‹ Pierre BlotChapitre 16 sur 17 · LE SALUT DU SA IM -SACREMENT · texte numérisé non relu

LE SALUT DU SA IM -SACREMENT

Tout cela laissait à la nef trop large une apparence d'abandon, et quand nous entrâmes, la vue de cette maigre poignée de fidèles groupés au-devtint de la balustrade nous causa une impression pénible , d'autant que l'ostensoir rayonnait déjà sur l'autel, entouré de son luminaire.

L'église elle-même, placée, si j'ai bonne mémoire, sous l'invocation de saint Maurice, ne gardait pas la respectable pbysionomie que son grand âge aurait dû lui assurer, à cause des nombreuses et maladroites restaurations qui l'avaient partout recousue sans la consolider.

11 n'y avait là de vivant que la chapelle dédiée à sainte Geneviève avec ses deux ifs à c'crges et sa profusion d'ex-voto modelés en cire.

On était debout pour le Magnificat. Nous prîmes place au dernier rang et nous nous mîmes tout de suite à chanter, Madeleine avec sa voix tremblante d'enfant, moi de ma basse-taille, trop sonore, à ce qu'il paraît, puisque bien des gens

12i5 PIERRE RLOT.

l'ont accusée de faire scandale dans les églises de Paris.

Parmi les nombreux Tartufes que je t'ai déjà dénonfimés, j'ai oublié un pauvre bonhomnne plus à plaindre qu'à blâmer : Tartufe poltron qui tremble de provoquer la colère ou le sarcasme de l'impiété, et qui se « scandalise » ne pouvant faire mieux.

Moi je chante haut parce que je veux que Dieu m'entende et les hommes aussi.

J'ai idée que si tous ceux qui chantent chantaient haut, bien des poltrons seraient guéris de leur poltronnerie, car le grand concert de cet hymne qui monterait autour d'eux vers le ciel les envelopperait de courage; ils sentiraient Dieu partout entre leur timidité et l'audace de leurs ennemis. Et ils chanteraient à force d'entendre chanter.

Et dès que l'âme chante, elle n'écoute plus ni la menace du monde, ni le murmure de sa propre lâcheté.

LE SALUT DU SAINT-SACREM E.NT. Vil

Dans l'église de Nanterrc personne ne se scandalisa de moi ; le petit troupeau des fidèles continua de clianler à sa guise en me laissant chanter à la mienne. Deux ou trois bonnes dames se retournèrent pour voir qui était là et sourirent au joli minois du petit qui dormait, sage comme une image, dans le châle de Madeleine.

Tout de suite après la bénédiction du Saint- Sacrement, et pendant qu'on entonnait le Laudale, j'allai trouver le vicaire, car c'était le bon \ieux curé qui officiait.

Je ne peux pas cacher qu'il y eut un peu de défiance dans le regard que le vicaire m'accorda. Ma basse-taille l'avait étonné et inquiété; il m'a avoué depuis qu'en me voyant si maigre, si haut sur jambes et si mal habillé, il avait pris un peu l'éclat de ma psalmodie pour une « provocation. »

C'est tout simple, et je suis bien loin de blâmer notre vicaire. Tant de gens tiennent leur drapeau dans leur poche, bouchonné comme un

mouchoir, que ceux qui le montrent sont naturellement sujets à caution ; l'heure est proche où la sagesse des nations éditera le résumé définitif des prudences humaines ainsi formulé : « Défiez-vous de la franchise. »

Le vicaire me fit comprendre par un signe qu'il m'écoutait, et ma première parole n'était peut-être pas de nature à calmer l'inquiétude que ma tournure avait fait naître.

— Monsieur l'abbé, lui dis-je, ne laissez personne sortir, je vous prie. Il se peut que nous ayons bL^soin de quelqu'un parmi les bonnes âmes qui sont ici.

— Pourquoi faire? » me demanda-t-il. Je répondis :

— Pour une de ces œuvres charitables qui n'attendent pas et qu'il faut accomplir coûte que coûte tout de suite.

Le fulur Bonif, continua Jean, s'était tenu tranquille tant que l'orgue et les chants avaient rempli l'église ; il fut éveillé par le silence et se mit à criercomme j'avais psalmodié loutà l'heure, sans respect humain aucun. Et Dieu sait qu'il avait de la voix!

— Ce n'est pas un baptême? me ditle\icaire, cet enfant-là a au moins trois ans.

— Il y aura, lui répondis-je, baptême, enterrement, et encore autre chose, et si quelqu'un

ici tient à la mairie je vous serais obligé de le prévenir.

