A N AME 11 RE
toutes aux ennemis de la France et de Dieu.
Mais elle ira son droit chemin malgré tout, c'est moi qui te le dis; elle sera la \icloire de Dieu et de la France, c'est elle qui rebâtira, par l'amour, la maison de famille des Français démolie par la haine.
Tu n'y crois pas? tant pis pour toi ! Ceux de ton âge sont payés pour ne comprendre que la menace ; comment devinerais-tu le langage de l'espoir?
C'est si petit, un patronage !
El la masse des ennemis qui l'entourent est si énorme !...
Laisse faire Dieu, cependant, laisse grandir l'enfant, le pauvre enfant de la maternité chrétienne, instruit dans la foi, nourri dans l'honneur; demain il sera le travailleur courageux, le citoyen dévoué, le soldat, l'admirable soldat de la discipline invincible I Tu l'auras pour gardien, pour allié, pour ami dans la paix, dans la guerre, et c'est lui qui sauvera....
lt.2 riERRE BLOT.
J'allais dire la France, mais la France n'est pas en danger, Diai merci; pour le moment, la France n'a pas bei;oin d'être sauvée, matériellement parlant ; ce dont la France a besoin aujourd'hui comme hier et comme toujours, c'est qu'on tienne son drapeau haut et ferme. Eh bien! c'est cet enfant-là, l'enfant de notre devoir accompli , l'enfant du catholicisme qui tiendra ferme, dès qu'il le faudra, et qui portera haut, envers et contre tous, le drapeau de notre France bien-aimée !
Jean s'essuya le front; je lui tendis la main. J'avais aussi de la sueur aux tempes.
Jean fut content et ne le dit point.
— Revenons à Pierre Blot, reprit-il. Nous en étions à notre retour du Mont-Valérien avec le corps de la pauvre Adèle. Il faisait presque nuit quand nous arrivâmes à Nanterre, et pourtant il y avait du monde sur le pas de toutes les portes pour nous voir passer. Notre aventure de la loge avait circulé, d'autant plus attachante qu'on en
connaissait moins les détails. J'étais habillé selon ma coutume, d'une façon suffisante par rapport aux mœurs, mais qui n'aurait pas donné aux voyageurs étrangers une idée très-nette de l'élégance en usage sur nos boulevards parisiens. Je ne sais pas quel rôle l'opinion publique de Nanterre me prêtait dans le drame encore mystérieux dont la victime était portée à bras le long de la grande rue ; je puis dire seulement qu'on me regardait de travers à l'unanimité.
Je fis mieux que dîner chez le docteur, j'y couchai. Il ne pouvait pas revenir de l'abaissement où était tombée une si belle intelligence (c'était de la mienne qu'il s'agissait).
Madeleine suivit la bonne dame qui s'était chargée de garder Adèle; le curé, le vicaire et le pelit abbé se relayèrent toute la nuit auprès de la morte.
On avait mis un matelas pour Pierre dans la chambre voisine, et Madeleine me dit le lendemain qu'on l'avait entendu tour à tour ronfler
104 riERRE BLOT.
et pleurer. Il se relevait souvent pour venir jusqu'à la porte jeter un coup d'œil à ceux qui gardaient le corps. Madeleine le surprit trois ou quatre fois comme il entre-bâillait le ballant; il avait l'air curieux, inquiet et mécontent.
En disant mécontent, je ne parle pas de son chagrin qui était profond et grandissait au lieu de s'amoindrir, à mesure qu'il recouvrait la liberté de sa pensée.
Je parle d'un embarras qu'il avait et d'une colère. Les soutanes le gênaient pour entrer, ce n'était pas difficile à voir, et Madeleine, avec sa finesse de femme, devinait qu'il éprouvait un désappointement très-vif à toujours retrouver ces détestables soutanes veillant et priant.
Le fait est que le clergé de Nanterre ne pourrait assurément veiller avec une semblable rigueur tous les pauvres qui meurent sur la paroisse, mais il y a des malheurs qui imposent autour d'eux la solennité. L'homme n'est pas maître de ce sentiment qui le fait porter autre-
A NAINTERRE. i(.5
ment la tèteelle cœur à certains jours de sa vie. Je ne puis nier que les prêtres de Nanterre mirent une coquetterie de compassion à honorer la misérable créature , morte dans un sac , et dont Dieu leur confiait la dépouille, ils la traitèrent comme s'il se fût agi de la dame et maîtresse de la contrée.
Il n'y a ici rien à louer, rien à blâmer.
Pierre Blot se demandait (je n'invente pas, c'est lui qui me l'a dit) : « Pourquoi diable ces corbeaux-là font-ils toutes leurs momcries gratis? »
Car on insulte le clergé pour l'argent qu'il demande selon son droit, et pour l'argent qu'il donne en renonçant à son droit.
Le lendemain, de bon matin, le docteur frappa à ma porte.
— Grand saint Jean, me dit-il à travers le bois, Votre Révérence est-elle éveillée?
— Yoilà déjà plus d'une heure que je prie, répondis-je.
— Pour mon âme, j'espère?
— Un peu, oui, mais beaucoup pour celle de Pierre Blot.
— Qui ça, Pierre Blot? Est-ce l'affreux coquin qui a tué sa femme?
— Précisément, dis-je en ouvrant ma porte. Il entra et me donna une bonne poignée de
main en poursuivant :
— Alors vous aimez mieux Pierre Blot que moi?
— Oui, parce qu'il a, pour être ce qu'il est, toutes les raisons qui vous manquent pour être ce que vous vous faites.
— Phrase d'auteur en demi-solde ! Votre vrai molif, vénérable saint Jean, c'est que vous espérez bien que Pierre Blot et les canailles de sa sorte mangeront un jour ou l'autre les honnêtes garçons comme moi, éclairés, modérés et par conséquent gênants puisqu'ils sont en train d'englober le monde.
— Je^ne l'espère pas, mon cher docteur, ré-
pliqiiai-je, j'en suis sûr. Aussitôt que vous aurez englobé ce que vous appelez le monde, le sousmonde vous englobera, et avec un homme d'intelligence comme vous, je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il fera bien.
— S'il peut. 11 est enragé, le sous-monde, et nous le savons bien; seulement, il est en cage, et quand il grogne, nous lui jetons des boulettes cléricales à travers les barreaux : ça l'amuse.. w. Mais j'oubliais de vous dire pourquoi je viens vous déranger au mépris des lois sacrées de l'hospitalité. C'est justement pour votre homme des carrières qui est en bas et qui vient pour vous voir. Dès que je l'ai aperçu, je me suis sauvé. Vous savez, il n'est pas ivre, mais il suinte l'ivresse.
— Il suinte la misère et le découragement. Vous lui avez escamoté Dieu qui est l'espoir des désespérés et leur appui ; comment voulez-vous qu'un être si misérable se tienne debout sans Dieu?
— Je ne sais pas, saint Jean, je ne sais pas. Dieu par lui-même n'a rien de désobligeant, puisque son état est de faire le mort j mais si vous aviez eu, comme moi, un honorable beaufrère dan? la sacristie, jamais vous ne vous seriez converti. Ce sont les gens de Dieu qui sont fatigants, et non pas Dieu, pauvre statue.... C'est égal, vous avez touché la plaie en parlant du sous-monde : ils sont deux cent mille Pierre Blot dans Paris qui font nos affaires, pour l'instant, mais qui n'égayent pas l'horizon.... Fautil faire monter votre ours, ou allez-vous descendre ?
Je vis que je le chagrinerais en recevant chez lui mon ami Pierre, et je me hâtai de prendre mon chapeau pour sortir. Le docteur m'abandonna à moitié chemin de l'antichambre pour ne point affronter la vue de l'estomac qui devait le digérer une fois ou l'autre : ainsi, dit-on, le grand roi Louis XIV n'osait pas regarder la flèche qui domine la sépulture royale de Saint-
A NANTERRE. IGO
Denis, à laquelle son illustre dépouille était promise.
Sous le costume décent qu'on lui avait procuré, Pierre n'avait plus ce grand air de protestation, d'absurdité et de blasphème que j'avais admiré en lui quand il était dans son sac. Le linge ne lui allait pas. Ce n'était plus qu'un malingre ordinaire, faisant pitié comme le premier affamé venu.
Tu sais cela, dramaturge : du comédien qui a dépouillé son costume il reste peu de chose, mais si, de plus, on le met hors de son théâtre, alors il ne reste rien du tout, et c'est pour cela que derrière tous lés théâtres il y a des issues borgnes par où les héros de carton et les héroïnes de plâtre s'échappent après la comédie jouée, pour rentrer incognito dans leur chair et dans leurs os.
Alors on voit de ces choses extraordinaires : la guenon des pièces de Dumas fils peut devenir une mère de famille respectable, et le traître de
io
mélodrame épèle la Morale en actions à ses petits-enfants !
Je n'ai pas l'honneur de connaître assez intimement Tartufe-Érostrate, le comédien à outrance, pour te le montrer dans sa maison, quand il revient de brûler une cathédrale, mais j'ai surpris sa femme visitant les pauvres, j'en suis sûr, et dans l'ombre des bas côtés de ma paroisse, j'ai cru parfois reconnaître.... Surtout, ne la trahis pas ! D'autant que Mme Tartufe est bien autrement enragée que son mari, quand elle s'y met !
