‹ Pierre BlotChapitre 3 sur 17 · I.E DENIER DU SACRE-CŒUH · texte numérisé non relu

I.E DENIER DU SACRE-CŒUH

rintiiuiLé, mais enfin, poussé à bout, il s'écria :

— Eh bien, je l'aYOue : personnellement, je n'ai rien contre Dieu.

— // le mt bien! repartit douloureusement M. Barthélémy Saint-Hilaire, et voilà ce qui l'encourage !

Jean disait très-bien cela, et j'avais ri de tout mon cœur la première fois qu'il m'avait raconté son histoire, probablement inventée, mais à laquelle ne manquait point une vague couleur de vraisemblance. Le frère, cependant, garda son sérieux, soit qu'il n'eût point compris, soit que la plaisanterie lui parût exorbitante.

Jean poursuivit en s'adiessant à moi :

— Ce n'est pas que je te fasse ce cadeau de le comparer à M. Thiers, mais tu es un

PRÉFACE-ANECDOTE

peu de cette religion-là. Cette phrase d'aspect si comique : « personnellement, je n'ai rien contre Dieu », est l'expression exacte et même llattée de l'état honorablement modéré où dort la pensée du monde pratique, dans sa sphère la plus intelligente, et tu es de ce monde-là. Je ne suis pas sans savoir un certain gré aux gens qui ont été au lycée et qui gardent cette neutralité bienveillante vis-à-vis de Dieu. C'est gentil de leur part. Toi, par exemple, ton opinion de milieu est tout à fait décente et propre; si tu crains les « cléricaux », c'est dans l'intérêt de Dieu, et tu as trouvé, pour préserver l'Église de Dieu, cet ingénieux moyen de la mettre dans une armoire.

Pourtant, arrange cela si tu peux; cette idée très-cléricale du vœu de la France

LE DENIER DU SACRE-CŒUR

t'inspire une manière d'enthousiasme. Tu as même pris la peine d'inventer le mot qui l'applaudit sous toutes réserves; tu dis : « C'est une sublime imprudence! » Et cette formule conciliante permet à ton cœur de battre sans que ta tête perde rien de son estimable prud'homie.

Plus tard, tu regarderas avec reconnaissance et curiosité ces jours de transition où tu étais déjà entouré bien véritablement et baigné par la vertu de la croix, mais où tu pouvais encore t'en retirer à volonté et en sortir parfaitement sec. Ceux qui t'aiment et qui appellent sur toi le rayon d'en haut, avec une ardeur patiente, s'effrayent plutôt qu'ils nese réjouissent de ce semblant de foi en quelque sorte littéraire et factice où ton imagination entre, séparée de ton

PREFACE-ANECDOTE

àme, et qui te laisse tous les symptômes de l'indifférence, y compris même le plus caractéristique: la poltronnerie, déguisée en sagesse; mais moi qui ai passé par ce chemin, je te vois aller et j'espère....

Ce fut l'anecdote de M. Thiers qui introduisit notre causerie au centre même de la •question de la basilique. Le frère était beaucoup plus ferré que nous sur les origines du vœu. Il avait assisté à la séance des comités catholiques du 5 mai 1872, où la naissance de l'œuvre avait été rapportée d'une façon si émouvante. Le frère nous dit ce -qu'il avait entendu, et c'est d'après lui que je parle :

C'était à l'heure la plus cruelle de nos désastres. Un chrétien isolé et volontaire-

LE DENEER DU SACRE-CŒUR

ment inconnu reçut ce rayon dans la nuit de son âme, navrée par l'immense malheur de la patrie. Ce chrétien était exempt de colère au point d'avoir foi dans la bonne volonté du dictateur qui usurpait alors le gouvernement de la France. Il ne mettait point en doute son patriotisme, mais il le voyait, comme tout le monde, lamentablement inférieur à sa tâche, disperser nos suprêmes ressources, paralyser nos soldats, annihiler nos généraux et redoubler de forfanterie à mesure que son impuissance pesait plus cruellement sur l'agonie de son pays. Tout était désespéré; Bourbaki tombait dans l'est au bruit de l'orgie garibaldienne ; Chanzy n'avait plus de soldats. La plus vaillante nation du monde râlait son dernier soupir.... Le chrétien inconnu, tout seul et sans mis-

PRÉFACE-ANECDOTE

sioii, usurpateur aussi, agenouillé aux pieds d'un crucifix dans une chambre d'hôtellerie, voua cette ruine si chère au cœur très-sacré de Notre-Seigneur Jésus.

Oh! certes, pour une multitude de gens que je n'ai point à blâmer, moi qui partageais hier une partie de leurs timidités, il y a là de quoi sourire. Que Dieu éclaire seulement ceux qui sont encore aveugles par le bandeau qui était sur mes yeux! Il faut prier ardemment, pardonner du fond de l'âme, aimer surtout, aimer ceux-là mêmes qu'on est obligé de combattre. Telle est la loi : Nous entrons dans cette immensité d'amour où les hommes se réconcilieront, parce qu'elle est le Cœur de Dieu !