Je fus interrompu par l'approche du curé, car nous étions dans le bas côté de gauche, au tournant de l'abside, près de l'entrée latérale du chœur.

— Il s'agit de quelque accident, lui dit le vicaire, et ce monsieur (c'est lui qui chantait) désire qu'on prie les fidèles de rester.... peut-être pour une quête.

— Peut-être, dis-je, moi je n'ai que mes cent sous....; mais parlez vite à vos paroissiens, car voilà les bonnes sœurs qui s'en vont, et s'il y a ici un médecin, quelqu'un de l'autorité et des membres de la conférence, priez qu'on vienne à la sacristie. C'est très-grave et c'est très-pressé.

Je fis signe à Madeleine qui me regardait, et je pris le premier le chemin de la sacristie où le vicaire arriva en même temps que moi. Je ne sais pas ce que lit M. le curé, mais au bout d'une minute, les bons chrétiens de Nanterre com-

A NANTEKIIE. 131

mencèrent à arriver, et tout le monde demandait : « Qu'est-ce donc? qu'y a-l-il? »

Les dames, je dois le dire, devinaient à moiliê, car ma pauvre Madeleine était trop vieille pour avoir un si pelit enfant. Le bon curé m'invita à m'expliquer brièvement en me faisant comprendre que chacun ici avait plus ou moins besoin chez soi, et j'entendis le vicaire répondant à quelque demande de renseignement sur mon compte qui disait :

— Il a l'air d'un original; c'est lui qui chantait.

Ma foi, je racontai l'histoire de Pierre Blot, en grand, depuis le commencement, en y mettant tout, même le rôle de Tartufe-politique, et je dois dire que Tartufe eut un succès assez vif.

Il n'y a pas d'endroit au monde où ce Tartufelà soit mieux connu que dans la campagne de Paris. Le vicaire, amnistiant ma basse-taille, vint me donner des poignées de main, et le docteur voltairien, que son beau-frère, le membre de la

152 IMEP.P.E HLOT.

conférence, était allé chercher au Café du Commerce^ au Café de l'Indiisfrle ou au Café des Voyageurs^ me dit bonnement :

— Vous èles roide avec les libéraux, vous! L'idée de décoiffer Tartufe de sa calotle pot r lui mettre un feutre mou est drôle, surlout dans une sacrislie,... Ailleurs ça ne prendrait pas si bien.... Il faut que nous allions constater le décès de la femme avant la nuit, eh! beaufrère?

— Le petiot attend son baptême depuis trois ans, fit observer doucement Madeleine ; et avec un papa comme le sien, c'est pire que s'il était à l'article de la mort. Le plus pressé est d'en foire un chrétien.

Le bon curé hésitait, car les règlements sont sévères, mais après ce que je lui avais dit de Pierre Blot, il ne pouvait manquer d'admettre le cas d'extrême urgence. L'enfant à qui on avait donné du lait sucré avec du pain ne criait plus. Il fut ondoyé séance tenante condilionnellement,

A NANTERUE. 133

et non sans une certaine solennité, car les témoins ne manquaient pas.

Madeleine et moi, en prometlant d'être ses parrain et marraine au baptême régulier, nous lui donnâmes d'avance ses noms : Boniface pour le saint du jour, Pierre pour son père, et Jean à cause de moi: Madeleine le voulut ainsi.

Toutes les femmes présentes, religieuses, dames et paysannes, se chargèrent en commun de le vêtir, et il lui fut promis pour le lendemain une garde-robe complète, ce qui ne parut pas le rendre plus lier.

J'avais décliné mon nom de famille au bon curé, lors de l'ondoiement, mais le libre docteur, qui était un peu sourd, ne l'avait pas entendu. Il se le fit répéter par son beau-frère l'adjoint, et aussitôt il s'écria :

— Je le connais! Ah! elle est bien bonne, par exemple! voilà une histoire!

Et marchant vers moi les deux mains tendues, il ajouta :

— J'ai lu VOS romans, il y en a de roides ! et vos articles du temps où la religion ne vous étouffait pas, eh !...- Il y avait diablement de l'esprit là dedans! Mais rien de saint Vincent de Paul, dites donc? Tonnerre! Depuis quand avez-vous cessé d'épousseter les soutanes sur le dos de ceux qui les portent, Monsieur le rédacteur du Figaro, ei du Nain jaune et de la Revue de Paris?

Cela jeta un froid subit dans le coarant des sympathies qui m'entouraient déjà, d'autant que cet impitoyable docteur me secouait la main avec la plus compromettante cordialité.

