PI EU RE DI.OÏ
conseil niimicipni. On s'éclairait les uns les autres, pas vrai? ça donne soif. La grossesse d'Adèle arriva, et la maladie avec; elle devint ennuyante; je rentrai plus tard pour ne pas l'enlcndre toujours geindre, et je prenais goût à la politique qui arrose. Le peîiot vint; Adèle arrêta tout à fait de travailler; elle voulait qu'on le baptise, moi pas ; alors, dame, je redoublai de boire contre la tristesse. Faut ça; si on ne s'égayait pas l'esprit, autant être des machines !
Ça allait donc bien déjà pour la boisson, mais je n'étais pas encore à l'absinthe, parce que je ne pouvais pas la souffrir par mon goûl. Je disais : « C'est de la drogue de mauvaise médecine! » L'absinthe n'est venue qu'aux grandes élections, quand Mazagran commença à parler contre les vienx ratapions de 1848. Ah! on s'échauffa, les uns pour les anciennes barbes, les autres contre, fallait voir! L'absinthe, c'est pire qu'un métier à apprendre. On pi'ine durement pour s'y faire, et puis on ne peut plus s'en pas-
L'.N SUlCIllli 09
scr. C'est comme la politique qui vous assomme au commencement....
— Et on finit par y croire, dis-je malgié moi. Pierre Biol me regarda entre les deux yeux et
liaussa les épaules.
— Si on y croyait seulemoni ! murmura-t-il. Puis il reprit avec humeur :
— Allez ! on n'est pas plus bêle que vous! On sait que les farceurs sont des farceurs, puisqu'on avait entendu chanter les vieux avant d'entendre les jeunes chanter. C'est toujours le même air et les mêmes paroles. Les vieux voulaient faire leur affaire cl ils l'ont faile; les jeunes \icnnent contre eux pour faire leur affaire, à leur tour et ils la feronl. Les vieux n'ont fait que leur affaire, les jeunes ne feront que Jeur affaire....
— Mais les vôtres, à vous, demandai-je, vos affaires?
— Il parait, me répondit Pierre Blot, sans sourciller, que nos affaires à nous, ça ne se peut pas encore tout de suile. Faut attendre!
70 l'IERKE BLOT.
— Et VOUS obéissez quand même à ceux que vous appelez des farceurs?
— Quand même.
— Pourquoi?
— Parce qu'ils démolissent.
— Et après?
— Eh bien, après.... ça fait toujours plaisir. Ils tuent Dieu qui est le mal ; peut-être qu'à la fin des fins, ça amènera quelque autre chose de meilleur que Dieu.
Je restai court. Je songeais à la facilité prodigieuse du mélier de Tartufe-athée. Il n'a besoin, celui-là, ni de logique, ni de savoir, ni de rien. Il n'a pas même besoin de tromper son Orgon, qui prend ce soin-là tout seul.
Pourvu qu'il « démolisse » le bien en l'appelant le mal, son Orgon lui passe tout le resle. 0 Seigneur ! que votre mystérieuse providence soil bénie! Les hommes se demandent souvent pourquoi vous avez élargi et aplani si étrangement les sentier* où marche le mensonge, mais
n'est-ce pas l'évidence? Et le mensonge incessamment vainqueur sur la terre n'est-il pas chargé de nous démonirer la vérité du ciel ?
Pierre Blot, bien entendu, ne donnait ce nom de Tartufe ni aux vieilles barbes ni aux jeunes ténors de la démolition, mais il continuait ainsi leur éloge :
— En attendant, ils roulent en voiture et nous boitons à pied dans nos souliers éculés, quand nous en avons; ils ont des hôtels pendant que nous logeons dans des trous, quand nous ne sommes pas jetés contre la borne ; ils mangent du cher, ils boivent du fin, et leur pipe culottée est une attrape qui ne les empêche pas de fumer des cigares de milord, dont chacun vaut le prix d'un pain de quatre livres. Autrefois ils s'en cachaient, maintenant ils s'en vantent, et qu'est-ce que ça nous fait? Nous sommes pour les nommer députés, nous les nommons députés ; ils sont bons députés puisqu'ils abîment tout. Aussi, quand ils viennent nous faire leur boniment, on
72 l'itr.r.E ULor,
leur pormet mainlenant de ne plus salir leurs mains tout exprès avant d'entrer chez nous, comme on met des ganis beurre frais pour aller en société. Nous savons qu'ils ne croient pas un mot de ce qu'ils nous disent ; on s'en bat l'œil. Ça n'est pas la question, comme ils radotent à l'assemblée. Qui donc, d'ailleurs, croit ce qu'il dit? moi peut-être, quand je dis que je ne crois à rien.... et encore ! Il y a des moments où mon cœur me fait si grand mal que j'ai le sifflet coupé. Alors, quand l'haleine me manque, l'idée me passe que je vas claquer, et je n'ai pas peur, oh! non, mais j'ai froid dans mes os, preuve que je ne suis pas bien sûr de dormir la mort des chiens, c'est bêle!
Il s'arrêta épuisé et si terriblement défait qi;e moi aussi, j'eus l'idée qu'il allait mourir là tout d'un coup. J'avais sa main dans les miennes; elle était glacée et mouillée.
Je ne sais pas s'il y a une malédiction dans le fait d'avoir tenu une plume. Je voulais être tout
i:.N SI ICI DE. 73
entier à ce maliieureux et j'aurais donné de mon sang pour trouver en moi les paroles qu'il fallait pour la guérison de son âme ; mais la tyrannie de mon ancien métier m'opprimait.
J'ai essayé de le rendre le langage de Pierre Blot tel qu'il était et tu as dû penser que je faisais maladroitement « du style ». Non, c'était comme cela, et dans ma douloureuse émotion qui, Dieu merci, était sincère, j'épluchais, je critiquais malgré moi ce langage où l'honnête français de l'ouvrier se mélangeait à peine de quelques mots d'argol, mais s'égarait parfois jusqu'à des façons de parler qui n'étaient point du peuple.