Le chrétien, l'inconnu qui n'a pas voulu donner son nom à son œuvre pria et vit une

LE. DEMKH DU SACRE-CŒl'I'..

lueur au-dessus de lui-iiièinc. Comme sou isolement lui pesait, il se confia à une ànie sœur; ils furent deux clirélicns pour conspirer la délivrance, et ils ouvrirent leurs consciences à Mgr Pie, l'éloquent évêque de Poitiers, qui bénit la belle folie de leurs espoirs.

Et ils Li'availlèrcnt, et ils furent dix; un saint religieux de la Coinpagnie de Jésus, le P. Piamière, les conseilla et les guida; MgrGuibert, alors archevêque de Tours, les encouragea de sa parole bénie, et je no sais connnent, par toute la France, où communications étaient alors si difficiles, l'idée se propagea comme' une trainée de grâce.

Nos armées ne furent pas victorieuses : M.Thiers ne porta point la persuasion dans

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l'esprit des souverains étrangers dont aucun ne nous tendit la main ; tout ce qui était de la terre nous manqua ; la France reçut la suprême blessure; on la mutila.... — Et cependant, elle est vivante, j'allais dire ressuscitée; que le Cœur divin soit glorifié !

Dans l'esprit des fondateurs c'était une œuvre d'expiation. Il y avait des siècles que Pans et la France oubliaient Dieu. La basilique allait porter le témoignage de résipiscence.... « Elle s'élèvera, fut-il dit, dans la ville coupable et châtiée, comme une amende honorable faite sur le lieu

LE DENIEH DU SACRE-CŒUR

d'un crime. En même temps, elle repoussera les dangers du présent, elle servira de leçon pour l'avenir, elle apprendra à nos neveux nos malheurs, notre repentir, et, s'il plaît à Dieu, notre délivrance. »

11 fut dit encore : « En nous éloignant du Seigneur, nous avons vu la vie se retirer de nous : puissance, énergie, dévouement, habileté, tout a disparu- avec la foi. Revenons puiser notre vie sociale à sa véritable source, au cœur de Jésus-Christ, d'où est sorti le sang qui a régénéré le monde.... »

« Le Christ aime les Francs! » s'écriait à quelque temps de là le P. Monsabré dans la chaire de Notre-Dame ; « il les a abreuvés de gloire : gloire de la législation, de la magistrature et des armes; gloire de la science,

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des lettres et des arts; gloire du dévouement; gloire de l'apostolat; gloire de la sainteté

« Le Christ aime les Francs ! il les retire du péril de mort : Tolbiac, Poitiei's, Bouvines, Orléans, Denain sont des noms de salut, plus encore que des noms de gloire. Quand la valeur des hommes ne répond plus à la grandeur du péril, notre divin ami suscite une jeune lille pour brandir l'épée de saint Louis, et Jeanne d"Arc, par le Christ, recouvre le royaume de France.. . .

« Le Christ aime les Francs! 11 n'a point permis qu'ils fussent détachés comme tant d'autres peuples du corps de son Eglise*

* Je crois devoir demander pardon à l'illustre orateur pour r « à peu près » de cette citation qui a passé à travers la défaillance de deux mémoires.

LE DENIER LU SACRE-CŒUR

par le schisme et l'hérésie ; il a donné à leurs rois le titre de Très-Chrétiens, il a donné à leur France le nom de Fille aînée de l'Église.

« Le Christ aime les Francs et la France. L'Époux de l'Église aime la Fille ainée de l'Église. L'Église souffre, la France est malade. Quand cette fille généreuse et vaillante pouvait tenir une arme, le Christ lui disait « Défends ta mère »; aujourd'hui, ô Christ, Époux de l'Église, armez votre propre bras ! La France, votre fille pécheresse, ne pouvant plus tenir le glaive, fait appel à l'honneur de votre nom et à l'amour de votre cœur : Christo ejiisque sacratissimo Cordi Gallia pœnitens et devota....

« .... Celui qui ressuscite les morts ne peut-il nous rendre la vie? Nous lui dirons :

PRÉFACE-ANECDOTE

« Seigneur, si vous aviez été là, l'épouse « immortelle ne serait pas captive et sa fille « ne serait pas morte! » Il nous répondra de sa douce voix : « La France, notre fille, « n'est pas morte, elle n'est qu'endormie. » Et s'adressant aux misérables restes de la grande nation: « France! dira-t-il, lève-toi,

« viens dehors! Gallia, veni foras » Et

voilà la glorieuse morte debout, ressuscitée par l'amour; la voilà qui se repent, la voilà qui se voue au Christ et à son cœur pour toujours.... »

Le texte même de ces paroles était bien plus haut et bien plus beau, et je me souviens qu'il rattachait le Vœu National au plus cher espoir de tous ceux qui aiment la France : à la pacification intérieure de la patrie. L'éloquent religieux, puissant comme

•LE DENIEi; DU SACRE-CŒUR.