— Il y a des noms qui se ressemblent.... voulut dire le bon curé.

Mais je l'interrompis tout net pour déclarer à hiute voix :

— C'est bien moi, il ne s'agit pas d'un autre ; j'ai été pendant des années et des années un détestable coquin !

— Pour ça ce n'est pas vrai ! s'écria Madeleine.

— Je m'entends, fis-je en secouant à mon tour

A NAIS TEK RE. 135

et vigoureusement la main du docteur, non pas un coquin à la façon de Mandrin, de Cartouche ou des citoyens (el et tel, mais un coquin par imprudence et par ignorance, un libre toucheà-tout comme l'estimable docteur qui me fait l'amitié de me rappeler mes coquineries. Ah ! j'en ai gros sur la conscience I Et de toutes couleurs ! Le docteur se trompe bien un petit peu;' je n'ai jamais insulté les prêtres, mais j'ai fait pis : je les ai protégés du haut de ma chaire de Polichinelle, je les ai régentés, moi, Guignol, je leur ai prodigué ex cathedra mes conseils d'Arlequin; je crois même que je les ai bénis, drapé que j'étais dans ma vaniteuse suffisance qui s atlribuait tout doucement l'infaillibilité du pape et l'autorité des conciles. Mes romans enseignaient la charité aux apôtres, mes articles apprenaient la théologie aux docteurs et je disais à Jésus- Christ : « Mon Dieu, vous n'êtes pas du tout un mauvais Dieu, mais vous devriez faire ceci et cela, et encore autre chose : ce serait mieux.

lôG l'IEIlUE ULOT.

Voyons ! soyez raisonnable ! Je m'intéresse à vous et je m'engage volontiers à faire quelque chose pour vous, si vous voulez écourler votre immensité de façon à ce qu'elle lionne commodément dans ma cervelk*. » Je ne disais pas cela textuellement et je ne le disais pas au Café des Voyageurs, ni au Café de l'Industrie, ni au Café du Commerce de Nanterre, comme vous, docteur, mais je le radotais à Paris, dans des estaminets beaucoup plus sonores qui étaient mes livres et mes journaux. Et je gagnais de l'argent avec ces bourdes-là en y mêlant ce qui s'appelle des « idées » morales et politiques, telles que les cas de conscience d'Ernestine, les plaidoyers de Léon contre le gouvernement, les scrupules sociaux de Lacenaire, les excuses de Mme Barrabas, les intempéries de la duchesse de Follembouche et les bonnes intentions de cet éternel idiot, le prince Adolphe, acharné à rebâtir le monde sur un plan amendé par lui, c'est-à-dire par moi. Ce n'est pas fort toutes ces machines-là, mais ça

A NAMEllUE. 437

lail du mal. J'avais des gens qui me lisaient, puisque vous m'avez lu, docteur. J'en avais qui m'admiraient, ma parole! Quelques-uns criaient derrière moi : « Ali! le bel esprit! ah! le grand cœur! » J'élais assez de leur avis, seulement je les trouvais froids.... Docteur, mon cher docteur, je parie que vous avez aussi vos flalteurs à l'estaminet du Commerce?

I! voulait retirer sa main, mais je la tenais ferm-^. Toute ma vigueur est dans mes poignets qui sont d'acier.

Je crois bien que mou auditoire ne devinait pas oîi j'en voulais venir, mais on voyait le docteur dans l'embarras, et l'adjoint, son beaufrère, donna le signal de la gaieté.

Un petit abbé en herbe, le neveu du curé, qui venait justement d'entrer, révéla en ce moment l'envers de ma gloire de romancier en s'écriant :

— C'est le fameux M. X..., qui prêche maintenant les ouvriers à S.aint-Sulpice!

• Vraiment ! fit l'adjoint en s'adressant à moi,

que ne le disiez-vous, confrère ! On parle assez souvent de vous à nos réunions, et nous avons dit le Sub tuum que vous demandiez pour être débarrassé du péché d'orgueil.

— Merci, répondis-je, redoublez, je vous en prie, mon orgueil tient dur. Mais je ne vous lâche pas, docteur, c'est vous qui m'avez tendu la main le premier ici....

— 11 va le manger! dit le petit abbé.

— Vous êtes, continua i-je, au Café du Commerce, ce que j'étais dans le public un peu plus large qui s'amusait de ma pauvre littérature. Vous valez mieux que moi, parce que vous faites moins de mal que moi, ne parlant pas tout à fait si haut que moi, mais vous et moi, et tous les hommes, hélas! nous sommes des ballons soufflés d'orgueil....