Je dois ajouter que tout cela était enveloppé et comme noyé dans l'accent particulièrement ignoble du voyou de Paris, rendu plus repoussant par celte fatigue chronique des lèvres et cette épaisseur de la langue qui dénotent l'habilude invétérée de l'ivresse.
Je cherchais de tout mon cœur un mot à dire
74 PIEUUE BLOT.
et je n'en trouvais point. Les dernières paroles de Pierre Blot semblaient me tendre la perche, puisqu'il avait émis de lui-même un doute sur la sincérité de sa complète perdition.
Il est très-rare que je reste court, mais cette fois j'avais le malheur d'observer, et rien n'avilit l'émotion comme cet espionnage littéraire, vieille manie, hélas ! invétérée chez moi comme la soif de l'ivrogne chez le pauvre Pierre Blot !
Au lieu de parler je secourus Pierre de mon mieux, matériellement, et il en avait grand besoin, car sa respiration s'était arrêtée, et ses yeux tournaient. Ah! Tartufe émancipateur ne mène pas paître son troupeau dans de gras pâturages! En soutenant Pierre relevé dans mes bras, je le sentais à travers la toile de son sac, anguleux et léger comme un squelette.
Madeleine était sortie avec le petit, qu'elle avait enveloppé de son châle pour l'endormir au bon air du dehors. Pendant que Pierre retrouvait péniblement son souffle, j'entendais la voix
un peu chevrotante, mais si douce de ma \ieille femme qui chantonnait le Noël du pays, avec lequel tous nos enfants à nous avaient été bercés. Elle disait :
J'ai vu du saint paradis
La porte tout'grande, L'enfant Jésus avait mis
Sa belle guirlande.
La bonne Vierge à genoux Faisait risette et joujoux :
Mon petit Seigneur si doux
Aura mon offrande.
Pierre retrouvait justement sa respiration. Il me remercia du regard et son regard était bon. Sa figure, en ce petit moment de bien-être, et si on l'isolait des objets qui l'entouraient, valait bien mieux que son langage. Il me dit :
— Vous avez cru que j'allais passer, pas vrai? Mais ce n'est pas si dangereux que ça en a l'air. Je suis fort et le coffre est fameux.... Qu'est-ce qu'elle roucoule, la dame?
Il prêta l'oreille au cliant de Madeleine et quand
76 I>IEIII\E CLOT.
il eut saisi les derniers vers, il reprit son air mauvais pour s'écrier :
— Ah! mais non! n'en faut pas! c'est trop bête! On est abruti c'est vrai, mais pas comme ça. Si votre petit Jésus élait dans votre paradis ou ailleurs, au choix, est-ce qu'il laisserait travailler nos farceurs de cantine? Nos farceurs à
nous qui sont nos maîtres et nos domestiques?
Que nous les servions, tout en les méprisant, ça se conçoit puisqu'ils saccagent et ravagent, puisque leurs dents sont des crocs qui piochent les fondements de votre vieille baraque sociale....
— Yous n'êtes pas né ouvrier! dis-je en l'interrompant malgré moi, car j'avais eu dessein de me taire.
Pierre cessa de me regarder.
— Je ne sais pas ce que je suis né, répondit-il tout bas en ramenant la peau de son front sur ses yeux.
Puis soudain, dressant contre ma figure sa face blême où éclatait à l'improviste une redou
table conscience, il ajouta entre ses dents serrées :
— Non, je ne sais pas..,, mais je hais mon père et ma mère I
— Ils sont vivants? demandai-je.
— Pas pour longtemps, si ça dépend de moi! Je frissonnai, mais il se mit à ricaner comme
au commencement de notre entretien, puis il reprit :
— Ne craignez pas. Je fais des figures de rhétorique, comme dit mon journal, un bon! qui tape la calotte, faut voir! Et devinez où j'ai appris à lire mon journal ? chez les Frères....
— Ah! m'écriai je, vous avez été chez les Frères?
— Oui.
— Et vous les détestez?
— Oui.... à présent.
— Ils vous ont fait du mal?
— Non.... je me suis fâché, assez dur comme ça, contre le premier malin qui m'a dit : « Il n'y
78 l'IEKUE BLOT.
a pas de bon Dieu, » mais mon père a poussé à la roLie, ma mère aussi....
— Qui sont-ils donc, voire père et votre mère?
— Un coquin bien malade et une coquine qui se meurt, mon journal le dit. Le coquin, c'est l'ancien monde, la coquine, c'est votre société encore plus ramollie que méchante. Quant à mon père en chair et en os, il n'a eu garde de me dire son nom, ma vraie mère non plus. Je les gênais ; à l'une je rappelais une honte certainement, à l'autre un crime peut-être ; ils m'ont abandonné tous les deux, ils ont bien fait. C'est l'enfant comme moi, ce sont les enfants semés par le vice bourgeois, bien sage, bien décent, bien lavé, bien rente, bien respecté, les milliers, les millions d'enfants trahis, jetés hors de la maison, déposés à gauche de la grande route comme on entasse les ordures le long des trottoirs, c'est nous, les rebutés, qui prendrons le trottoir, et la rue, et la maison, et tout! Quand même il y aurait un Dieu, il serait avec nous,
mais nous n'en voulons pas ; on nous a mis hors de Dieu comme du reste ! El je conseille aux bourgeois, nos papas, de nous parler de famille! Ils sont jolis dans ce rùlc-là ! Et de patrie ! La famille, c'est l'héritage, la patrie c'est la terre des aïeux : nous n'avons ni héritage, ni terre, ni aïeux, ni pore, ni mère, ni frères, ni sœurs, par conséquent ni famille, ni patrie!.... Eh bien! nous laissons tout le reste, mais nous voulons une patrie. Nous y avons droit. Et comme notre patrie est possédée par nos papas dont nous ne sommes pas les héritiers, par leurs dames qui ne sont pas nos mères, par leurs jeunes messieurs qui ne sont pas nos frères et par leurs demoiselles qui ne sont pas nos sœurs, nous balaierons tout ça, mort ou vif, cru ou cuit, à coups de votes, à coups de fusil, comme ça se pourra. . .. et ils ont bien tort, entendez-vous, ceux qui nous accusent de vouloir partager.... Partager avec qui? Nous ne partagerons rien, avec personne, nous prendrons tout ! D'abord pour avoir tout,
m l'itr.RE lîLOT.
et ensuite pour que nos papas n'aient plus rien. Voilà l'ordre et la marche!....
