canadiens. Nous avons là le récit d’un témoin oculaire véridique.
« Ce serait une étude curieuse à faire aujourd’hui que de rechercher les causes qui ont induit le gouvernement d’alors à persécuter ces citoyens si respectables à tous égards. Personne n’ignore que les griefs qui motivèrent les actes de rigueur de l’oligarchie, prenaient leur source dans le journal le Canadien
i. Voir en appendice la Circulaire de Mgr Plessis (Pièce A) et la Proclamation du gouverneur (Pièce B) .
que les patriotes du temps publièrent pour se défendre des attaques envenimées et grossières que débitaient contre eux les gazettes anglaises. La presse, les caractères, etc., qui servaient à l’impression de ce journal, furent saisis par un piquet de soldats commandés par un juge de paix — ma foi, il faut l’avouer, par mon beaupère, le capitaine Thomas Allison, du 5e régiment d’infanterie, mais retiré alors du service — et furent déposés dans les voûtes du palais de justice. Ce serait certainement une lecture pleine d’intérêt et des plus curieuses que celle de l’ancien journal le Canadien , depuis le premier numéro jusqu’au 17 mars 1810, qu’il fut saisi par le gouvernement. On prétendait alors que plusieurs articles de ce journal tendaient à soulever le peuple, ce qui fut cause que les éditeurs-propriétaires et les correspondants accusés de pratiques séditieuses furent incarcérés. Les moins coupables aux yeux des autorités, soit officiers de la milice, ou exerçant quelque fonction sous le gouvernement, Tirent congédiés. Oh ! oui, 'ce serait
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une étude très curieuse que de chercher à découvrir les crimes qu’avaient commis tant de loyaux et respectables citoyens d’origine française, qui leur valurent une persécution si cruelle de la part du gouvernement britannique. Je jette aujourd’hui le gant au tory le plus farouche, pourvu qu’il ait quelque teinture de la constitution anglaise, et je veux passer pour le plus sot individu du Canada, s’il peut me montrer une phrase, une seule phrase dans ce journal qui pût motiver les rigueurs de l’oligarchie sous l’administration Craig.
« Au physique, le chevalier Craig était d’une petite taille, quoique malade dès son arrivée au Canada. Il y avait beaucoup d’expression dans ses traits, qui devaient avoir été beaux dans sa jeunesse. Son regard était perçant comme celui du faucon et semblait chercher jusqu’au fond de l’âme les pensées les plus secrètes de ceux auxquels il parlait d’une voix aigre. On l’appelait, en Angleterre, Little King Craig parce qu’il aimait la pompe et le faste.
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Il passait pour un homme vain. Fier, orgueilleux, oui ; mais il avait trop d’esprit pour être vain ; c’est toujours l’apanage d’un sot que la vanité. Je vais porter un jugement bien extraordinaire sur un homme dont la mémoire est encore odieuse aux Canadiens français, après un laps de cinquante-quatre ans. Quoique bien jeune alors, ma position dans la société me mettait en rapport avec ses amis et ses ennemis ; j’entendais constamment le pour et le contre, et j’en conclus que loin d’être un méchant homme, un tyran, sir James avait un excellent cœur, et je vais en donner des preuves. Je tiens d’une autorité non suspecte, de mon oncle Charles de Eanaudière, membre du Conseil législatif, haut tory s’il en fût, et qui approuvait même presque tous les actes arbitraires de l’oligarchie, je tiens, dis-je, de cette source non suspecte, que Sir James Craig, qu’il voyait fréquemment (il l’avait connu en Angleterre, et même au Canada, pendant la guerre de 1775)) lui avait dit peu de temps avant son départ pour l’Europe : « qu’il avait été indi-
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gnemcnt trompé, et que s’il lui avait été donné de recommencer l’administration de cette colonie, il agirait différemment ». Cet aveu n’est pas celui d’un homme méchant. Comment se fait-il qu’un homme si pénétrant se soit laissé abuser? c’est ce qu’il m’est difficile de résoudre. Ses amis prétendaient, pour l’excuser, qu’élevé dans les camps, il avait péché par ignorance de la constitution anglaise. Haltelà ! Sir James Craig était un littérateur distingué, une des meilleures plumes, disait-on, de l’armée britannique ; et il avait, tout jeune homme, occupé la situation de juge-avocat de l’armée, ce qui exige une étude plus que superficielle des lois anglaises. Il a souvent, à ma connaissance, présidé la cour d’appel à Québec, et ses remarques étaient celles d’un homme qui possède des connaissances légales que l’on rencontre rarement en dehors de la profession du barreau. Quelqu’un lui fit observer un jour que M. Borgia, qui avait plaidé devant lui, le matin, n’était pas naturellement éloquent : « C’est vrai, dit-il, mais je crois qu’il