Pierre Blot n'était pas comédien, ou du moins, s'il l'était, comme nous tous, il ne le savait pas; il avait joué de bonne foi le drame lugubre et grotesque de son suicide, qui n'avait tué qu'au- Irui. Ce n'était pas un méchant homme puisqu'il se cachait pour pleurer ; ce n'était pas non plus un homme sans intelligence, puisqu'il perçait à jour Mazagran, son libre « farceur » , la plus vulgaire et par conséquent la plus redoutable entre les incarnations de Tartufe.
C'était un malheureux, épuisé par la succion de Tartufe-vampire, qui pompe la pensée de Dieu liors du cœur humain, c'est-à-dire l'obéissance, la patience, la résignation, le devoir : tout ce qui console et fortifie, pour mettre à la place le vice impotent et répugnant ; la révolte, ce pire des esclavages, l'imbécile droit de jouir, la convoitise brutale, l'envie, la haine, la folie de l'égoïsme; lout ce qui dégrade l'individu avant d'abâtardir la race....
As-tu vu, toi qui es de la campagne, les couleuvres vider les crapauds?
J'ai connu un crapaud et une couleuvre.... Sois tranquille, ceci n'est pas un apologue du temps où les bêtes parlaient. Mes deux bêles ne diront rien : c'est un souvenir de mon enfance.
Une fois que je cueillais des mûres, le long d'une haie, j'aperçus de loin quelque chose qui me sembla extraordinaire. Cela glissait sur la marge du champ ; je voyais bien que c'était une couleuvre rampant la têle en l'air, mais la lêle
de celte couleuvre me semblait être d'une effrayante grosseur.
Je m'approchai et mon étonnement cessa : ce que je prenais pour la tète de la couleuvre était un crapaud de belle taille qu'elle buvait en se promenant. Je ne puis te dire à quel point celte couleuvre était fière. Le crapaud ne semblait pas à beaucoup près si content.
Ennemi que je suis de tous les serpents, je m'élançai, le bâton levé, pour couper le cou de Tartufe-reptile, mais, moins naïve que celle de Molière, ma couleuvre fil un crochet et disparut dans la haie.
En fuyant elle laissa échapper le crapaud.
Par frayeur ?
Non; comme on jette la pelure d'une pomme.
Le crapaud, lui, n'était plus qu'une peau de crapaud, quelque chose de flasque et de plat où tout ce qui pouvait être sucé avait été sucé. Ce n'était pas mort, pourtant, cela remuai!, et au bout d'un moment, cela gagna le trou de la haie :
A NAÎSTERRE. 173
le frou même où la couleuvre s'était cachée.
Je vois encore un grand vieux paysan qui s'était arrêté à me regarder pendant que j'examinais ce curieux détail d'histoire naturelle. Il me dit d'un ton doctoral :
« Les v'iins (les venins, les couleuvres). Les v'iins et les crapauds ça s'entre-aime. Pas de danger qu'un v'iin fasse du mal à un crapaud 1 Le crapaud sait bien ça, il ne s'ensauve pas du v'iin parce que le v'iin le mange toujours, mais .\e LE tue jamais. »
Comme je ne comprenais pas très-bien, le vieux paysan m'expliqua que le « v'iin » laisserait au crapaud tout le temps voulu pour s'arrondir de nouveau, mais qu'alors, quand le crapaud serait redevenu un beau crapaud, prospère et bourré d'appétissantes viscosités, le v'iin le ravalerait comme un œuf frais, délica-» tement et sans le brutaliser.
Je t ai raconté cela parce que tel fut le sort de
Pierre Blot dans la vie : on le ravala toujours et toujours.
Madeleine se trompait en croyant que ma conduite et mes paroles étaient restées sans nul effet sur ce pauvre être. J'avais au contraire remué au fond de lui le peu que le dernier repas de Mazagran, sa couleuvre, y avait laissé. Il avait en outre été touché assez vivement et sans doute flatté de l'importance considérable apportée à son 3as dans la petite chrétienté de Nanterre. Les respects pieux dont on entourait les restes d'Adèle ne lui étaient pas du tout indifférents, et, en somme, assez de bon sens survivait dans sa chancelante cervelle pour qu'il s'avouât que nous n'avions aucun intérêt humain à en agir ainsi.
Je puis te dire tout de suite que l'enterrement de sa compagne, qui se fit sans faste assurément, mais avec décence et au milieu d'un concours nombreux de fidèles, lui inspira une véritable reconnaissance.
Il eût préféré un convoi civil, du moins il le
A NAN'TEURE. 175
dit, mais je ne suis pas bien sûr qu'il fût sincère en ce moment-là.
C'était du reste pour m'eniretenir à ce sujet qu'il avait frappé de si bonne heure à la porte du docteur.
Il ne me fallut qu'un seul mot pour réduire le scrupule de sa gloriole, qu'il appelait sa conscience.
— Pierre, lui dis-je, vous accomplissez ainsi le dernier souhait de votre pauvre femme.
Il ne fit plus d'objection, mais, changeant de thème, il se plaignit avec amertume d'avoir entendu courir autour de ses oreilles le mol « capon », pendant qu'il montait la rue.
Il traduisait cela, etil avait raison, en reproche d'avoir causé la mort de sa femme et de vivre encore lui-même.
— Pierre, lui dis-je, quand vous étiez entouré d'hommes noirs, hier, quelqu'un vous a-t-il jeté celte injure à la face ?
Au lieu de répondre, il grommela :
— Ne peuvent-ils attendre jusqu'après l'enterrement? Il faut bien que je sache où on va la mettre pour pouvoir la rejoindre 1
La menace implicite de suicide, contenue dans ces paroles, ne m'inspira pas une très-sérieuse frayeur. Je sentais que Pierre n'en était plus là, du moins pour le moment.
î— C'est sûr que je n'ai pas à me plaindre de vous, reprit-il. On à eu soin de la pauvre Adèle assez, maintenant que ça ne peut plus lui servir, mais la dame dévote et le vicaire ont déjà essayé de m'engliier.
— En vérité! m'écriai-je tout joyeux: ils vous ont trouvé une place?
— Une place de fainéant, oui. Il paraît que le gardien de leur cimetière n'en peut plus.... n'ont-ils pas eu Tidée de me coller là pour l'aider?
— Et vous avez refusé?
— Parbleu ! On est malheureux, mais on se respecte.
A NAÎ^TERRE. 177
La cloche de l'église se mit à tinter. Pierre changea de couleur et ses yeux rougis se mouillèrent.
— Est-ce quevous pensez que c'est déjà pour elle? me demanda-t-il d'une voix étranglée.
— Pierre était profondément ému, poursuivit Jean, en me demandant si le son de cloche « était « déjà pour Adèle. >> Et cependant je lui répondis avec sévérité :
— C'est pour elle, et pour vous, encore plus que pour elle, mon ami. Elle n'a plus de voix, ou plutôt ceci est sa voix qui vous dit : « Je n'avais « que toi sur la terre et tu n'avais que moi. Vas- « tu m'abandonner dans mon dernier voyage? »
Pierre hésitait et je l'entendis grommeler :
180 PIERRE LLOT,
— D'aller en rang avec les soutanes, soyons juste, ça ne se peut pourtant pas !
Je repris :
— Pierre, si vous manquiez à ce devoir, vous seriez un lâche, et ce ne seraient plus les autres qui vous traiteraient de capon, ce serait moi.
Un peu de colère s'alluma dans ses yeux, mais le gros mot qui lui venait à la bouche se perdit dans un sanglot et il me saisit les deux mains en balbutiant :
— Vous êtes un bon homme, vous! Ah pauvre Adèle ! C'est bien vrai qu'elle n'a plus de voix. ... Il n'y a pas de dignité qui tienne ! J'irai avec les calottes ! J'irais , quand ça serait avec des Prussiens ! . . .
Jean eut de nouveau la parole coupée en ce moment par le bruit d'un terrible combat, engagé derrière la tonnelle entre Bonif et Béberthe.
Cette fois, il ne paraissait point que Bonif fût vainqueur, car il poussait à son tour un long cri de détresse.
Qiuiiid on eut séparé, non sans peine, ces deux éternels ennemis, il fut constaté que Béberthe avait saisi Bonif aux cheveux, par derrière, et l'avait terrassé à l'improviste. Béberthe, interrogée sur les motifs d'un pareil attentat, répondit à travers les hoquets de ses larmes :
— Ainsi! ce n'est pas moi qui ai commencé; il disait que bon-papa aimait mieux son papa Pierre que maman Marie, puisque bon-papa ne parle jamais de maman Marie à la maison!
— Et qu'elle m'avait dit avant ça, riposta Bonif, que mon papa Pierre était un pauvre des rues et que sa maman à elle était une belle dame.... Ainsi !
— Maman, s'écria Béberthe, était la fille de bon-papa, au moins!...
— Mais pas la fille de marraine Madeleine, toujours, c'est sûr !
Jean prit Bonif par l'oreille, ce dont Béberthe profita aussitôt pour lancer ce dernier pavé :
— Chez nous, je suis chez nous, et toi pas !
182 l'IEURE CLOT.
Jean lâcha l'oreille de Bonif pour attraper Béberlhe, mais elle lui échappa en poussant des cris aigus où l'on distinguait ces paroles :
— Bon-papa aime mieux Bonif que moi, et bonne maman me déteste, je m'en irai en Amérique !
Elle s'était arrêtée à dix pas de nous, et regardait Jean d'un air farouche. Bonif dit :
— Veux-tu que je te l'attrape, parrain?
Jean le repoussa si brusquement que l'enfant chancela et vint tomber entre mes genoux.