Jamais je n'inlerrompais Jean. Mais comme il s'arrèla ici pour reprendre haleine, je lui dis :
— Vieux socialisie , ce n'est plus ton Pierre Blot qui parle, c'est loi !
Il eut un sourire en essuyant son front mouillé de sueur.
— C'est, me répondit-il, le travers des plus grands écrivains de ce temps-ci, qui commencent toujours par faire parler leur Pierre Blot et qui finissent par bavarder eux-mêmes. Tu as bien fait de me rappeler à l'ordre. Quand ma marotte du vice bien habillé me tient, on ne sait pas jusqu'où je peux aller, et au temps où je faisais encore des livres, j'ai soutenu celle thèse (assez brillamment, ma foi!) que la grande et salutaire cho^e qui s'appelle la iégitimité, dans le langage politique, est morte du vice majestueux et colle! monlé des « belles années » de
Louis XIV, encore plus que du vice débraillé de Louis XV.
Une inslilulion fondée sur la loi de famille doit respecter la loi de famille ou périr.
Les accommodements de conscience n'y peuvent rien. Le vice et les produits du vice sont la Révolution même. Ceux qui firent asseoir le vice sur le trône en pourrirent le bois si profondément que le trône manqua des quatre pieds à la fois quand la verlu de Louis XVJ pesa dessus.
A ce propos, et pendant que nous sommes arrêtés, je te ferai observer que Tartufe-bourgeois (le père de Pierre Blot), modéré, libéral, imbu de l'idée qu'il faut du calholicisme, mais que pas Irop n'en fauf, lionnêle homme en fait d'argent ou à peu près, détestant ce qu'il nomme u les excès » dans le bien comme dans le mal, mais délestant naturellement le bien encore plus que le mal, parce que si le mal lui fait peur, le bien lui fait honte et le gène ; Tartufe-Tartufissime, fidèle à la chèvre, constant au chou, par-
lisan du poisson, friand de la chair, respectant toutes les apparences et prêchant surtout, oh! surtout ! la religion dans la famille quand il n'est pas chez la maman du pauvre Pierre Btot; Tartufe tolérant, conciliant, fondant, pas méchant, pas bon, Tartufe de milieu, fleuri de concessions, de sagesse, de prudence, persuadé que Dieu et le diable se disputent devant le monde, mais s'entendent dans l'intimité, espérant bien que le monde ne finira que le lendemain de sa mort, à lui M. Tartufe-Philinte, après laquelle mort, il sera admis, non pas en paradis tout à fait, il n'y tient pas, mais dans un endroit sorlable et moyen , hangar neutre , établi à l'usage des centres où l'on entrera sur le simple \u d'une carte de conservateur : je te ferai observer, disje, que ce Tartufe-là nous fournira une silhouette assez jolie pour notre livre à faire.
Seulement il ne faudra pas appuyer trop fort, parce que cela éloignerait beaucoup de bons clients en librairie : beaucoup.
C'est donc accordé, je te concède que je me suis mis à la place de Pierre Blet pour un instant et dans une certaine mesure, mais va, la mesure n'est pas bien large. Il est si vrai que Pierre Blot , dans sa langue de sauvage , exprimait, en effet, mon indignation de chrétien que je l'attirai contre moi, sans trop savoir ce que je faisais, pressant sur ma poitrine, et de bon cœur, le sordide paquet de sa misère.
Tu vois bien que je ne me vante pas, au contraire, je m'accuse : il y avait chez moi autre chose que de la charité : je suis limier, je flairais mon gibier Tartufe derrière Pierre Blof.
Mais il y avait de la charité aussi, de la vraie, et une compassion puissante, car je m'écriai les larmes aux yeux :
— Mon frère, mon cher frère, ô pauvre malheureux homme! que Dieu me fasse la grâce de vous exprimer combien ardemment je vous plains et je vous aime !
— Tiens ! fit Blot qui me regarda avec éton-
84 IMEP.RE DLOT.
nement, vous pleuicz pour de vrai..., vous êtes peut-être mon papa !
11 essayait de rire, mais il parait que la chaleur de mon élan l'avait ébranlé, car ses paupières aussi étaient mouillées. 11 se roidit et gronda :
— Allons! est-ce que je vais larmoyer aussi? C'est Irop godiche ! Des farces partout ! farceurs (le la république, farceurs de la sacristie! Je suis en (rain de vous dire qu'on se sert de ceuxci pour crever ceux-là dont vous êtes, avec leurs cousin?, les farceurs de la rente et du commerce, et vous m'embrassez !' Est-ce que vous croyez m'embobincr dans votre moitié de soutane eu sortant de mon sac! Voyons, là-bas, répondez droit : que me voulez-vous, hé?
— Je veux, répondis-je , et bien droit, en effet, je veux écouter votre histoire. Je suis trèspauvre, mais je ferai de mon mieux pour vous.
— C'est certain, murmura-t-il, en jetant un coup d'œil sur mes habits, que vous n'avez pas
IN SUlCIliK. F5
l'air d'un rcnlicr. Et on dirait, c'est certain aussi, qu'il vous resic un brin de bon cœur,,..
