PLAIDOYER POUR UN SAUVAGE
Appelé à exercer en faveur de l’accusé les nobles fonctions de mon état, j’ai de grandes difficultés à surmonter. Je crains de ne pas bien saisir la pensée de mon client ; je crains de ne pas me faire bien entendre de lui. Il n’appartient point à tel Etat, à tel Royaume dont les conventions des hommes ont tracé les bornes, et déterminé les limites. C’est un enfant de la
i. Malgré l’éloquence de son défenseur, ce sauvage fut pendu à Trois-Rivières, en face de l'église anglicane.
nature et des forêts, c’est un de ces hommes que le Créateur a, pour ainsi dire, semé dans toutes les parties du monde, de ces hommes qui peuplaient anciennement le Nouveau Monde. Rien ne les rapproche de nous ; leur langue, leurs usages, leurs lois, leurs mœurs nous sont étrangers, et je crains que notre orgueil d’Européens ne nous porte à considérer ces usages, ces lois, ces mœurs comme barbares, parce qu’ils nous sont étrangers. Je crains qu’on ne soit porté à les condamner parce qu’ils ne sont que des misérables sauvages. Et ces sauvages sont des hommes. Issus de la grande création, ils ont droit à la grande rédemption. Ce sont nos frères.
Dieu seul connaît l’antiquité de leur race et la longueur de leur possession. Mais nous nous sommes emparés de leur pays, de l’héritage de leurs pères dont nous les avons forcés de reculer les tombeaux ou d’enlever les ossements. Nous ne les avons pas initiés aux avantages de la civilisation dont nous sommes si fiers, nous leur en avons apporté les vices sans leur en faire goûter les bienfaits, puis nous voulons les punir des maux que nous leur avons apportés. Un seul de nos funestes présents, l’eau-de-vie, suffit non seulement pour les punir, mais même pour les détruire.
Aujourd’hui on veut appliquer à ce pauvre sauvage des lois qu’il n’a jamais connus, pas plus
que le nom de la nation qui les a promulguées. Comment lui faire entendre qu’il doit obéir à des lois que les anciens de sa tribu n’ont jamais connues? Comment lui faire comprendre qu’il est sujet de l’Angleterre? Lorsque j’ai voulu lui en donner une idée, vous l’eussiez vu bondir et s’écrier en frappant la terre d’un pied impatient : « Voilà ma mère, c’est elle qui me nourrit ! » Puis d’un geste rapide montrant le ciel : « Mon père, le Grand Esprit demeure là. Je ne dépends que d’eux, je ne connais pas d’autres maîtres. » A ce mouvement sublime succéda sur son visage mobile une expression d 'horreur ; il avait entendu le son de ses chaînes, et des pleurs ne coulèrent pas, mais jaillirent de ses yeux.
Il y avait (au moins il me semblait ainsi), il y avait une amère dérision à expliquer à cet infortuné la loi pénale de l’Angleterre, ses statuts et ses commentaires, dédale plus long et plus tortueux que le labyrinthe de Crète et tout aussi étranger pour lui. Heureusement, j’ai trouvé dans les observations de mon client un mode de défense inattendu, et dont toute ma crainte est de diminuer la force en les traduisant, comme de leur faire perdre quelque chose de leur touchante simplicité.
Il me parlait ainsi, après que je l’eusse informé que je voulais le défendre : « Je ne te connais pas, tu ne me connais pas non plus ; tu dis que
tu veux me faire sortir d’ici. Mon cœur te remercie. Mais je n’ai plus de pelleteries à te donner pour te récompenser. Le Grand Esprit le fera lui-même. Je ne connais pas vos lois, elles n’ont pas été faites pour nous autres. Qui est venu nous les dire? Ecoute, mon frère. Depuis que je suis dans cette cabane de pierre, il est venu un vieillard habillé en noir, c’est le vieillard de la prière. Il s’est intéressé à moi, et quand nous avons pu nous entendre, il m’a parlé d’un livre contenant les ordres du Grand Esprit qu’il appelle Dieu, donnés, dit-il, depuis longtemps sur une montagne en feu, loin, bien loin du côté du soleil levant. Il m’a dit que son Dieu voulait que celui qui tuait fût tué, que celui qui arrachait un œil en perdît un. Je lui dis: c’est bien, cette loi est comme la nôtre, et si un sauvage en tue un autre, c’est au vengeur du sang à faire justice. Il ajouta que son Dieu défendait expressément de priver un homme de la vie, sur le témoignage seul d’un autre homme. A ces mots, j’ai sauté de joie, car il n’y a qu’un témoin. Le vieillard de la prière ajouta que ce livre ordonnait que tout le peuple fût jugé selon la loi, que cette loi fût lue tous les ans, afin que personne ne fût surpris, et bien d’autres choses. Je ne sais pas lire, moi, dans ce livre des blancs. Si je me trompe, c’est l’homme de la prière qui m’a trompé. Eh bien,
qui nous a lu cette loi qui dit que nous serons jugés ici par douze hommes blancs qui ne connaissent ni notre pays, ni la langue, ni les usages de notre nation ? Si douze guerriers de ma nation m’avaient dit : « Tu mourras », j’aurais dit : * c’est bien. » Mais ici, on me tuera comme un sauvage tue un chevreuil. Lui, il ne dit pas qu’il le juge.
Pardonnez-moi, Messieurs, d’avoir essayé de vous rendre la simple logique de l’homme des bois défendant sa vie et luttant contre des lois inconnues. J’ajouterai seulement, qu’en cherchant les textes de la Bible auxquels il faisait évidemment allusion, d’après ses entretiens avec le pieux et vénérable prêtre qui l’instruisait, j’ai trouvé en effet la défense formelle et répétée, donnée par Dieu, même de faire périr même le meurtrier sur le témoignage d’un seul homme. (. Deater , ch. xvn, v. 6, 7, ; ch. xix, v. 15 ; Nombres , ch. xxxv, v. 30 ; S. Mathieit, ch. xviii, v. 16.)
Ce serait sans doute une impiété que d’essayer de prouver la sagesse d’un ordre de Dieu. Seul auteur de la vie, seul il a pu permettre de l’ôter, et il ne veut pas que la vie d’un homme dépende du témoignage unique d’un autre homme.
Chrétiens ! que sont les lois les plus positives des hommes contre la loi formelle de Dieu ? Que sont tous les législateurs contre le Législateur
suprême dont la loi s’étend à tous les hommes comme à tous les lieux ?
Messieurs les jurés, si l’accusé a pu commettre un meurtre, est-ce que le témoin unique ne peut pas se tromper ou se parjurer ? Le meurtre seraitil donc plus facile à commettre que le parjure?
La vie d’un homme est entre vos mains : elle pèse de tout son poids sur votre conscience.