— Ah ! me dit-il tout bas et le cœur bien gros, cette fiUe-là lui fait trop de chagrin.... et moi aussi !
Et d'un seul élan, plus large que le saut d'un homme fait, Bonif atteignit Béberthe qu'il ceintura de ses deux bras comme disent les lutteurs.
Loin de la battre, il essaya de l'embrasser, et comme la petite résistait, j'entendis parfaitement Bonif qui lui disait à l'oreille :
A I.'IIUI'ITAL. Ibi
— C'est pour ton bon-papa, fais semblant.
El alors, Béberthe, sans hésitation, se jeta à son cou.
— Je ne suis qu'une vilaine! dit-elle. Bonif, mon petit Bonif, tu vaux mieux que moi!
Ils formaient tous les deux un groupe charniunl où il y avait du sourire et des larmes, de la colère et du pardon, de la candeur et un peu de diablerie.
Je regardais Jean, il était en extase. Il tourna vers moi ses yeux baignés et me dit :
— Crois-tu à l'héritage des âmes? Bonif n'est que le pauvre Pierre Blot, avant la visite de Tartufe, et avec quelque chose d'Adèle, peutêtre, cette pécheresse-martyre que je n'ai pas connue; j'aime bien mon Bonif.... mais Berthe ! ah! je l'aime trop celle-là, Bonif a raison! je l'aime trois fois ! Elle est Marie, l'amour de ma jeunesse, ma femme, mon impérissable souvenir.... elle est Marie, l'autre Marie, sa mère, ma tille ; la profonde, la douloureuse tendresse de
l'été de ma vie; celle dont Dieu se servit pour broyer toutes les forces de mon cœur et pour les jeter en poussière sous les pieds du divin consolateur.... Et elle est Berthe aussi, la petite fleur, née de la terre d'une tombe ; le reflet fidèle du passé, la vivante empreinte de tant de joies et de tant d'amertumes; elle est tout ce que j'ai chéri en dehors de ma famille à moi que je quittai si jeune ! Elle est toute la lumière et toute l'ombre de mes anciens jours. Je n'ai plus qu'elle, à part Dieu et ma vieille sainte, Madeleine, qui veille près de moi, par la pitié de Dieu et qui est pour moi l'apaisement, le sommeil, remède du souvenir!... Que sera-t-elle, cette petite fille, qui est laide comme mes deux Marie et qui, comme mes deux Marie, sera merveilleusement belle? C'est un démon que sa première communion fera ange; mais après? Tu vois, quand il s'agit d'elle je raisonne contre Dieu.... Que sa volonté soit faite! je le dis bien, mais trop tard et trop bas. Madeleine est la mère de mes autres enfants, elle ne
peut pas aiincr Berlhe comme elle aime ses enfants. Et il faut que Madeleine protège Bonif contre lous, même contre moi qui n'ai de cœur que pour Berthe, à ce qu'on dit ! Aurais-tu deviné qu'il y avait place où mettre tant de choses dans ma tanière, outre notre poêle et ma table aux bouquins?... Arrivez tous deux!
Ceci était adressé à Béberthe et à Bonif, qui s'approchèrent aussitôt les bras entrelacés.
Mes enfants à moi les suivaient, prêts à demander leur grâce, mais il n'était pas besoin de cela. Jeati partagea fort équitablementses caresses entre les deux coupables pardonnes et leur demanda :
— Vous étiez donc encore aux écoutes?
— Que veux-tu? bon-papa, répondit Béberthe, quand tu racontes, on fait ce qu'on peut pour t'entendre.
— Parrain, tu racontes si bien! ajouta ce serpent de Bonif.
Jean se tourna vers moi :
186 PIERRE RLOT.
— Il est de fait, me dit-il, ayant Bonif sur un de ses genoux et Bébertlie sur l'autre, que je te bourre de récits tandis que je ne leur en donne plus leur content à la maison. J'ai toujours idée, quand je bavarde avec toi, que je sème de la graine de livres.... Allez jouer, mes bijoux, il y aura aujourd'hui une grande histoire.
— Vrai ! s'écrièrent mes enfants, pour nous aussi?
— Pour tout le monde, à moins que votre papa n'ait assez de moi pour une fois. Voyons, as-tu quelqu'un à diner?
— Non que je sache, répondis-je.
— Dînes-tu en ville?
— Non.
— Eh bien ! envoie une dépêche à Madeleine pour lui dire que nous restons chez toi. Et en avant pour une partie de barres, vous autres ! On vous avertira quand l'histoire viendra.
Les petits s'éparpillèrent comme une volée d'oiseaux.
Quand nous fûmes seuls de nouveau, Jean el moi. il me dit :
— Tu as eu le temps d'oublier la première e'tape de ma conversion.
— Je l'ai présente, répondis-je, comme si lu me l'avais racontée hier.
11 me serra la main avec un sourire ému et murmura :
— Je le sais, mais j'ai du plaisir à te l'entendre dire. Ta chère femme m'a avoué que lu avais raconté la mort du père à elle et à les enfants. Il parait qu'on a pleuré?
— Beaucoup. C'est fait pour ça.
— Non, ce n'est pas fait pour ça. Tu es trop jeune pour avoir connu M. de Baranle au temps de sa vogue. 11 avait rajeuni celte vieille sentence : scrihilur ad narrandum, prétendant que la leçon ne se trouve point dans les réflexions de l'historien, mais dans la brutalité impartiale du fait tout nu. Tu penses quel succès il devait avoir auprès de ceux qui lisent en s.iulant des pages.
Beaucoup de gens prirent la peine de réfuter son sysième, mais le flot d'encre s'arrêta quand il fut bien prouvé que M. de Barante dissertait comme tout le monde, quand il en trouvait l'occasion, et qu'il n'y avait rien au fond de son système nouveau, sinon celle antique ruse de crier : « Ne dissertons pas! » chaque fois que besoin lui prenait de disserter. Moi, j'avoue franchement que je me tairais si je n'avais rien à prouver; scrïhitur ad probandum serait ma devise, si je valais la peine d'une devise, et tout au plus permcttrais-je d' « écrire pour raconter, » à la condition de « raconter pour prouver. »
Je te l'ai dit dès le début de mon premier récit, j'ai voulu montrer, dans l'ensemble de mes souvenirs, la conversion, bienfait suprême de Dieu, ou plutôt Dieu lui-même marchant d'un pas mystérieux à travers les événements qui composent la vie d'un homme, déposant un germe sous chaque fait, profilant de tout bonheur, et principalement de tout malheur, pour
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jalonner la roule que Dieu descend pour aller à riiomme, el que l'homme montera pour aller à Dieu.
Il n'y a que Dieu là dedans. Et s'il m'arrive d'intervertir l'ordre des temps comme je le fais ici en te parlant de Pierre Blot dont l'aventure, postérieure à ma conversion, ne devait pas entrer dans mon cadre, c'est que Pierre Blot, selon l'ordre symétrique de mes idées, correspond à Tartufe-païen, et que Tartufe-païen fut, après Dieu, le plus puissant ouvrier de mon salut.
La miséricorde divine, en effet, prend les cœurs tels qu'ils sont. La charité convertit les belles âmes; les autres, et la mienne n'est pas belle (ô Jésus ! vous le savez), ont besoin que le mal, manié providentiellement, les suscite par cet envers de la générosité qui se nomme l'indignation.
La haine instinctive que j'ai de la couleuvre
m'a servi autant et peut-être plus que mon dé-
vouement trop tiède pour le pauvre animal qu'elle dévore.
Je connaissais Tartufe avant de rencontrer Pierre Biot. Tartufe m'avait déjà arraché des larmes de sang, et je portais le deuil de ma fille martyrisée....
Mais qu'ai-je besoin de défendre ma chronologie? Ce n'est pas un livre tout fait que je t'apporte, c'est ce qu'il faut pour faire le livre du voyage de Dieu à la recherche d'une âme. Tu disposeras comme tu voudras ces pierres et tu les tailleras à ta guise.
Je te disais que notre premier épisode, la Mort (ht père^ n'était pas fait pour provoquer cet attendrissement un peu banal qui nous prend au théâtre, et qui se traduit par un torrent de pleurs contagieux, humectant à la fois trois cents douzaines de mouchoirs qui sont venus là avec le parti pris de se mouiller, et qui s'en retournent mécontents si on ne leur livre pas le poids de larmes correspondant au prix des places.
De tous les jeux de plume odieusement faciles, tu sais bien que le plus ignorantin est celui qui consiste à mouiller le linge do poche des spectateurs du dimanche au boulevard. H y a des gens que l'exploilalion de « la larme » a élevés au rang de notables commerçants littéraires, et qui ne seraient pas capables de répondre à l'examen des élèves de huitième, au collège.
De noire temps, hélas ! les larmes, ces perles du cœur, sont avilies comme toutes choses, par le (rafic, et je m'en méfie.
Non, le récit de la dernière heure de mon père n'est pas « fait pour ça », ce n'est pas une plainte, c'est un chant d'actions de grâces. Ce n'est pas même « le soir d'un beau jour », c'est l'aurore d'un jour splendide.
Et voilà pourquoi précisément celte élape marqua d'un jalon si éclatant, éclatant comme un phare, le chemin de mon retour à l'espoir ; c'est que l'heure vint une fois où, au milieu d'une immense defaillance.de tout mon être et dans la
nuit qui m'enveloppai l, je vis luire ce sourire du passé, celte mort blanche comme un baptême, et que je me dis : je sais où est le port et je connais le courant qui conduit à ce port.