Je reprends : j'étais donc ramasseur dans le coke, à l'usine de Courbcvoie, et Adèle piquait des chaussures à Paris, Adèle ne savait pas lire, mais moi, j'avais de l'éducation assez, et le citoyen Mazagran, dont je vous ai déjà fait mention, un jeune, qui a le lU et qui se pousse de trente-six manières, me payait en promesses pour faire la lecture de ses petits livres aux camarades, avant qu'il eût fondé son journal. C'est là dedans surtout que j'ai appris la vérité vraie sur les hommes noirs et tout ce qui joue la comédie autour du bon Dieu.
Mazagran avait reçu, étant petit, la béquée chez un curé, il en savait long sur leurs manigances. Son curé donnait tout ce qu'il avait , jusqu'à ses souliers, mais on connaît ça : c'était pour englober ceux qui marchent pieds nus.
Mazagran, lui, ne donne rien, pas si bète; mais il promet sans marchander, et n'empêche
80 riERRE RLOT.
qu'on est avec lui parce qu'il a du talent, et du « toupet » en masse. Il prouve que c'est au tour de l'ouvrier de s'amuser, à la fin, el que le pauvre monde a souffert assez longtemps pour jouir en proportion. Ça nous va, et puis d'ailleurs, il tape sur la vieille bête de société, depuis le matin jusqu'au soir. Faut-il qu'elle ait la vie dure !
Et puis encore. Mazagran a son discours des dimanches où il prend Dieu par une oreille pour lui dire bien en face : « Mais rebiffe-toi donc, Jésus, si tu n'es pas de bois ! » C'est crâne ça ! Et Jésus ne se rebiffe jamais! Et Mazagran a les poches pleines de l'argent qu'il gagne ainsi à dauber sur Dieu : donc il est plus fort que Dieu !
Adèle ne l'aimait pas par suite du préjugé, et disait qu'il crucifiait son Sauveur comme les Juifs du temps de la Passion. « Il lui arrivera malheurl » qu'elle chantait. Je t'en souhaite l Mazagran tire son journal à cinquante mille. Il est heureux comme un bossu. C'est moi qui l'ai
tout le malheur, mais ce n'est pas par Dieu que mon mallieur me vient, puisqu'il dure depuis ma naissance. Quel âge me donnez-vous?
— Quarante ans, à peu près.
— Vous n'y êtes pas! je n'en ai que vingtsept. Ça compte double, comme les campagnes, les années de misère.... Et j'ai été misérable toujours, toujours, — toujours ! Où est Dieu là dedans? Continuons. 11 y eut donc l'accident de mes deux jambes, mais ce ne fut pas encore Dieu : c'est une charrette de coke qui me passa dessus, au chantier. Je n'étais pas déjà bien solide ; je sortais justement de l'hôpital où j'étais entré pour attaques de je ne sais quoi qui ressemblait à du haut mal .caduc. L'interne m'avait dit que ça me venait de l'absinthe, cl que si je continuais l'absinthe, je finirais tout d'un coup. Tant mieux, je n'aime pas languir.... Savez vous ce que c'est qu'un anévrisme? Parait que j'en couve un par-dessus le rnarché, mais c'est égal, dans le fond, je me p ortais mieux que lui : j'en-
lends l'interne. Je suis fort; il n'y a pas plus fort que moi dans Paris !
C'était Adèle qui élait malade, et son travail n'allait pas. Jeudi dernier, il y avait déjà quinze jours qu'elle courait pour rien après l'ouvrage. Dieu n'aurait pas dû la taquiner, celle-là, puisqu'elle était de son bord; mais il ne sait ni qui l'aime, ni qui le déteste.
On demeurait à Courbevoie, et on avait vendu petit à petit tout ce qui pouvait se vendre. 11 ne restait plus que le matelas. 11 fallut bien le vendre aussi, et Adèle pleura en me voyant couché par terre avec mes deux pauvres jambes mortes. Quand je la vis pleurer, ça me mit en colère el je lui dis :
— Ce serait d'en finir tout de suile !
Elle élait si désespérée qu'elle ne songea plus à son bon Jésus, dans ce moment-là, ni à notre petit. Elle répondit :
— Ça va !
Et comme un fait exprès, voilà que le proprié-
taire monta peur avoir ses deux termes qu'on lui devait.
Vous ne connaissez que des propriélaires à leur aise, dans vos quarlicrs, mais le nuire n'est pas un richard, s'en faut. Sa maison n'a que cinq logemenls de soixante francs chacun, et il est trop vieux pour travailler à n'importe quoi. Il couche sur le carré pour louer sa chambre. Quand on lui fait faux bond d'un terme, il est bien clans l'embarras. Je lui dis :
— PèreMorcau, ça n'est pas pour vous causer du lort, mais il n'y a plus moyen d'aller, et nous allons faire la fin de nous.
Il ne nous crut pas et nous appela racailles avant de nous mettre à la porte. Nous voilà donc dehors, et ça faisait qu'on n'avoit même plus où se périr, ni de quoi , puisque mes jambes ne pouvaient pas me porter à la rivière.
Adèle était comme une pierre. Elle ne pleurait plus.
Ça se trouvait que je connaissais l'endroit où
nous sommes ici pour y avoir dormi avec un camarade, un soir qu'on avait fait le lundi à Suresne. Une idée me germa ; je dis à Adèle :
— Monte chez l'Allemand et vends-lui nos effets que nous avons sur le corps, tout en grand, pour autant d'absinthe qu'il en voudra fournir dessus.
— J'entends bien, me répondit-elle, tu veux te tuer de boire, mais moi, je ne bois pas.
— Eh bien! je lui dis, tu boiras pour une fois, et tu n'en auras pas besoin de beaucoup, voilà.
Elle faisait toujours comme je voulais, et la chance se trouva que le petit était chez la voi^ sine ; si on l'avait eu là, elle n'aurait peut-être pas monté chez l'Allemand.