— Comme c'est ça! dit l'adjoint. Ah! beaufrère, beau-frère! L'orgueil! Un ballon! Ça y est!

— Monsieur l'adjoint, m'écriai-je, j'ai dit « tous

A NAiSTERRE. 139

les hoiniues », aussi bien ceux de la conférence que ceux de rcstaniinel.

— Je l'entends ainsi, confrère, répliqua ladjoint très-bonnement, et nous ne vous marchanderons pas un autre Sub tiium, à roceasion.

Je ne sais pas comment sont faits à présent les adjoints de Nanterre, mais je te donne celui-ci pour un des esprits les plus doux et les plus lins que j'aie rencontrés sur ma roule. Son mot amena un sourire sur les lèvres de ceux qui le comprirent: ils n'étaient pas en majorité.

— Ah çà, me dit le d.octeur, sans mauvaise humeur aucune, est-ce que vous allez me laisser tranquille à la fin, vous? D'abord, il n'y a pas de Café du Commerce, ici : je vais tout uniment à la brasserie.

— Bravo 1 j'aurais dû deviner la brasserie ! eh bien! je voulais vous dire comme à un vieil ami, puisque nous sommes de vieux amis, vous et moi, de par mes fredaines imprimées : que vous avez,

140 PIERRE liLUT.

\oiis, providence des malades, un méfier de saint, tandis que moi, écrivassier, j'avais un métier de gueux; que vous êtes au-dessus de moi par vos études, par le bien que vous avez fait, par voire cœur qui éclate dans vos yeux, par tout ce qui jn'allire vers vous, digne homme, et que, puisque j'ai renoncé, pour avoir la paix de la terie, avant le Ijonheur du ciel, à des milliers d'amis comme vous, mes lecteurs d'autrefois, mes bien-aimés lecteurs, vous pourriez bien, dans un but pareil, brûler la politesse à la demi-douzaine de libres chopeurs qui vous applaudissent à la brasserie. . . . Voulez-vous me donner à dîner, ce soir? j'accepte.

Je lui lâchai la main et, sans attendre sa réponse, je pris ma voix d'orateur pour faire un sermon de trois minutes où j'établis que mon rôle étant à peu près achevé, celui des chrétiens de Nanterre commençait à l'égard de la femme décédée, de son enfant et même de son mari.

Dans toute la force du terme, je prôcliais des c'onverlis.

Quand nous prîmes la route de la cabane de berger en ruine où la pauvre Adèle avait cessé de souffrir, nous étions une vingtaine, c'est-àdire tous les hommes qui avaient assisté au Salut, et la moitié des femmes, plus quelques passants, et notre procession s'allongea encore en chemin.

Bonif fut laissé à la garde de la femme du bedeau. Je me souviens qu'en escaladant le Mont-Yalérien, M. le curé portait une chemise à la main et l'adjoint un pantalon. Le docteur avait une casquette sous son bras. C'était la toilette de Pierre Blot, dont j'avais fait le portrait en costume romain. Un des riches paysans, membre de la petite conférence, s'occupait déjà de lui trouver de l'ouvrage, et si j'avais voulu « placer » Bonif, j'aurais eu dix maisons pour une; mais Madeleine tenait déjà au peliot.

Elle allait devant, avec une religieuse et deux

142 PIERRE RLOT.

bonnes dames à qui elle répétait noire aventure plus en détail et d'une façon bien autrement intéressante que je n'avais pu le faire. Elle n'était pas tendre pour Pierre Blot, mais elle faisait de la pauvre Adèle une martyre et presque une sainte.

Moi je marchais, bras dessus, bras dessous, avec le docteur, qui me suppliait de lui parler franchement et de lui avouer que je ne croyais pas un mot de toutes « ces farces ».

C'était absolument le même mot que Pierre Blot, remarque bien cela, — quant à la religion.

En politique, au contraire, le docteur se contentait de la formule libérale la plus bonasse, et quand je lui dis que Pierre Blot, le communeux, était fils légitime de ses doctrines à lui, docteur, simple libérâtre, ou plutôt de sa non-doctrine, arrangée en dogmes d'Yvetot, à l'usage des « bonnes gens » deBéranger, il se fâcha tout rouge, lui qui ne se fâchait jamais.

Je veux faire encore remarquer ceci : il abominait Pierre Blot avant même de l'avoir vu^

comme de certains pères à la Jean-Jacques détestent l'enfant qu'ils ont déposé contre un mur et qu'on leur rapporte à l'improviste.