De cette pensée à la volonté de me laisser dériver vers le port, moi débris, moi épave, il n'y avait qu'une larme, et Dieu l'exprima toute brûlante de mon cœur pour la mettre sous ma paupière : mais une vraie larme, et qu'on ne saurait monnayer pour le théâtre.... Il parait qu'au moment où tu achevais de leur traduire mon récit, tout le monde, chez toi, t'a demandé la suite et que tu as répondu avec mauvaise humeur : « La suite, je ne la sois pas, ce bêta de Jean m'a laissé là le bec dans l'eau.... »
Je voulus protester contre le mot bêta; Jean m'arrêta d'un geste plus grave.
— On n'a pas tous les jours la clef du tiroir aux souvenirs, me dit-il. C'est un état de grâce qui vient à son heure. Aujourd'hui , je comptais parler à tes enfants et aux miens de leur pre-
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mière communion. Voilà le grand jour qui approche pour tout ce cher petit monde. Y penset-on assez chez loi? Au lieu de cela, je vais leur parler de ma première communion à moi, ce (jiii vaudra peut-être mieux. Mais auparavant, il faut que je finisse Pierre Blot et sa couleuvre. Reprenons.
J'eus véritablement quelque peine à empêcher Pierre de se suicider ; il y tenait par une manière de point d'honneur et se représentait Adèle l'attendant sous je ne sais quelle forme, en je ne sais quel lieu; car ils ne croient à rien, c'est vrai, mais ils croient à tout, explique cela si tu peux.
Ils nient l'immortalité de l'âme et vont au cimetière causer avec... avec quoi, alors?
Après l'enterrement où Pierre fut parfait de décence, de sentiment et même de respect, il resta tout le surplusdu jour à causer avec Adèle, au cimetière. Je fus obligé de l'y aller chercher après la nuit tombée.
Il parla un peu de se jeter à Teau le lendemain matin, au pont de Suresnes. La persistance que je mettais à m'occuper de lui l'étonnait et le touchait. Quand je lui dis que je restais encore toute la journée à Nanterre, il me remercia presque chaleureusement, car il devinait bien que c'était à cause de lui. Il coucha chez la bonne dame et embrassa Bonif en pleurant. Madeleine lui dit :
— Ce chérubin-là est peut-être plus avancé que son père. Êles-vous seulement baptisé, vous?
Et Pierre répondit :
— A l'âge où ça se fait, je n'étais pas capable de me défendre. J'ai dû y passer, bien sûr, et ce n'est pas ma faute.
II dit cela sans rudesse et poliment. Il y avait désormais un lien entre lui et nous, indépendamment môme de Bonif : c'était le souvenir d'Adèle.
Moi je dormis encore chez mon ami le docteur,
qui m'entreprit très-sôrieuscment au point de vue politique, pour me dire que l'ordre social avait deux venimeux ennemis : Pierre Blot et moi, les radicaux et les cléricaux; deux catégories de malfaiteurs également nuisibles, les uns obéissant au diable, les autres à Dieu. Pour bien faire, il faut louvoyer entre Dieu et le diable, toute sagesse étant dans le milieu; telle était la philosophie du docteur.
A force de louvoyer ainsi, ces bonnes gens, les libéraux finissent toujours par rencontrer l'écueil du despotisme ou celui de l'anarchie et s'y échouent en criant tantôt vive l'ordre! tantôt vive la liberté! Le docteur admettait bien cela, pour le passé, mais il était sûr de l'avenir qui appartenait à la bière de Nanterre.
Je m'amusai à lui prouver que Pierre Blot était fils naturel de sa petite chanson matérialiste à lui, docteur; que moi, homme noir, je passais ma vie, depuis quatre cents ans, à défendre l'autorité, c'est-à-dire la patrie contre les factieux
de tout poil et qu'à chaque révolution, les libres bourreaux me donnaient des coups de hache ou de fusil pour célébrer le triomphe du progrès; mais il m'appela « sangsue du peuple », et me déclara qu'on ne m'avait encore ni assez guillotiné ni assez fusillé.
— Sans vous, me dit-il, ou plutôt sans Dieu, qui est un excès, et mon beau-frère, qui est son prophète, le monde irait, puisque son métier est d'aller. Je ne veux ni guillotine, ni fusillade, je ne ferais pas de mal à une mouche; mais tant que mon beau-frère ne sera pas ficelé comme un colis et mis sous bâche, jamais nous n'aurons la paix en France !
C'était un gai caractère. On ne savait s'il se moquait ou s'il exprimait sa pensée sincèrement, mais cela n'empêchait point de voir le fond de sa doctrine; pour lui la France s'incarnait dans la brasserie de Nanterre fréquentée par la « classe éclairée », tous braves bonshommes, sachant lire dans le journal qui vend du prêtre cuit au
détail, tous libéraux, tolérants, généreux môme, dés qu'il ne s'agit ni de Pierre Blot, ni de l'homme noir, ayant une peur affreuse des brigands, mais abhorrant les gendarmes, frondant le gouvernement, caressant l'émeute qui leur donne la chair de poule, très-fiers de leur aisance, se défiant de plus pauvres qu'eux, haïssant plus riches qu'eux.... Yvetot en un mot : le royaume, la paroisse, la république d'Yvetot! Tout l'esprit, tout le cœur d'Yvetot, toute la politique et toute la poésie de Déranger, Pindare breveté d'Yvetot, pantoufle montée en lyre, muse couronnée de laurier-sauce et dont l'auréole est un bonnet de coton tout enrubanné de flonflons malpropres.... Ne riez pas de Béranger, ni de sa bouteille, ni de sa treille, ni de son libéralisme, ni de sa lubricité, ne riez pas d'Yvetot! En France, dans la patrie de Corneille et d'IIugo, Béranger est le poëte « national ». Yvetot peut devenir la capitale de la France....
Or, comprends-moi bien, Pierre Blot est une
arrière douleur qui hait Dieu et qui blasphème contre Dieu : on peut causer avec Pierre Bot, — jamais avec Yvetot, qui est une obésité sans haine et sans amour, un ventre, une chanson, une chose qui ne s'inquiète même pas de Dieu 1
Le docteur et moi, nous sommes toujours restés bons amis. On l'a décoré; il ne veut plus qu'on dise du mal de l'ordre établi. Tout au plus donne-t-il encore de temps en temps, di; fond de la brasserie d'Vvetot, un « avertissement » au gouvernement, pour l'engager à se défier du cléricalisme. Il a envie de la rosette. C'est lui qui a fait et c'est lui qui fera toutes les révolutions, — à cause de son beau-frère.
Et Mazagran? Ah! celui-là, c'est une autre paire de manches. Ce n'est jamais pourun bout de ruban qu'il devient conservateur. On l'a nommé député ; en vérité, on l'a nommé bien autre chose. La dernière fois que Pierre Blot vint voir Bonif, il arriva chez moi tout éclaboussé par l'équipage ministériel de Mazagran, et il me dit
en se brossant: « Ali! le farceur! Il a mis les tyrans dehors pour avoir leurs souliers, leur chemise et leur redingote ! tout va toujours de même, depuis sa dernière barricade, sauf que c'est lui niainlenant qui paye les sergents de ville! »
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Pierre Blot n'en veut point à Mazagran pour cela. C'est l'histoire naturelle du crapaud qui aime, malgré tout, la couleuvre; évidemment il plaît à Pierre Blot d'être berné par Mazagran, et dès que Mazagran néglige de le berner, Pierre Blot a soif de Mazagran comme d'absinthe. Je crois même qu'en fait de poison, il préfère Mazagran à l'absinthe : ça abrutit plus vite et mieux....
Jean se tut sur ce mot et je lui demandai :
— En fin de compte, as-tu converti Pierre Blot?
— Oh ! oui, me répondit-il, plus de vingt fois! Tu ne te fais pas idée de l'étoffe qu'il y a chez ces malheureux-là, pour le bien comme pour le
200 PIERRE RLOT.
mal ; mais Mazagran ou ceux qui le remplacent dans les réunions, quand Mazagran a une fois « fait son affaire, » finissent toujours par l'emporter à cause du vice.
Le vice est la fatalité des pauvres.
Pierre Blot ne se jeta point à l'eau sous le pont de Suresnes, ni ailleurs, il accepta môme la place de gardien du cimetière, et s'y lint tranquille pendant près de deux mois.
Il venait voir Bonifions les huit jours, à Paris, cl Madeleine me disait : « Monsieur, il vaudra mieux que toi et moi, quand il aura fait ses pâques. »
Et vraiment, il fut bien souvent sur le point de les faire. Une des religieuses de Nanterre l'avait entrepris : il avait pour elle une affection qui ressemblait à un culte, et il m'aimait assez moi-même, mais arriva le scrutin mémorable qui a fait de Mazagran un homme d'Etat.
C'était peu de temps avant la guerre : l'hé-
A LIIOl'ITAL. ■ 201
gire de la chope s'ouvrait. Le boulevard, ce mauvais lieu, las d'élégances, lavait son linge au ruisseau. Figaro achelait un crochet, empruntait une hotte et allumait une lanterne pour chercher sa vie dans les tas. Le Journal des Débats lui-même, essayant de séniles faridondaines, apprenait Tari de culotter des pipes dans le cabinet des Berlin décédés.
La France titubait parce que Mazagran ivre avait exhumé au cimetière Montmartre un vieil orgue de Barbarie qui savait grincer la Marseillaise.