Elle alla bravement. Ah ! celle-là a souffert encore plus que moi. Et comme elle passait la porte, je lui dis :
— 11 faut aussi deux sacs pour se mettre dedans, quand on n'aura plus nos bardes.
i:.N SUUIIDIl. 91
Elle ne répondit seulement pas. Rien ne lui faisait, puisqu'elle ne pensa même pas dans ce moment-là que c'est péché de se tuer.
L'Allemand vint tout de suite ; ça en valait la peine : Adèle était propre sur elle et j'avais sous ma blouse un bon gilet à manches presque neuf. C'est ce que j'ai le plus regretté. L'Allemand tàta nos nippes, et on commença de marchander.
On s'arrangea pour les deux sacs et quatre litres d'absinthe. Dans mon idée, c'était bien plus qu'il n'en fallait, car on peut se finir avec un seul lilre en le buvant d'affilée. Sur les quatre, l'Allemand n'en apporta que trois; il devait livrer le quatrième en- venant prendre nos effets au nouveau domicile, qu'était donc ici.
C'était juste, mais je ne pouvais pas marcher. Comme on n'avait plus que trente sous sur le prix du matelas et que les fiacres de la place voulaient deux francs cinquante pour nous mener jusqu'ici, l'Allemand dit :
— Je vas emprunter une brouette et vous voiturer dedans. Comme ça, je serai tout porté pour prendre livraison de vos loques.
C'était gentil de sa part, hé?... Mais vous avez l'air tout étonné, vous?
Dieu merci, Pierre Blot restait au-dessous de la vérité. Ce n'était pas de l'étonnement que j'avais : je perdais plante dans ces décourageantes absurdités. Il me semblait entendre une histoire inventée par un fou.
Je croyais en savoir bien long sur les huronneries de notre siècle, vainqueur de l'obscurantisme et de l'ignorantisme, mais ceci me prenait sans vert. Jamais je n'aurais rien rêvé qui approchât de ce tranquille et désolant cauchemar.
— Et voilà! reprit Pierre bonnement, tout s'arrangeait. On partit, moi dans la brouette, que l'Allemand poussait, et Adèle derrière avec sa bouteille d'eau claire à la main, car il lui en fallait toujours, rapport au feu qu'elle avait dans la poitrine. Elle portait le petit sur son dos....
UN SLICIKE. t»r.
— Comment! m'écriai-je , vous emmeniez l'enfant aussi?
— Bien sûr, fît Biol, ça ne devrait pas vous étonner, puisque vous l'avez trouvé ici.
Et il ajouta avec un peu d'aigreur :
— Fallait-il pas l'abandonner?
Je restai bouche clouée, et Pierre continua :
— Adèle n'aurait pas voulu. Elle marmottait : « Vierge Marie , vous aurez pitié ! Bon Jésus , tous les petits enfants sont à vous î » Et elle ajoutait : « Moi, je ne me tuerai pas, je suis dans mon agonie » Et ça ne l'empêchait pas de marcher.
On arriva. Par bonheur, la guérite ici élait libre. 11 faisait nuit ; j'aidai Adèle à sa toilette et je la mis dans le sac avec le petit. Elle avait recommencé de pleurer tout bas et radotait doucement : a Jésus, le petit n'est pas cause, il n'a pas encore ses trois ans. Si je pouvais l'emporter avec moi ! »
Moi, ce fut l'Allemand qui me déshabilla, et je lui disais, pour excuser Adèle de pleurer : « C'est
l'IEURE BLOT.
la mauvaise éducation. Toutes les bêlises du catéchisme, ça lui revient au moment de faire le grand saut.... »
— Mais, cet homme-là savait donc que vous vouliez vous tuer? dis-je encore, n'en pouvant croire mes oreilles.
— Bien sûr, répliqua Pierre. Est-ce que cale regardait? 11 est de la Prusse, c'est vrai, mais il n'y a pas besoin de tout ça : un marchand est un marchand. Et puis, d'ailleurs, la liberté.... Quand il eut fait son paquet de nos bardes, nous étions installés comme vous nous avez trouvés, seulement Adèle avait le petit dans ses bras et moi les quatre litres avec moi. L'Allemand était tout de même un petit peu embarrassé de nous quitter; il cherchait son mot pour s'en aller. Enfin, il nous dit : « C'est heureux que nous sommes au mois de juin, vous ne vous enrhumerez pas. Bonsoir.
Et il descendit le terrain avec nos affaires dans sa brouette.
UN si:icii)t:. 95
J'allumai ma pipe et je me mis à boire tout de suite, mais j'aime ça, voyez-vous, tout à fait, et je ne pouvais pas m'empècher de m'amuser gorgée à gorgée, par gourmandise, si bien que la première nuit, des deux lilres que j'emballai, je n'eus rien que du conlenlemenl. Ah! je suis fortl Et j'étais bien aise d'avoir choisi ce moyen-là. L'Allemand n'avait pas triché, l'absinthe était bonne.
Adèle ne voulut pas boire du tout, pas seulement une goutte. En se laissant tomber de son long, elle dit : « C'est fini de pleurer et de tout.»
Et presque aussitôt après, elle toussa profond, comme si sa poitrine se déchirait. Elle élait en sueur de sa course et n'avait qu'une toile entre son dos et la terre mouillée. Je pensais : a Ça lui suffira » et je n'en avais point de peine, au contraire, car je riais en pensant à l'Allemand qui avait dit qu'on ne s'enrhumerait pas. Puisqu'on était pour se finir, pas vrai ? Ce qui me fit quelque chose c'est quand elle dit : « D'avoir un
9i l'ItRRE BLOT.
petit, ça m'avait donné trop de plaisir.... Il était si mignon et je l'aimais tant.... Le bon Dieu aura soin du petit. » Et puis elle ajouta : « Sainte Vierge, donnez-moi la grâce d'avoir un prêtre, ou faites-moi bien souffrir pour mourir, que j'aie toute ma pénitence dans ce monde. »
C'est bête, mais ça serre l'estomac.