Pierre Blot n'a jamais eu de succès dans le libéralisme, qui met son honnêteté à le renier pompeusement. Il n'y a pour flatter Pierre Blot que Tartufe en mal d'élection, et il n'y a pour aimer Pierre Blot que nous autres catholiques, domptant la répugnance et domptés par la charité.

Les libéraux « sages » et braves garçons, et désintéressés comme le docteur, qui ne briguait rien (sinon la croix d'honneur en sourdine), ont purement et simplement horreur de Pierre Blot.

Quant à Tartufe-candidat, dès qu'il est élu, il prend Pierre Blot en grippe, comme tout débiteur insolvable garde rancune à son créancier dans la logique de l'ingratitude humaine, — à moins que Tartufe-candidat ne soit aussi en même temps TaTtufe-journaliste, auquel cas il continue de

m PIERP.K I!LOT.

caresser Pierre Blot, tant que Pierre Blot lui apporte son sou.

Ah ! Pierre Blot est bien près du ciel, car il n'a point de refuge sur la terre!

Nous avions avec nous Tautorilé, sous la forme du garde champêtre, coreligionnaire du docteur, mais moins lettré; je me souviens qu'il y eut une longue discussion au sujet de la levée du corps. Tout ce qui était compétent dans noire caravane admettait la distinction suivante dont j'entendais parler pour la première fois : « Si le suicidé est dans une maison, disaient-ils, on doit attendre la constatation judiciaire; mais si la dépouille mortelle se trouve dans un lieu non clos, on peut la transporter pour la mettre à couvert. »

Ici la loge de berger abandonnée avait bien une manière de toit, mais elle n'avait pas de porte, ce qui, au point de vue de la jurisprudence de Nanlerre, aurait rendu le cas épineux si le docteur, après examen, n'eût constaté légalement qu'il n'y avait point de suicide, Adèle

ayant succombé à une congesUon pulmonaire.

Avant tout, j'étais entré seul dans la cabane pour procéder à la toilette de Pierre. Je le retrouvai à la place même où je l'avais laissé, accroupi par terre auprès du sac où était le corps d'Adèle; 1 fit d'abord quelque difficulté pour se laisser vêtir, flairant, comme il me l'avoua, la provenance calotine de toute la défroque apportée par moi; mais les scrupules d^ Pierre Blot, sincères ou non, ne sont jamais bien profonds et s'évanouissent dès qu'un regard jeté à la ronde l'assure qu'il n'y a là aucun frère et ami pour lui reprocher sa faiblesse : il fut, du reste, d'une loyauté parfaite, car il me dit en passant la chemise:

— Vous savez, ça ne m'engage à rien. C'est pour pouvoir aller derrière Adèle, tout seul de mon bord, et non pas en rang avec vous autres.

11 sortit quand le curé entra, et se relira sans forfanterie derrière la loge. Le curé béni l le corps et récita les prières, répondues par ceux qui

iG PIERRE BLOT.

avaient pu entrer et par ceux qui restaient au dehors. Adèle fut placée sur un brancard et on la recouvrit d'un drap noir pour la porter chez la pieuse dame qui s'était chargée de l'ensevelir et de la mettre dans son cercueil.

Nous suivions tous en procession, pendant que quelques soldats, groupés çà et là au revers du Mont-Valérien, nous regardaient de loin avec étonnement.

Pierre avait trop présumé de ses pauvres jambes quand il avait parlé de suivre tout seul. Je le soutins d'abord de mon mieux, mais cela ne pouvait suffire longtemps, et l'adjoint vint à mon aide, de sorte que Pierre Blot se trouva soutenu et presque porté, pendant les trois quarts de la route, par deux cagots de Saint- Vincent de Paul.

Et je ne pouvais m'empêcher de songer que c'était là une figure bien frappante de l'œuvre modeste et grande qui porte le nom du plus ardent parmi les apôtres de la Charité. Sa joie la meilleure, à cette œuvre, n'est-elle pas de secou-

rir ceux qui la haïssent et de protéger ceux qui la calomnient? Et n'est-ce pas là précisément la source des défiances qui l'entourent depuis sa naissance et qui ne mourront jamais? Comment ceux qui se font une religion do la vengeance croiraient-ils à ceux qui n'ont d'autre culte que le pardon?

Et le mot pardon ne vaut rien. C'est amour qu'il faut dire : le vrai chrétien doit aimer son ennemi : c'est la loi stricte, en dehors de laquelle il n'y a ni sainteté ni salut.