Pendant trois semaines, Pierre Blot but la politique verte. Il quitta sa place, et la maladie d'absinthe le reprit.
Longtemps il végéta, vivant de misère. De temps à autre il revenait à Nanterre voir la bonne religieuse qui mourut avant lui.
C'est là que nous vîmes son cœur. Il tomba tout d'un coup et vint grelotter la fièvre chez nous, où Madeleine le soigna comme une mère. Il mêlait ensemble le souvenir d'Adèle et celui
de la religieuse. A sa manière, il priait quelquefois ; d'autres ibis, il blasphémait comme à plaisir, et se vantait de la rancune qu'il gardait à Dieu.
Quand il racontait ce qu'il avait souffert en sa vie, c'était en Yéri lé à faire pitié : un martyre plat, continu, sans dévouement ni résignation, la maladie, la faim, le froid, la colère, l'envie ! Et jamais un atome d'espoir!
Pas une consolation, pas une compensation!
Pas même un brin de confiance en ceux qui lui avaient arraché le cœur!
Écoute! quand ces victimes de la stupide ambition de Tartufe-Catilina ne deviennent pas positivement des malfaiteurs, il faut les remercier et les admirer.
Pierre se guérit et il partit, puis il revint encore pour partir de nouveau et revenir et repartir.
En dehors de l'absinthe, il était sobre comme un dromadaire et vivait de rien. On fut très-longtemps à le tuer.
A L'IIOIMTAL. 205
Enfin, un dimanche matin, le médecin en chef dcriIùtel-Dieu, qui était resté notre ami, après ma débâcle, rara avis, monta mes étages et me dit :
— Est-ce vrai que lu es le camarade d'un affreux gredin du nom de Pierre Blot ?
— Je suis, répondis-je, mieux que son camarade. Nous avons frotté nos nez l'un contre l'autre, comme les sauvages de Madagascar quand ils font alliance, et nous sommes frères en misère. Est-ce qu'il est malade?
— Oui, d'une demi-douzaine de maladies mortelles. 11 nous est arrivé ivre dimanche soir et sans connaissance. Quand on l'a ranimé, il a fait peur à tout le monde; et l'interne de service, qui n'est pourtant pas un chérubin, s'est sauvé, tant il était incommodé par les iitfamies que ce misérable vomissait à pleine bouche !
— Ça ne m'étonne pas, dis-je, et pourtant il n'est pas si méchant que bien d'autres.
— C'est ce que prétend la sœur Vincent qui est re.stée seule avec lui. Brave tille, mais portée
20i PIERRE BLOT.
comme toi à la sévérité envers le commun des pécheurs et à l'indulgence vis-à-vis des scélérats.
— Tout dépend de ce qu'on entend par « scélérats » et « commun des pécheurs ». Jésus fut mis en croix par des gens très-bien posés, et il y eut au moins un des deux larrons qui ne contribua point à son supplice. Mais Pierre Blot n'est même pas un larron. Il n'a sa lèpre qu'à la peau.
— Tant que tu voudras, mais cela se gagne!
— Est-ce qu'il est en danger de mourir?
— Ce malin, oui.
— De laquelle de ses maladies?
— D'aucune. On va lui faire une opération nécessaire, mais très grave, qui vraisemblablement l'emportera; c'est pour dix heures.
— Et il a demandé à me voir?
— Il a dit: « Quand même celui-là serait sur le flanc, il viendra, s'il espère m'engluer au dernier moment. »
Mon savant et illustre ami riaiten disant cela.
Je pense qu'il riait de ce pauvre diable el de sa fatuité. Quel inlérêt pouvait-on bienavoirà l'engluer^ celui-là?
Madeleine, qui écoutait sans faire semblant de rien, s'approcha et médit:
— Monsieur, je vas aller avec toi, si tu veux; c'est le père de Bonif.
— 11 a parlé aussi de ma commère Madeleine! s'écria le docteur. Bonjour, Madeleine ! Et il a parlé de Bonif. Si ma voiture peut enlassertout ça, partons!
Jean fit une pause à cet endroit. Ses yeux étaient fermés à demi, et depuis quelques instants il parlait avec distraction.
— Je regarde en dedans de moi, un peu, me dit-il, à cause de l'histoire que j'ai promise aux enfants. Celle du pauvre Pierre Blot est presque finie. Ce ne fut pas moi qui l'engluai, ce fut Bonif, qui n'avait pourtant rien d'un apôtre.
Bonif arrivait à ses cinq ans; c'était un beau petit gars, méchant comme une teigne. Sa présence à la maison avait fait naître un peu d'embarras dans notre vie de famille.
J'en dirai chutant des sorties que Berthe faisait chez nous. Ce n'était pas du tout intérêt ou avarice de la part de nos enfants à moi et à Madeleine, car Bonif ne coûtait rien; l'adjoint de Nanterre, tout décrété de félonie qu'il était par le docteur «éclairé», son beau-frère, envoyait chaque mois plus que Bonif ne mangeait, et quant à Berthe, elle était élevée aux frais de la famille de Moy; mais nos garçons et nos filles, qui avaient été obligés de se disperser après mon naufrage, éprouvaient un sentiment de mauvaise humeur en voyant que d'autres tenaient leur place auprès de nous.
J'ai dû te dire qu'ils étaient tous au loin. J'ajoute ici qu'ils étaient tous placés assez bien. Deux des filles étaient mariées ; deux des garçons aussi. Le troisième garçon et la troisième fille,
trop jeunes, travaillaient chez autrui, mais dans d'iieurenscs conditions.
Comme il n'y avait pas où les mettre ensemble dans ma lanière, ils venaient par couples, et Dieu sait s'ils étaient bien accueillis! Aucun d'eux n'était riche; il n'y en avait aucun de pauvre, et j'ai la consolation de pouvoir dire que leur modeste bien-être venait encore de moi, pour un peu, puisque mon reste d'influence les avait tous casés depuis le premier jusqu'au dernier.
Dieu m'avait frappé sévèrement, c'est vrai, mais sa miséricorde avait adouci le choc pour ceux qui m'étaient chers. Je ne leur donnais rien parce que je ne possédais rien, et aussi parce qu'ils n'avaient besoin de rien, mais ils tenaient tout de moi.
Ceci a l'air d'une plaidoirie, et c'en est peutêtre une, car j'ai élé accusé de m'être réfugié dans « l'égoïsme des anachorètes», dans la «fainéantise catholique » ; on a dit que j'avais abandonné mes enfants.
Voici la première fois que je me défends. Ce sera la dernière.
Tant que j'ai eu un seul de mes enfants désarmé conire les besoins de la vie, j'ai forcé ma plume à marcher, ma misérable plume qui ne marquait plus sur le papier! Quand j'ai arrêté d'écrire, c'est qu'il ne restait chez nous à jeûner que Madeleine et moi.
Sommes-nous morts de faim l'un ou l'autre? Non; et il y a encore des pauvres gens qui mangent les miettes de nos miettes. Je suis levé tous les jours à cinq heures du matin . Je visite pour l'as sistance publique jusqu'à six heures du soir. On me donne pour cela cent francs tous les mois. Je te défie d'en tirer seulement moitié de ma plume !
Et je prêche par-dessus le marché, et il y a des trimestres où je touche plus de cinquante francs pour mes bavardages. Ah! ceci, c'est à mes pauvres ! J'ai « mes pauvres » comme au temps où le public me payait mes rapsodies cent mille francs par an !
A L' Il 01' Il AL. 'JO'.i
Que Dieu est bon! que Dieu est bon! Pourquoi un vaincu comme moi, comblé de paix et craignant de souffrir trop peu au pied de la croix, ne peut-il faire l'aumône de son bonheur aux vainqueurs de ce monde? Car je sais ce qu'ils endurent, puisque j'ai élé vainqueur et torturé par ma vicloire. — Mais comme j'aurais repoussé loin de moi celui qui m'aurait dit, en ce temps-là, que je mettrais ma félicité la plus chère à briser mon orgueil qui était ma vie même, la vie de ma vie!.. .
Et l'ni-je brisé, vraiment? Seigneur, arrachez de moi jusqu'à l'orgueil d'écraser mon orgueil!
Nous arrivâmes à l'hôpilal, Madeleine, Bonif et moi, comme on allait commencer l'opération. Le chirurgien était déjà à son poste. Le docteur nous laissa dans le corridor, bien que Bonif eut grande envie de voir. A cinq ans, les enfants nonl ni la notion de la mort, ni même celle de la souffrance.
Madeleine priait. Moi, je demandais à Dieu ar-
demment le mot qui fond les cœurs et réduit les consciences.
L'opération dura de quinze à dix-huit minutes.
Ce fut, à ce qu'il paraît, un chef-d'œuvre d'opération et qui réussit de la façon la plus absolue. Le docteur en était tout ému quand il vint nous chercher.
— Défense de rester plus de trois minutes avec le malade, nous dit-il, et je fausse la consigne en vous permettant de le voir; c'est un grand, grand succès, vous reviendrez demain. Ce bonhomme-là va être mis dans les journaux. Il n'a ni juré, ni grogné, quoique le chloroforme n'eût rien fait sur lui. Il est de fer.
Pauvre ami Blot ! trisle fer! mangé de misère et de vice, ces deux rouilles entretenues par l'horrible industrie de ceux qui vivent de haine et qui mourraient subitement si la grande famille française, apaisée dans son cœur par miracle, cessait de livrer à leur exploitation la folie de ses colères 1
Quand nous entrâmes, Pierre élait couché bien blanchement. Je ne le trouvai pas changé; depuis que je le connaissais, il n'avait jamais changé. La sœur de charité était en train de border son lit et lui faisait compliment de son courage.