Je buvais tant que je pouvais, rien n'y faisait; de m'échauffer c'était impossible....
Pierre fit un effort ici pour raffermir sa voix et poursuivit :
— Il y en a qui résistent; moi par exemple. Je \ivrais avec du verre pilé ! On me croit toujours mort, et pour changer, je me repique comme un lion! Si je disais ce que j'ai enduré dans Paris, tout seul, avant de connaître Adèle, on ne me croirait pas. Et ce que j'ai noce aussi, pas souvent, mais à mort! J'ai vu des fois des chauvessouris clouées aux portes, qui remuaient encore au bout de huit jours : ça me ressemble. Je peux manger plus gros que moi d'un coup, et puis
jeûner comme les marmottes. C'est la liberté qui renforcit le corps, et l'absinthe vous grille par dedans, c'est vrai, mais en vous doublant tout en fer I au contraire la superstition vous mollit parce que c'est l'esclavage. Pauvre Adèle avait du courage assez au travail, mais elle ne savait pas se rebiffer; elle restait flasque rapport aux catéchismes qu'on lui avait bourrés plein elle, et qu'elle n'avait jamais voulu apprendre à boire. Pas de méchanceté, pas d'idée! Ce qu'ils en abrutissent comme ça chez les sœurs! J'ai eu beau faire, jamais je n'ai pu lui donner mon nerf.... Enfin la voilà heureuse puisqu'elle ne sent plus rien. Elle dort comme les pierres...
Je bus donc toute la- première nuit, sans décesser, et je m'endormis en rêvant que tout était en règle et que je me noyais tranquillement dans le néant. On y est bien. Ça dura presque toute la journée et je ne me réveillai que sur le soir par une quinte enragée d'Adèle. Ça me mit de mauvaise humeur d'être encore en vie, et je me dis :
PIERRE RLOT.
« C'est assommant, je suis trop fort ! » Adèle et moi on ne se parla point ; ma tête me faisait mal.... et elle toussait si creux que came répondait dans tout moi. Je me bouchai les oreilles pour ne plus l'entendre, et je me remis à boire par raison. Fallait arriver, pas vrai? La soif n'y était pas, ni le goût; la colère s'en mêlait. Adèle me gênait. J'étais fâché de l'avoir amenée. Ce moment-là ne fut pas bon.
Il y eut une patrouille de pioupious qui passa sur le terrain de ronde. J'eus envie d'appeler à la garde. Ils auraient bien emmené Adèle et le petit.... Ah! le petit, c'est drôle comme il était sage. Il ne soufflait pas.... Mais on n'aime pas les soldais, et il aurait fallu renoncer.... et ça aurait été dans les journaux où ils mettent tout, maintenant. On aurait dit que l'homme (qui aurait été moi) avait fait comme ceux qui se jettent du haut des ponts pour crier à l'aide. Ces choseslà, quand ça rate, on en rit trop, j'avais ma dignité à garder.
Pour avoir langui longtemps après ça, non, pauvre Adèle n'a pas langui. Je pense bien qu'elle a dû s'en aller de tousser, de râler et d'étouffer, quand je me rassoupis, dès le commencement de la seconde nuit. Il y avait déjà du temps qu'on ne l'entendait plus geindre après son prêtre qu'elle avait supplié sa bonne Yierge de lui envoyer par miracle, ni pleurer à Dieu «pardon, pardon, pardon » pourje ne sais pas quoi, car elle était plus innocente que son petit, douce comme du lait et sans malice, hormis ses patenôtres avec quoi elle me taquinait.
Il y a donc eu un instant où tout a fait silence en grand, ici autour de moi, quand elle n'a plus toussé et ça m'a réveillé. Le petit ne bougeait pas. La peur m'a pris; mes dents claquaient, je ne sais pas pourquoi ; j'avais de la peine à m'empêcher de hurler, mais la force que j'ai ! je me suis muselé avec le goulot du litre que j'ai enfoncé dans ma bouche, et j'ai bu tant que mon haleine a duré....
100 PIERRE liLOT.
A la fin des fins, j'étais ivre bien comme il faut, et je voyais des millions de chandelles. Si j'avais avalé ma langue à ce moment-là, j'aurais eu une jolie mort d'homme libre que rien n'arrête et qui ne croit à rien; la mort qui m'allait, quoi!
Mais cherche ! Je suis trop fort! jamais de ma vie je ne m'étais mieux porté; je pompais, j'entonnais, ça n'y faisait rien du tout; on ne pourra pas me tuer, c'est sûr! Je me rendormis sans m'en apercevoir, quand mon troisième li're fut à sec, et avant d'avoir entamé le dernier.... Je rêvais non plus que j'étais en terre, mais que je vivais à mon aise dans une grande maison à moi, toute à moi, et que je distribuais du pain coupé aux anciens riches que nous avions dégomn es, tant qu'ils en demandaient, sur le pas de ma porte.
On n'est pas méchant.
Et Adèle était quelque part dans mon rêve, parmi le vent qui me disait : «Moi, au moins, je
ne me suis pas tuée, je prie pour toi, et Dieu m'a pardonnée, parce que je l'aimai; ! »
Toujours Dieu! Des bêtises! S'il y en a un qu'il le (lise donc une bonne fois, pour qu'on le sache! On connaît Mazagran, on Ta vu; qui estce qui a vu Dieu?....
Ce fut le petiot qui m'éveilla cette fois, en me tirant par les cheveux. Il réclamait à manger, échappé qu'il était du sac où Adèle ne pouvait plus le tenir. Dans mon sursaut j'avais l'idée trouble, et je dis, ne me souvenant plus : « La femme donne donc la soupe au petiot, qu'il nous flanque la paix ! »
Mais rien ne me répondit, comme de juste. Je me souvins tout à coup et je pensai : « Faut-il que je sois fort pour avoir résisté à ce que j'ai bu!.... Il n'y a qu'à reboire! » C'était ça, pas vrai?