Oh! que nous sommes loin dans nos premiers mouvements de cet héroïsme nécessaire î Mais quand nous en approchons par l'effort de notre volonté, fortifiée et trempée dans la grâce, quand, à force d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, nous arrivons à aimer l'homme, notre frère ennemi, juste autant quenous-même, quel pur sanctuaire que notre cœur et quel radieux tabernacle!

Il faut êtrejuste et ne point se révolter contre

ce qui est la nature même des choses : Les œuvres catholiques excitent la défiance, et il n'en peut être autrement, parce qu'elles tiennent du miracle; elles ont presque toutes une histoire qui sort du vraisemblable et gêne la raison.

Elles naissent de rien en apparence : du grain de sénevé, le plus petit des grains, et sortent de son imperceptible germe. Au lieu de commencer avec fracas au bruit des prospectus menteurs qui sonnent la fanfare des écus, elles se glissent hors de terre en quelque coin ignoré, toutes pauvres et si faibles! On marche dessus sans les voir....

Ce sont les semis du Dieu humble.

La sagesse humaine a vraiment motif de se fâcher contre ces « entreprises » follement conçues, qui débutent sans capital, ayant beaucoup à donner, n'ayant rien à recevoir et qui grandissent proportionnellement à leurs pertes, pendant que tant de sociétés commerciales meurent dans leur propre opulence et secouent le monde des

affaires en s'abîmant sous les avantages combinés de leur loyauté, de leur habileté, de leur prospérité!

N'y a-t-ilpasici maléfice ou escamotage? Et Tartufe-industriel, au lendemain ou à la veille de sa faillite, n'est-il pas excusable de maugréer contre ces sorcelleries?

Ce n'est pas seulement le pauvre Pierre Blot quia une dent conlre Saint-Yincent de Paul et SCS enfants, c'est loi, aujourd'hui; c'-était moi hier; ce sont les esprits sérieux et les esprits frivoles; ceux qui savent faire les additions et ceux qui savent défaire les addilions,* les honnêtes, les adroits, les rusés, les francs, tout le monde : y compris les gouvernements.

Il est naturel, en effet, de ne pas croire aux miracles.

Quand on ne croit pas, il est naturel de nier; j'allais presque dire de calomnier. Il faut la foi pour voir au-dessus de la nalure.

Je me souviens d'avoir dit en ma vie que la

dévotion à Notre-Dame de Lourdes était une imposture et par conséquent une impiété.

Je me suis moqué du Sacré-Cœur de Jésus! Je m'en souviens, si le Cœur de Jésus l'a oublié.

Ah ! ce n'est pas moi qui m'arrogerai jamais le droit d'être sévère à l'endroit des scrupules de la raison, cette courte-haleine de l'âme! J'ai pitié des infirmes du fond de mon infirmité, et puisque nous en sommes à cette chose si insuffisamment titrée : les « conférences» de Saint-Vincent de Paul, je conviens volontiers que tout esprit « pratique » doit soupçonner un dessous de cartes en écoutant pareil conte de ma môre-l'oie. Je te fais juge.

C'était dans les années qui suivirent la révolution de 1830, c'est-à-dire à cette époque choisie où l'indifférence religieuse atteignit en France son summum. Paris bon-enfant no détestait pas Dieu comme aujourd'hui, où Dieu l'exaspère à cause de la foule énorme qui déborde des églises ; Paris, dans toute la force du terme, ne savait plus

A NAKTERIIE. 1M

qu'il y avait un Dieu, et l'abbé Desgenettes, le saint curé de Notre-Dame des Victoires, dont je parlais dans notre dernier épisode, m'a dit bien souvent les larmes aux yeux: « Pendant plusieurs dimanches de suite, en carême, nous chantâmes vêpres pour les frères deia doctrine chrétienne, les sœurs de la charité et trois dames.... »

Et une fois, cela m'a été rapporté, le même abbé Desgenettes, fondateur de l'Archiconfrérie,se trouva seul dans son église avec une pauvresse dont l'enfant criait.

Quand la pauvresse eut reçu l'aumône, elle voulait se retirer par respect, à cause de l'enfant qu'elle ne pouvait faire taire, mais le malheureux saint homme lui dit : « Restez, ma fille, et laissez pleurer le petit, pour que Dieu entende au moins quelqu'un ici! »

Tu peux aller non plus le dimanche, non pas à vêpres, mais n'importe quel jour, à n'importe quelle heure, visiter Notre-Dame des Victoires, et tu verras si, maintenant, on a besoin de rete-

152 riERRE DLOT.

nir dans les églises les petits enfants qui crient pour que Dieu y entende quelqu'un!