— Je savais bien qu'on viendrait de chez vous, me dit-il, sans presque remuer les lèvres. Je suis rudement fort, mais c'est égal, de cette fois-ci j'ai idée que je vas partir pour la Syrie.
— Voulez-vous avoir M. l'aumônier? lui demanda la sœur de charité qui, à considérer le calme qui s'était fait en lui depuis la veille, le regardait presque comme un converti.
— Merci, répondit-il avec bonne humeur, on n'en use pas pour le moment.
El il ajouta en clignant de l'œil à mon adresse :
— Elle n'en sait pas plus long!
La sœur, qui était pour se retirer, revint vers lui et baisa la croix d'un chapelet qu'elle avait tiré de sa poche en disant doucement :
212 PIEl'.RE BLOT.
— C'est vrai, je ne sais que cela.
Et elle lui tendit la croix.
Pierre ne bougea pas et rabattit ses paupières sur ses yeux, niais sans bravade.
La sœur enleva Bonif dans ses bras çt le baisa. L'ayant remis à terre, elle déroula son chapelet, qu'elle lui passa au cou comme en se jouant.
— Je vois d'ici l'histoire, murmura Pierre Blot, qui secoua la tête en souriant ; on va m'enlortiller là dedans, dès que je ne pourrai plus me défendre!
Il avait l'air narquois, mais bon enfant. La religieuse s'éloigna dès qu'elle eut vu Bonif porter la croix du chapelet à ses lèvres.
Quelque chose me serrait puissamment le cœur.
Je ne sais pas si j'ai jamais senti la présence de Dieu avec plus de force qu'à celle heure-là.
Madeleine et moi, nous nous approchâmes, et Madeleine prit la main de Pierre. Nous étions
seuls. La visite médicale continuait en s'éloignant de nous. A quelques pas, dans l'embrasure d'une fenêtre, il y avait un tout jeune homme qui écrivait sur ses genoux.
— C'est celui qui rédige pour le journal de médecine, me dit Pierre; c'est pressé, ça paraît demain. Il y a dix ans qu'on n'a vu une si belle opération, à ce qu'ils disent!
Sa voix sortait très-creuse, mais il parlait neltement. Il retira sa main à Madeleine pour me la tendre, et dès qu'il eut la mienne, il la serra, j'allais dire vigoureusement.
Certes ce n'était pas la poignée de main d'un moribond.
— Elle est allée me chercher la soutane, me dit-il en parlant de la sœur. C'est une bonne fille, mais trop bête.... A cette heure-ci, Mazagran déjeune au ministère à quarante francs par tête.... farceur! Il a du talent, et il faut bien des chanceux comme lui pour faire la noce avec le malheur de Jous ceux qui souffrent....
214 PIERRE RLOT.
Pourvu que cette vieille gueuse de société ne l'englobe pas en lui donnant son content à manger et à boire. Ça coûtera cher à la société, mais elle n'a qu'à y mettre le prix, et il se fera tout, même gendarme.... Tiens! voilà le petit hâte-mort qui a fini d'écrire comment j'ai été guéri....
Il n'y eut pas plus d'amertume dans l'ironie de cette dernière phrase, que dans ce qui concernait Mazagran, et Pierre reprit tout de suite après :
— J'étais fort, mais tout s'use. . . . Donnez-moi « l'hanneton » à embrasser.
Ce fut moi qui pris Bonif, et pendant que je le soulevais, les grains sonores du chapelet de la religieuse se choquaient et chantaient.
Pierre fronça le sourcil un petit peu, pas beaucoup, et il dit en regardant Bonif :
— Le voilà qui est tout le portrait de pauvre Adèle!
— Monsieur, murmura Madeleine, avec un
A L'IIOI'ITAL. 215
mot comme tu sais les dire, on enverrait cet liomme-là tout raide chez le bon Dieu!
— Pierre, demandai-je, entendez-vous ce que dit ma bonne femme?
Il embrassait Bonif comme jamais il ne l'avait fait.
— Et vous souvenez- vous, ajoutai-je, de ce que je vous disais autrefois, moi : « Vous êtes tout près de Dieu ; il n'y a que Dieu qui ait souffert plus que vous.... »
— S'il voyait clair, votre bon Dieu, grommela-t-il, est-ce qu'il laisserait Mazagran faire son ouvrage?...
iMadeleine parla tout bas à l'oreille de Bonif, qui prit à deux mains le chapelet de la sœur et le passa au cou de son père, d'un seul temps, avec la gracieuse adresse des enfants.
Pierre resta étonné; il essaya de rire encore, mais sa lèvre résista, elle était rigide.
— C'est bête, dit-il, de profiter qu'on n'en peut plus.... Mais ça ne fait pas de maL... ni de bien
non plus.... Ah! si c'était vrai que quelqu'un a souffert plus que moi pour moi, el qu'il est mort pour me faire aussi heureux ailleurs que j'ai été malheureux ici, quand même ce serait votre bon Dieu, je le remercierais.... Mais cherche ! De la peine! Et puis de la peine! Et encore après, de la peine! Voilà tout ce que j'ai eu sur la terre! On ne peut pas croire à ce qui n'a pas le sens commun !
Je répondis :
• — Pierre, voire peine de la terre est votre richesse dans le ciel. C'est vrai que le grand Dieu est mort pour vous! C'est vrai! oh! je vous le jure! c'est lui, c'est votre Sauveur qui parle au fond de votre conscience ébranlée. Mon ami, mon cher ami, ne vous raidissez pas ! voyez, croyez, aimez! Le voici, martyrisé par vous, voilà les cinq plaies de son corps et de son cœur qui saignent le sang de votre rachat, à celte heure mille fois plus précieuse pour vous que la réunion de tous les siècles. Regardez-le! dites-lui
seulement : « Mon père ! mon père! mon père ! » Il vint une bordure humide autour de ses paupières, et de chaque côté une larme perla. Et sa bouche toucha la croix \olonlairement, mais comme à regret. Je l'entendis avec une indicible surprise, je crus l'entendre du moins qui balbutiait :
— Mon père, je vous pardonne!
J'éprouvai un clioc. Pardonner à Dieu! Je m'è-
criai:
— Ce n'est pas cela ! oh ! pauvre ami, ce n'est pas cela !
Mais je m'arrêtai parce qu'une voix disait au dedans de moi. « Il a appelé Dieu son père! Il a cessé de haïr Dieu ! Il aime Dieu ! »
11 me semblait que je ressentais ma part de la joie de Dieu.
A ce moment Pierre dit encore, et je fus seul à l'entendre, parce que Madeleine s'était éloignée à la rencontre de la religieuse et du prèlrc:
— Ma mère....
218 riERRE BLOT.
Je me penchai. Pierre parlait très-bas, mais je pus comprendre qu'il répélail encore :
— Je TOUS pardonne ....
Ainsi, cette étrange pensée qui venait de traverser mon esprit, le « pardon accordé à Dieu » «tait une illusion (peut-être) née de ce fait que Pierre avait prononcé le mot « mon pèfe » tout de suite après moi, qui appliquais ce nom à Dieu.
Ces autres mots « ma mère, je vous pardonne » donnaient un sens tout différent à ses premières paroles.
Pierre avait parlé d'abord (peut-être) de son père terrestre, puisqu'il parlait maintenant de sa mère; c'était (peut-êlre) à son père lerreslre -qu'il avait d'abord pardonné....
Je veux dire tout ce qui était en moi à cet instant où je me sentis chrétien par la charité, dans chaque fibre de mon être, plus et mieux encore ■qu'aux autres heures de ma vie si passionnément
désireuse pourtant d'appartenir tout entière à Dieu.
Pierre, dans ses longs jours de haine désespérée, avait eu trois rancunes principales, dont deux, celles qui s'attaquaient à son père et à sa mère inconnus, formulaient sa révolte contre la société. La troisième s'attaquait à Dieu presque également inconnu , et ces trois ressentiments mauvais, mais non pas inexplicables , avaient creusé l'abîme de sa misère morale, bien plus profonde que sa misère matérielle.
Il y avait des raisons de croire que son pardon de tout à riieure allait à cet homme et à celle femme, ses parents ennemis qui, par leur trahison, l'avaient jeté en proie au supplice des abandonnés, et alors Pierre, mon pauvre Iroquois de Paris, avait franchi d'un seul élan, que l'on peut dire prodigieux, le précipice qui séparait sa haine invétérée, amère, ulcéreuse, la haine qui avait été toute son existence, de la parfaite et divine charité!
Pierre était grand de toutes pièces et atteignait ainsi du premier coup d'aile, comme il arrive souvent dans l'adoré miracle de la bonne mort, à la sublimité, à la surliumanité chrétienne.
Était-ce vraiment cela? Je ne sais.
On s'obstine à juger les hommes tels qu'on les a vus. J'avais vu un tout aulre Pierre Blot. Je ne dis point qu'il n'y eut pas en lui quelque parcelle d'ange déchu. Là-bas, au Mont- Valérien, dans son sac, il m'avait fait peur, mais c'était surtout par la noire, par la désolante épaisseur de sa nuit....
Voilà que je retombe encore, en dépit de ma volonté, dans notre incurable littérature à toi et à moi ; et il le faut pour que tu me comprennes tout à fait.