Eh bien! non, la! l'eau me coulait des yeux comme d'une fontaine. Elle était morte! Adèle était morte! mes yeux brûlaient et le cœur me
manquait. Écoutez donc! Adèle avait ses défauts, je vous l'ai dc,à dit, elle ne savait ni boire ni rire, sans comptersa maladie qui était ennuyante et sa bonne Vierge encore plus, mais on avait été malheureux ensemble, et jeunes; on se disait tout : je ne sais pas si j'ai aimé autre chose qu'elle depuis que je souffre dans la chienne de vie! Adèle! Adèle! ma pauvre chérie d'Adèle!....
Je me donnai un coup de poing par la figure et je me dis : « Sois homme ! Elle n'a plus de mal. Elle dort dans le néant où on doit dormir dur ! »
Et je cherchai mon dernier litre, car j'étais bien sûr de l'avoir point débouché : mais vous savez l'accident, les enfants ça ne respecte rien : le petiot avait joué aux quilles avec la bouteille; c'était la terre qui avait bu mon absinthe au lieu de moi, et je m'écorchai les doigts contre les tessons du verre cassé. Malheur l
J'essayai d'attraper le petiot, il se sauva; alors votre dame entra demander de l'eau, sans savoir ce qui se passait ici dedans et je lui dis de prendre
UN SlICIDK. 105
la bouleille d'Adèle, si elle voulait. C'est toute l'histoire.
— Elle n'est pas belle, l'histoire, dit la voix sévère de Madeleine qui était revenue depuis un moment et qui se tenait assise sur le seuil avec le bébé endormi dans ses bras. Je parie que cet amour-là n'est pas seulement baptisé?
Pierre se mit à rire de tout son cœur.
— Baptisé! répéfa-t-il, mon gosse, à moi ! Ah! elle est bonne, par exemple I
Et il ajouta aussitôt après :
— Pauvre Adèle en avait si grande envie!.... Mais l'ouvrier a sa dignité.
— Pierre, mon ami, lui demandai-je, voulezvous que je vous emmène avec moi ?
— Où çà? s'écria Madeleine épouvantée.
— Chez nous, répondis-je d'un ton résolu.
— Chez nous! Te voilà, loi, monsieur! Et où veux-tu qu'on le mette, chez nous?
— Je veux qu'on le mette [dans ma chambre et dans mon lit, répliquai-je.
104 PIERRE DLOT.
Et je me levai pour aller vers Madeleine.
— Tu ne comprends rien à ce garçon-là, lui dis-je tout bas, c'est un gredinfîni, tant mieux, ça me va! Je ne demande que huit jours pour le tourner du noir au blanc et en faire un saint! Tu vois bien qu'il donnait du pain coupé aux riches dans son rêve, à discrélion, et qu'il aimait cette pauvre femme....
— Je vois qu'il l'a tuée!
^— Sait-on ce qu'il a souffert?....
— Il n'a regretté que la dernière bouteille !
— 11 a cherché son refuge dans l'abrutissement, je ne dis pas non, mais c'est qu'il ne connaissait pas le refuge de Dieu. Tartufe-utopiste, celui-là qui « fait son affaire » en exallant le bestial appétit de la nature humaine, lui a montré ce qui remplace Dieu : l'oubli dans l'ivresse, la liberté dans le néant, l'égalité dans la mort. Du temps de Moïse, déjà, il y avait des farceurs qui prosternaient Israël devant un veau ! Et le pauvre hère que voilà, n'en sachant pas plus
UN sriCIDE. 105
long, a regardé la féerie imbécile qu'on lui montrait dans l'avenir; une montagne faite avec tout l'or, tout le tabac, tout l'ail, toutes les marseillaises et toutes les barriques d'absinihe de la terre! Et il s'est jeté là dedans à corps perdu, les yeux fermés, tôle première. C'est qu'il ne connaissait pas, ou plutôt c'est qu'il avait oublié Dieu! moi, je lui montrerai Dieu! Je me sens capable de cela, et je crois que c'est mon devoir.... Entendez-vous, Pierre, mon camarade, c'est à vous que je parle (car j'avais élevé la voix peu à peu et j'arrivais à un mouvement oratoire qui me paraissait de toute beauté), entendez-vous, malheureux et cher homme, je vous montrerai Dieu, moi qui le conuBis, moi qui me suis noyé aussi, mais dans cet océan de consolations puissanles et d'espérances certaines qui est Dieu ! J'étais brisé comme vous, plus que vous, j'étais vicieux comme vous et le double de vous, j'étais comme vous blasphémateur, ah! dix fois, cent fois plus que vous! combien souvent n'ai-je pas
lOa PIERRE RLOT.
menacé du poing le ciel ! Je voyais dans le ciel un êlre éblouissant, effrayant, énorme, et j'avais raison, Dieu est tout cela, mais j'avais tort, puisque je ne voyais pas l'autre Dieu, le Dieu doux et humble de cœur, le cher Dieu de ceux qui n'ont plus de force pour souffrir et crient miséricorde ! le Dieu blessé, le Dieu martyr, pleurant par ses yeux et par son cœur l'eau et le sang de sa miraculeuse agonie!....
Madeleine hochait la tête avec approbation, mais Pierre dit tranquillement :
— Eh ! là-bas ! combien que ça fait de Dieux, tout ça, à votre compte?
— Tu vois bien,' monsieur ! murmura Madeleine qui laissa tomber ses deux bras.
Et Pierre poursuivit en bâillant :
— Des sermons pareils, ça ne me va pas. Si on voulait se noyer il y a la rivière. Au lieu de jurer contre l'absinthe, payez à boire : j'ai soif.