Un soir, en je ne sais laquelle de ces années célèbres four leur prospérité matérielle qui précédèrent la chute du trône de Juillet, une demidouzaine de jeunes gens se réunirent dans une chambre d'étudiant, au quartier des écoles. 11 y avait alors beaucoup de conspirateurs, mais ces jeunes gens n'étaient pas des conspirateurs. Bien au contraire, le but de leur réunion était de fuir l'odeur fétide de la politique, qui empoisonnait déjà les parlottes du quartier latin, et ils se mirent à causer de leurs études, de leurs affaires, de la difficulté surtout qu'il y avait à rester pur dans le milieu où ils vivaient.

Ce fut, dans sa pauvre simplicité, une solennelle fête aux yeux de Dieu, que ce premier colloque entre les représentants non autorisés de la jeunesse chrétienne. L'idée religieuse y prit bientôt le pas sur toutes les autres, et l'admirable mot qui est la base même de l'institu-

A KANTERUE.

lion des conférences y fut, dit-on, prononcé :

— L'aumône est un bouclier, dit un de ces jeunes gens : mettons notre chasteté sons la sauvefjarde de notre charité.

Et cela fut ainsi fait. Le but de ces échappés de collège n'était pas rembourré de bien subtiles notions philosophiques : ils voulaient faire lenr salut en une ville où faire son salut est particulièrement difficile.

Et ils le disaient.

C'était à peu près tout.

Mais il se trouve qu'on ne peut faire son salut sans produire autour de soi le bien sous toutes les formes : par la parole, par l'exemple, par la prière; de telle sorte qu'en faisant leur salut, ces enfants produisirent le bien, dans la mesure très-minime, il est vrai, deleuis ressources, qui étaient bornées, et de leur crédit qui était presque nul.

As-tu compris ? Ils ne faisaient pas le bien seulement pour ceux à qui ils faisaient du bien,

ibl PIERRE RLOT.

mais aussi pour se garder eux-mêmes en Jésus- Christ.

C'est de l'égoïsme, diras-tu?

Que Dieu te comble d'un égoïsme pareil! Il s'appelle l'amour divin, et c'est ce qu'il y a de plus grand sur la terre : la puissante passion de la créature pour son père qui est au ciel.

Grâce à cet égoïsme, traduit en abnégation, au bout d'un mois, les six étaient douze et une chambre plus vaste fut cherchée; au bout de l'an, les douze étaient deux cents, et il fallut plusieurs chambres; au bout de dix ans.... Ah! je ne sais pas combien nous sommes maintenant; car les enfants ont ouvert les portes de leur fraternité aux vieillards pour que ceux-ci, ravivés par la jeune vertu , puissent mettre la main aussi à l'œuvre de cet égoïsme tout rayonnant de sacrifice !

Et Paris a cent conférences ; et il y en a plusieurs dans chaque grande ville, une au moins dans chaque petite et dans chaque bourgade. Et

les pauvres reçoivent du pain, des habits pour plusieurs millions, et des consolations pour une somme que nulle banque ne saurait chiffrer en milliards

Il est bien évident que, dans la vraisemblance, des étudiants n'ont pas pu fonder cela, ce n'est pas œuvre d'étudiant. Les étudiants doivent étudier ou danser, au cours ou chez Bullier, et non pas moisir dans ces noirs repaires où Ton « fait son salut » comme si nous étions encore au moyen âge !

C'est vilain, c'est offensant pour l'esprit, c'est répugnant pour l'œil, cela dépare une époque de lumière où tous les gens qui tiennent à leurssous font le procès de l'aumône! Il ne se doit pas que des choses si monstrueuses existent au dix-neuvième siècle de Pierre Blot ! Aux armes, citoyens ! Il y a quelque chose là-dessous ! La patrie est en danger à Yvetot !

Aussi un gouvernement se rencontra une fois, ou plutôt un minisire qui avait l'humeur mau-

vaise par suite de conlrariétés domestiques, et qui portait la pipe de Mazagran dans sa poche de duc fabriqué. Ce ministre, malade et malheureux, n'était pas Tartufe, mais il avait une peur terrible du citoyen Tartufe, qui sortait de son trou justement à cette époque-là, et commençait à grogner la Marseillaise.

Pour se concilier les bonnes grâces du citoyen Tartufe, ce ministre consentit à empoigner saint Vincent de Paul au collet et à le fouiller, non . sans quelque brutalité.

Le citoyen Tartufe lui en fut très-reconnaissai.t, et regorgea à la première occasion, avec son gouvernement, sous une lanterne.