Le malheur de Pierre était d'espèce jikite ; rien ne le rehaussait ; Dieu lui avait refusé tout, même le côté poignant et tragique de la torture qui aide tant au relèvement.
Cela est si vrai, que tu as dû te demander plus
d'une fois pourquoi j'appliquais une pareille énergie do pitié à des déchirements si vulgaires.
J'ai prononcé le mot, et il n'y a pas d'autre mot : c'était j^lal. sauf un mauvais petit coin d'excentricité, ce suicide, par l'absinthe, platitude double arrivant à produire l'élonnement particulier qui naît d'un excès de stupidité!
La poésie faisait défaut partout, et le prétexte à poésie; Pierre n'était même pas un coquin, loin d'être un scélérat lyrique. C'était un malheureux, et voilà tout, n'ayant rien en lui de ce qui fait explosion sous la violence d'un choc.
Et le choc violent manquait comme le reste.
J'avais donc peine à le croire grandi de la sorte soudainement, transformé, épuré jusqu'à l'admirable, jusqu'à l'invraisemblable miséricorde du fils délaissé, mort de son délaissement, à petit feu, et qui pardonne à son père et à sa mère, auleurs de cette angoisse aussi longue que sa vie!
Et qui leur pardonne de lui-même, en dehors de tbule cause, présente ou sensible, sans que personne ait dit : « Il faut pardonner, » sans les avoir retrouvés, ni vus, sans péripéties, par conséquent sans drame et par la seule puissance de la suprême illumination.... Je te dis tout cela pour expliquer, pour excuser l'irrésistible attrait qui me courbait vers l'autre alternative, la première : le pardon à Dieu , non pas que cette idée soit moins étrange, au contraire, car elle épouvantait ma propre conscience, mais parce qu'elle me semblait plus voisine de la sauvage ignorance de Pierre, plus cousine de sa populacière fierté, et aussi sans doute parce qu'elle était de moi....
Quoi qu'il en soit, je renonce à te dire la profondeur de mon émotion et l'intensité de l'oraison qui jaillissait de mon cœur. Je baisai la main de Pierre qui tenait la croix. Il ne sentit point mon baiser ou du moins rien en lui n'indiqua qu'il eût perçu le contact de mes lèvres, ni l'eau de
mes yeux qui était en gouttes sur ses doigts.
Je me retournai au bruit des pas de l'aumônier accourant avec la sœur.
Le masque de la mort était venu tout d'un coup sur le \isage de Pierre, mais on ne pouvait se méprendre au mouvement de ses lèvres, qui maintenant se collaient à la croix avec une ardeur volontaire et visible.
— Repentez-vous ! dit le prêtre précipitam-^ ment, car il craignait d'arriver trop lard.
— C'est fait I murmura Madeleine derrière lui; c'est fait et bien fait, j'en réponds !
Elle en était toujours au pardon à Dieu ^ n'ayant point entendu les dernières paroles de Pierre Blof, qui se rapportaient à sa mère, et elle dut exprimer cette idée à sa manière d'une façon très-nette, car l'aumônier s'arrêta et la regarda avec une sévérité pleine de stupeur,, comme s'il eût entendu un blasphème.
Ma pauvre Madeleine n'est pas bien forte en théologie. Elle mit sa tête sur ses mains jointes.
PIERRE RLOT.
appuyées contre le pied du lit, et ajouta doucement :
— Allez, ne craignez pas, donnez-lui l'absolution ! Est-ce que Celui à qui il a parlé n'entend pas tous les langages? Pierre a pardonné le mal qu'il a souffert et le mal qu'il a fait. Ça veut dire tout uniment qu'il veut être pardonné : la langue
lui a tourné Pensez-vous que la bonté du
Cœur de Jésus soit en reste avec son pauvre cœur ?
Moi, je priais de tout l'abandon de mon âme. Je ne savais plus, je ne voulais plus savoir... ou plutôt j'étais de l'avis de Madeleine jusque dans les entrailles de ma foi. 11 me semblait voir le Cœur d'amour, doux et bumble, et tout environné par les flammes qui changent le fumier en or pur!...
Jean fit une pause. Ses yeux cherchaient le ciel à travers le feuillage; son regard terne comme celui des aveugles qui voient, dit-on, à l'intérieur
de leur ùinc, ne reflétait plus rien des choses d'icibas. 11 resta un instant silencieux comme si la pensée trop vaste eût étonné en lui la parole. Le sang montait sous sa pâleur. Son être entier semblait vibrant, jamais je n'avais vu le recueillement transpirer ainsi hors d'un homme.
Tout à coup une larme vint jusqu'au bord de sa paupière.
— Ah! dit-il tout bas et d'une voix tremblante, j'ai peur de parler ! je n'ose pas le dire le cantique de réconciliation chanté au dedans de moi par le balbutiement, par le lapsus peut-être de cette ignorance pardonnant à l'infinie lumière de Dieu ! Si je me trompais, que Jésus ait pitié ! Je suis prêt à reconnaître mon erreur, mais c'était en moi comme l'éblouissement de la Charité suprême : Dieu aux pieds du pauvre, le Saint des saints suppliant le plus infime des pécheurs.... Car Dieu V avait supplié! J'étais sûr de cela! Et je voyais, inscrit clans la splendeur éternelle, ce pacte inouï, scellé d'un mot entre la
226 PIEP.RE BLOT.
toute-faiblesse et la Toute-Puissance, ce marché accepté du fond de l'agonie, sur un lit d'hôpital, par le misérable des misérables, je dis accepté, car il avait été offert, ce marché, du haut du ciel, par Celui qui remplit les mondes de la majesté de sa gloire!
Dieu ! ô Dieu ! Notre voie ! Notre vie I Notre salut! Grand Dieu des compassions sans limites, Dieu de la croix, Dieu fou d'amour ! 11 vous avait pardonné, lui, le ver de terre, à vous, Dieu! Et ce pardon, si pauvre chose, rencontrant la richesse de votre immense pardon à vous, rejaillissait en torrents d'éblouissantes miséricordes I
Ah! que vous les aimez, Seigneur, ceux qui rampent, comme Pierre Blot, abattus sous les humiliations de ce monde ! Ils sont si près de vous que leur moindre geste touche la blessure de vos pieds. Vous les égalez presque à vous, dans la belle partialité de votre tendresse, et il est permis de leur dire comme à Vous : Sed tantum die verbo.... « Dites seulement une parole, » ô
vaincus d'ici-bas! Vous avez un trésor tout amassé,, ne le laissez pas perdre faute d'une parole !
0 malheureux ! ô bienheureux ! ô foulés aux. pieds! Troupeau esclave, malmené par la rage des chiens de Satan, politiques, sociaux, Httéraires, acharnés à volro perte, parce que votre perle est leur fortune d'un jour et qu'ils se guindent sur le monceau de vos tortures jusqu'à l'assouvissement de leurs aveugles ambitions ! 0 misérables ardemment chéris de Dieu! vous êtes de toute éternité dans son cœur, et de toute éternité il abaisse vers vous les désirs de sa tendresse insatiable ! Souffrants, indigents, dédaignés, gloires choisies , appelés avant tous, préférés, aînés, âmes parées des splendeurs nuptiales de l'agonie I
C'est pour vous que l'ange salua la Bénie entre toutes les femmes, pour vous que l'adoré mystère de l'Incarnation exhala le cantique des suprêmes triomphes entre les lèvres de Marie immaculée , — pour vous que Jean-Baptiste
tressaillit de joie dans les flancs fécondés de la stérile, — pour vous que l'étoile éclaira les mages et que les bergers vinrent, instruits par les voix du ciel, autour du berceau d'humilité et de gloire où dormait votre roi, le seul Roi! — pour vous que Joseph, travail, modestie, chasteté, grandeur, obéissance, s'enfuit en Egypte avec le précieux dépôt, honte et honneur de sa maison, — pour vous que le divin Enfant grandit dans l'obscurité laborieuse, — pour vous que le précurseur nourri de jeûne et vêtu d'un cilice ouvrit la voie dans le désert, annonçant le Verbe du Père, — pour vous, pour vous, pauvres gens, grands prédestinés, que Jésus sortit enfin de son ombre, jonchant ses chemins de miracles; — pour vous, ah ! pour vous, qu'il tria douze disciples pareils à vous , pour vous encore qu'il opéra tant de merveilles sur les corps et dans les âmes de ceux qui vous ressemblent, purifiant, guérissant, ressuscitant, et vous couvrant de lui, et vous mêlant à lui, et vous logeant au
plus profond de lui, jusqu'à pouvoir dire en parlant de vous : « Ce qui leur sera donné me sera donné à moi-môme ! »
0 pauvres I ô riches de l'inestimable opulence qui est dans le dénùment,dans la faim, dans la soif, dans le froid, dans l'humiliation, dans les larmes, frères de Jésus! fils de Jésus! favoris de Jésus ! héritiers de sa croix, bénéficiaires de son précieux sang, cœurs inondés par l'eau d'angoisse et d'amour qui jaillit de son côté ouvert par la lance !
0 peuple innombrable des vaincus , des déchus, des souillés, des infâmes ! vous à qui le ciel est si facile et la terre si dure, vous qui êtes désirés, vous qui êtes implorés d'en haut, comment se peut-il trouver parmi vous un seul être assez insensé pour rejeter loin de lui son divin patrimoine et pour échanger son droit d'aînesse royale contre la fumée du plat de lentilles!...