Madeleine sincèrement humiliée, mais non point étonnée de mon échec, répétait :
— Monsieur, tu vois bien, lu vas, tu vas....
— Et j'irai ! m'écriai-je, et j'irai toujours, toujours, et rien ne m'arrêtera ! Tu te trompes si tu crois que ce brave garçon se moque de moi....
— Ça, c'est vrai, interrompit Pierre Biot; personne ne se moque de vous, l'ancien : on sait respecter les toquades d'un chacun.... Voyons! que payez-vous?
— Je paye d'abord, répondis-je avec quelque dureté, l'enterrement de votre femme....
iMais je changeai de ton aussitôt parce qu'un mouvement de Pierre m'avertit que j'avais appuyé mon doigt sur une plaie qui, pour s'être cachée derrière un haillon de cynisme, n'en était pas moins cuisante, et j'ajoutai bonnement :
— Je paye ensuite le baptême du petiot si vous voulez, et je paye enfin le fiacre pour vous mener à l'hôpital, puisque votre idée n'est pas devenir chez moi, où il y a des sermons plein la maison.
— De manière ou d'autre, pensa tout haut Madeleine, la pièce de cent sous y passera cette
fois ci, mais qu'est-ce que cela fait, puisqu'elle ne servait à rien?
Elle aurait pu en dire plus long, car Pierre était muet maintenant. Ce fut seulement au bout d'un bon moment qu'il reprit d'une voix toute changée :
— Ah! oui! Pauvre Adèle! L'enterrement.... L'enterrement! Je suis cause qu'elle est morle, et moi, je reste envie!.... Pour sûr, ce n'est pas brave.
Je ne répondis pas. Il continua :
— Elle m'attend, là où elle est. C'est promis, c'est sacré : faut que j'y aille.... Écoutez, bourgeois, en buvant un litre tout d'un coup, sans souffler, je suis sûr que je me lînirais pour tout de bon. Ça n'ajamaisraté. Je vous donne \e gosse à baptiser pour un litre.
— Accepté! dis-je aussitôt.
— Comment ! s'écria Madeleine, tu vas lui donner de quoi se faire mourir?
Je lui imposai silence....
Jean s'inlerrompil ici pour me dire :
— Tu pourrais croire qu'en accoplanl l'élrange marché de Pierre j'avais « mon idée », un plan quelconque, entrevu, sinon préconçu, mais non : je voulais faire baptiser l'enfant, et voilà tout, espérant bien qu'on trouverait en roule un moyen de mettre le père à la raison. D'ailleurs, tu sais cela, toi qui fais du théâtre : arrive un moment, sur la scène, où il faut que les bonshommes remuent et changent de place à tout prix. Le moment était arrivé. 11 fallait bouger. Je dis à Madeleine :
— Allons! en route pour l'église!
— Attendez voir, fit Pierre au moment où nous partions, je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que mes jambes sont déprises. Aidezmoi à me lever, sans vous commander. Dans le cas où je pourrais aller jusqu'à pauvre Adèle, j'aimerais la voir encore une fois et lui causer, avant qu'on me l'emporte.
Je le pris sous les aisselles, et quoique je ne
sois pas fort, je n'eus aucune peine à le mettre debout, car il s'aidait très-bien ; mais il se rassit aussitôt et s'écria ;
— Les jambes y sont ! Otez le sac! Je suis sûr que je pourrai marcher ! . . . . Ah.\ tonnerre de malheur! Adèle et moi on s'était découragé trop tôt!
— Il est bien temps d'y penser ! dit Madeleine impitoyable.
Moi j'ôtai le sac en tirant parles pieds, et Pierre se releva tout seul, bien chancelant, il est vrai, et blême comme un spectre.
Il pleurait en balbutiant le nom d'Adèle, et j'entendis ces mots :
— C'est elle qui aurait été contente de me voir debout! allez donc croire en Dieu qui laisse arriver des choses pareilles !
Puis tout à coup, il dit :
— Si vous avez un couteau, prêtez-le-moi.
— Merci ! s'écria Madeleine ; pour que vous vous fassiez du mal....
— Non, dit Pierre, pas à présent, parole d'hon-
neur
Et Madeleine lui ayant donné le couteau qui était dans son panier aux provisions, il trancha, au fond du sac, une ouverture où passer sa tôle, et aux flancs deux autres ouvertures pour ses bras, ce qui lui fit, en laissant ses jambes nues et libres, une manière de vêtement semblable à la toge des anciens Romains. Il gagna ainsi tout branlant le coin où était la morte, et dès qu'il fut à portée de la voir, il laissa tomber ses deux bras, pendant qu'un gémissement sourd sortait de sa poitrine. Un instant, il resta sans voix, puis ses sanglots éclatèrent.
— On s'est trop pressé! répétait-il, on s'est trop pressé! on pouvait vivre puisque je pouvais encore travailler.... La voilà morte parce qu'on lui a dit de mourir.... Ce n'est pas moi qui suis cause. C'est la misère! Et la société.... Et Dieu!
Puis, se remettant par un grand effort, il fit un pas vers nous et nous dit :
112 J'IEP.I'.E 15 LOT,
— Allez, maintenant, si vous voulez. Je sais que vous amènerez un curé pour lever le corps, et je ne vous en empêche pas, puisque pauvre Adèle en demandait un avant de partir, mais du moins, je garderai ma dignité; ayant cela sur mes épaules, je ne serai pas obligé de rester ici, quand la calotte entrera.
Après quoi, il nous tourna le dos, et nous partîmes, Madeleine et moi, avec l'enfant qu'il n'avait pas seulement regardé.
Aussi Madeleine n'attendit pas que nous eussions passé le seuil pour me dire :
— Ah! monsieur, lu peux te vanter d'y avoir la main ! La belle conversion que tu as faite !