C'est ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera à tout gouvernement assez innocemment trembleur pour ouvrir, au citoyen Tartufe, la petite porte hontefuse donnant sur les derrières de la politique.

Mais que trouvèrent-ils, ce gouvernement et ce ministre, dans les poches violées de saint Vin-

A iNANTEKRE. 157

ceril de Paul? Ils cherchèrent bien, tu peux le croire, ils avaient une envie enfantine de contenter la lartuferie libérale, qui allait leur rendre le service de les poignarder dans le dos. L'histoire constate pourtant qu'ils ne trouvèrent rien, absolument rien dans les goussets de la charité.

Dieu y était, mais ils ne le virent pas.

S'il avait mieux regardé, cet infortuné gouvernement, que l'ineffable lâcheté de Tartufe, insulteur de tombeaux et de femmes, finira bien par ressusciter quelque jour, il aurait entrevu peut-être, lui qui avait tout à espérer du bien, tout à redouter du mal, la première germination de ces œuvres, issues de saint Vincent de Paul, qui seront dans l'avenir la gloire de notre patrie, quand Dieu voudra que notre pairie s'éveille enfin plus glorieuse, de la léthargie de son malheur.

Il aurait vu, pour n'en citer qu'une seule , l'œuvre des patronages, mine de sarcasmes pour Tarlufe-économiste; l'œuvre des sauvetages,

plutôt, la grande œuvre encore au berceau qui a pour but de relever l'enfant ouvrier. Je ne saurais pas te déduire cela comme il faut; je pèche encore par ignorance, et malgré mon âge et malgré mes sermons aussi, je ne suis qu'un conscrit parmi les soldats de Dieu, mais j'ai besoin d'exprimer bien ou mal mon admiration pour ces choses dont l'élude va être le dernier labeur de ma vie.

Je ne me plains pas trop d'ôlre un vieux novice ; cela me laisse tous mes enthousiasmes de néophyte , et il y a des moments où je suis comme le bon la Fontaine, quand il découvrit à Fimproviste que le prophète Baruch n'était pas moins fort que son ami Boileau Despréaux surnommé FHorace français par ceux qui n'aiment pas beaucoup et surtout ne fréquentent pas trèsintimement l'Horace latin. J'ai besoin de m'écrier à la vue des choses de la religion, entends-tu, il faut absolument que je m'écrie : « C'est beau, c'est bon! c'est merveilleusement bon et beau ! »

Je vais donc le dire, comme je pourrai, ce que fait l'œuvre des patronages : ce dont je me souviens, du moins, et ce qui m'a frappé.

Elle prend l'enfant de l'ouvrier au sortir de l'école, c'est-à-dire au moment précis où Tartufe-empoisonneur va faire de lui un Pierre Blot. Elle lui dit : « Mon ami, choisis ton état, que veux-tu être?» etquandl'enfant a répondu : « Je veux être ceci ou cela, » elle lui trouve un patron honnête, elle débat pour lui et stipule les meilleures conditions de l'apprentissage; elle le surveille, elle le guide, elle le soutient dans son effort, elle le console et le soulage dans ses peines, elle est pour lui la providence de la vie de travail.

Est-ce tout? non, tant s'en faut. Elle utilise encore ses loisirs, soirs et dimanches, au profit de son intelligence et de son cœur ; elle l'instruit, elle l'éclairé, elle le hausse; elle va plus loin, elle l'amuse.... oui, elle va jusqu'à lui créer tout un ensemble de plaisirs et de gaietés qu'elle

IGO PIERRE BLOT.

réunit pour lui, pour lui seul, dans de larges enceintes où règne une atmosphère pure : — pure au point de vue physique comme au point de vue moral !

C'est la mère qui suit ses enfanls depuis la première communion jusqu'au mariage, et encore au delà, accomplissant ainsi humblement et tendrement le mystérieux, le puissant travail d'apaisement, de RÉCONCILIATION qul comblera peut-être, avec le temps (et que Dieu le veuille!), le trou, l'abîme toujours plus profondément creusé par Tartufe, prédicateur de la haine sociale !

Comment veux-tu que pareille chose ne soit pas un objet d'horreur pour la séquelle de Tartufe -matérialiste, qui cousine avec M. de Bismark dés qu'il s'agit de crucifier à nouveau Jésus-Christ dans la personne du chef de son Église ?

Ce n'est pas seulement ici l'œuvre catholique, c'est l'œuvre patriotique par excellence, l'œuvre abhorrée, par conséquent, l'œuvre odieuse entre

Page 1