A mesure que Jean me parlait sa voix redeve-
nait sonore. Elle m'enveloppait et me baignait» pénétrante comme la chaleur de sa piété si belle. Tout ce qu'il me dit alors est en moi, et pourtant, je n'ai pas pu le rendre tel qu'il me le dit. Peut-être ai-je eu tort même de l'essayer. Jean avait une bouche d'or, mais il était de ces éloquents que nul ne sait traduire.
Il reprit son récit et dit :
Aune seconde question de l'aumônier qui sollicitait une marque de repentir, Pierre dont les yeux mouillés parlaient répondit par un mouvement de tête appréciable et reçut aussitôt l'absolution.
Pendant que le prêtre en prononçait la formule, Pierre eut un choc intérieur qui bouleversa ses traits si violemment, que Bonif, épouvanté, se rejeta en arrière, mais ce ne fut qu'une passagère convulsion et, presque au même instant, le malade parvint à soulever sa tête.
Il me regarda.
Je crus voir le nom d'Adèle errer sur ses le-
vres, mais il ne faudrait pas tout à fait s'en fier à moi.
Le mot « merci » sorlit de sa bouche, cela , j'en suis sûr, et le mot « Dieu » ; et il pressa la croix du chapelet contre sa poitrine, pendant que ses yeux priaient.
Nous étions tous à genoux.
Il y eut, comme le dit Madeleine, « un vent de clarté » qui passa sur lui, et Bonif frappa ses petites mains l'une contre l'autre en criant :
— Papa est guéri !
En ce moment la tête de Pierre Blot retomba sur l'oreiller et il dit par trois fois, d'une voix qui fut entendue jusqu'aux exirémités de la salle, l'invocation même que je lui avais dictée : «Mon père! mon père! mon père! »
Et ce fut fini de lui sur la terre; Madeleine l'embrassa et lui ferma les yeux.
Cette mort ne souriait pas comme la dernière pensée de mon père.
252 riERP.E BLOT.
Mais il y avait au front de ce délivré un rayon de repos profond et d'austère béatitude.
Comme l'aumônier se relevait , une pauvre vieille femme dont l'agonie se prolongeait depuis quarante-huit heures, dans la salle voisine, appela, criant :
— Moi aussi, moi aussi ! Je le veux !
Elle avait repoussé jusqu'alors les secours de la religion, accueillant le prêtre par de grossières invectives chaque fois qu'il se présentait. Quand l'aumônier arriva près de son lit, elle lui dit :
— Dieu est venu. L'homme a prié. J'aurai ma grâce aussi.
Et elle se confessa dans les larmes....
Comme Jean ne parlait plus, je lui demandai d'un ton très-dégagé, car j'avais peut-être honte de l'émotion extraordinaire qui me tenait :
— Ah çà ! faut-il entendre que tu regardes ce Pierre Blot comme un saint?
A L'HOPITAL. yô3
— Il faut entendre, me répondit-il, que je crois en Dieu et en chaque parcelle de Dieu, si ce n'est pas une impiété de parler ainsi, même par figure, de l'Être absolu et indivisible. Je crois à la riche part des déshérités, aux joies promises à ceux qui pleurent, à la glorification des humbles, à la céleste revanche des opprimés. Dieu est partout, et le fait miraculeux de sa présence partout ne peut être assurément ni amoindri, ni augmenté. Et pourtant Dieu était venu ici, quoiqu'il y fut déjà, repassant au travers de lui-même, parce que Dieu plane, plus présent en quelque sorte, plus intime, plus pénétrant aussi et plus enveloppant, par Jésus, à la fois Dieu et roi des anges de Dieu, au-dessus de la suprême angoisse des souffrants qui sont les hôtes de son divin Cœur. Je ne suis certain que de la miséricorde infinie du cœur de Dieu : et qui donc aurait l'audace de répondre précisément à ta question? Sais-tu ce que c'est qu'un saint?... Mais chaque fois que je récite le psaume
Laudate,pueri, Dominum/]Q pense à Pierre et je le vois « suscité hors de sa boue^ » par la main du Blessé adorable dont le sang répandu est un océan de grâces, et je vois le Père des pauvres, le Roi de gloire, épris des attraits de la misère, amener Pierre Blot, le dernier des derniers, « pour le placer parmi les princes^ de son peuple ». Je prie pour lui, mais je le prie de prier pour moi....
Jean poursuivit après un silence :
— Pendant que nous traversions la salle pour nous retirer, je m'aperçus que Madeleine n'était plus avec nous. Bonif que je tenais par la main me dit :
— Elle est tout là-bas arrêtée avec un vieux.
Je revins sur mes pas. Madeleine parlait en effet à un petit vieillard malingre qui n'avait rien sur sa têle dénudée qu'une ficelle en ban-
* .... de stcrcore erigens paiiperem....
— Vt collocet eum mm principibus.,, populi sui.
A I/Iini'ITAL.
deau soutenant un abat-jour vert. Un séraphin blond tout en guenilles le menait, parce qu'il n'y voyait pas à se conduire.
Au moment où j'arrivais, il quittait Madeleine pour reprendre sa marche tremblotante vers le haut de la salle.
— Monsieur! oh! monsieur! me dit-elle, riant et sanglotant, c'est un pauvre à Pierre Blot, qui vient jusque de Courbevoie!
Bonif s'écria :
— Je le connais bien ! c'est L'ancien noble! on lui portait la soupe du temps de maman Adèle, et il se fâchait quand la soupe n'était pas bonne I
— 11 m'a donc arrêtée, reprit Madeleine, pour me dire bien poliment : «Madame, je ne peux pas lire les numéros, voulez-vous m'enseigner le lit de Monsieur Pierre Blot> qui a le 16. »
— Il a eu des mille et des cents, celui-là ! fit Bonif d'un air important. Papa l'appelait « vieux jésuite », mais c'était sacré tout de même; fallait qu'il aie sa part de soupe!
Madeleine l'embrassa.
— Depuis plus de six ans, ça dure, ajoutât-elle. Le vieux a connu Madame Adèle, et il pleure toutes les larmes de son corps, en parlant de Pierre et en disant : « Je n'avais plus « que lui!... »
Nous aussi, nous pleurions.
Les naturalistes ont écrit de belles pages sur la prodigieuse grandeur de Dieu , considérée, surtout dans le détail des infiniment petits. Ils montrent l'animal vivant sur la terre, l'insecte vivant sur l'animal, sur l'insecte l'animalcule invisible et sur l'invisible je ne sais quoi qui n'a pas de nom possible, mais qui vit !
Ainsi descend plus bas encore et monte encore plus haut l'échelle du miracle d'amour, depuis la générosité illustre d'un Rothschild jusqu'à l'obscure compassion de Pierre Blot.
Et que verrions-nous, je te le demande, s'il se pouvait que Midas tout en or donnât de son opulence autant que Pierre Blot îait de sa soupe 1
A I/IIOI'IT.VI.. 'loi
11 en est de la société comme de la nature : c'est par en bas que se cachent les trésors.
Les gens qui regardent le drap luisant de ma redingote ont envie de sourire quand je parle de « mes pauvres », à moi ! Et les gens ont raison : c'est drôle. Eh bien ! Pierre Blot était un de mes pauvres, et Pierre Blot avait ses pauvres !
Et faut-il ajouter que la justice de Dieu retourne sens dessus dessous l'échelle miraculeuse dont je te parlais tout à l'heure, l'échelle de charité, qui est l'échelle même du salut.
Chacun de nous, en définitive , sera récompensé selon la proportion exacte de l'amour dépensé, c'est-à-dire du sacrifice offert, et non point selon la valeur vénale de l'offrande.
Il y a tel sou qui vaut tous les milliards de l'univers !
Et il se trouve que Crésus, tant généreux qu'il soit, n'ayant jamais pu donner la moindre part de « son nécessaire », reste terrassé par son bien au pied de l'échelle, tandis que Pierre Blot, qui
a eu faim de sa soupe partagée, est au sommet voisin du ciel et n'a plus qu'à dire tout bas quand vient le moment : « Me voici, mon Père, c'est moi ! »
Depuis quelques instants, je voyais se former, du côté de la maison, la procession des futurs auditeurs de Jean. La partie de barres était fmie, et les enfants, pressés de savoir, étaient allés chercher mes sœurs, ma femme, toutes les autorités qui avaient assez d'influence sur Jean pour avancer l'heure de l'histoire.
Jean restait pensif, cherchant peut-être un « mot de la fin » pour conclure son terrible parallèle entre l'opulence et la misère ; il ne voyait point tout ce monde grand et petit qui arrivait le long de l'allée.
— Tiens ! fit-il, quand il se vit entouré, en relevant les yeux, vous voilà déjà 1
— Nous venons pour la Première communion, dit ma femme.
— On nous a promis la Première communion^ ajoutèrent mes sœurs.
Et pendant que chacun prenait place sous la tonnelle, le plus près possible du conteur, le mot première communion glissait de tous les cœurs à toutes les lèvres, éveillant ici un souvenir profond, là une mystérieuse espérance, caressant toutes les âmes, mettant dans l'air ce souffle enchanté : parfum d'encens et de printemps, de ferveur et de ileurs, d'harmonie, d'abandon, de sacrifice et d'allégresse, celte senteur d'exquise adoration, épandue autour du festin où les enfants heureux sont servis par les anges, celte haleine de Dieu mourant d'amour qui, pour une heure qu'on la respire, embaume, pénètre, et ravit tous les jours de la plus longue vie....