un proj)liète, déchirait un lambeau des voiles de l'avenir et montrait les enfants de la France, guéris de leurs haines impies, rqissemblés, serrés en un seul faisceau d'âmes pour former encore une fois la famille invincible et reine que sacra le baptême de Clovis,

Ce ne fut pas seulement la foule des fidèles massée sous les voûtes de Notre-Dame qui entendit cet appel inspiré, ce fut le pays catholique entier. L'œuvre surgit de là toute grande, sous le patronage de l'archevêque de Paris, qui ajouta dans le bon plateau de la balance le poids vénéré de sa parole. Du haut du calvaire romain, où la croix replantée porte une figure vivante de Jésus souffrant et priant, l'offrande du Père commun des chrétiens fidèles tomba

PREFACE-ANECDOTE

magnifique, mais moins précieuse que le trésor de sa bénédiction. Tous les évoques parlèrent à la fois, et la bourse du Yœu, à peine ouverte, pesa plus de la moitié d'un million.

Ce fut alors que l'éminent pasteur du diocèse de Paris s'adressa au gouvernement et demanda que l'œuvre fût reconnue par une loi. Cola eut lieu au dix-neuvième siècle, trois ans après le règne blasphématoire de la commune. Le gouvernement se montra favorable. La loi fut présentée ; elle eut pour rapporteur un fils catholique de l'Al- ' sace si chère et tant pleurée, et sur les conclusions du rapport, l'Assemblée, à la majorité de trois cent quatre-vingt-deux voix contre cent trente-huit, déclara « l'utilité publique de l'église que, par suite d'une

LE DENIER DU SACRE-CŒUR

souscription nationale, l'archevêque de Paris se proposait d'élever sur la colline de Montmartre, en l'honneur du Sacré- Cœur de Jésus -Christ, pour appeler sur la France, et en particulier sur la capitale, la miséricorde et la protection divines. »

Cela eut lieu, je le répète, au dix-neuvième siècle de la putréfaction créatrice, du hasard vainqueur de Dieu, et de la guenon, aima mater de l'humanité! Cela eut lieu en présence de ceux qui nient les miracles; cela eut lieu ! Le temps présent a cette page dans son histoire.

Et le vœu de la France catholique fut ainsi ratifié par la France, sans épithète.

Aussi n'est-ce pas l'achèvement matériel

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de l'édifice qui réglera la dette de la patrie ; la dette est réglée par la loi, en ce sens que nous sommes engagés dans la forme voulue. Dieu nous fait un crédit régulier : « Qui a terme ne doit. » Le code spécial aux remueurs d'affaires est fondé sur cet axiome favorable, balancé par une sanction trèssévère : la faillite.

Le terme, il est vrai, n'est pas inscrit dans la loi ; c'est un secret entre Dieu et son serviteur, le saint évêque qui a revêtu depuis lors la pourpre romaine. Yous qui haïssez, n'ayez espoir; vous qui aimez, n'ayez crainte : le vœu de la France ne fera pas faillite à Dieu.

LE DENIER DU SACRÉ-CŒUR

Je ne veux pas oublier que ceci est une anecdote et qu'il me faut raconter. Jean et le frère entrèrent à l'église paroissiale de Montmartre quand la messe de huit heures sonna. Je ne les suivis pas. L'air de la butte m'avait donné appétit et je m'assis à une table de guinguette, sur la place même de Téglise, pour prendre une tasse de café au lait. Il n'y avait personne au moment où l'on me servit. Je me souviens que je songeais à Jean, et surtout au frère, avec ce sentiment singulier que j'ai déjà décrit, mêlé de compassion et d'envie. J'étais alors

PRÉFACE-ANECDOTE

un lieiireux, selon le monde, un très-heureux, et mon bonheur me donnait beaucoup d'orgueil. Le monde était mon maître; il me tenait en laisse et de court. Tous mes espoirs, y compris ceux qui regardaient ma famille si tendrement aimée, allaient vers le monde, et pourtant la figure du frère restait devant moi toute lumineuse ; je sentais à quel point elle me mettait dans l'ombre.

Et auprès de ce jeune homme si étranger au monde, né en quelque sorte dans le service de Dieu, je devinais Jean, le pauvre vieux pécheur, agenouillé sur les dalles de la pauvre vieille église. Jean était de ceux qu'on voit encore quand ils ne sont plus là.

Que faisais-je avec ces deux hommes, si

LE DENIKR DU S.VCRE-C(EU K.

différents de moi? Je cherche à savoir, en m'inteiTOgeant moi-même, si déjà je pensais que leur sort valait mieux que le mien, mais je ne le crois pas; mon heure était bien éloignée encore.

Pendant que je prenais mon repas, il arriva du monde : du pauvre monde, mais gai, vivant et bon enfant. C'étaient des ouvriers terrassiers sans travail, revenant « secs » de l'embauchage de la place Glichy. Ils s'asseyaient à cinq ou six par table pour boire un verre de vin en mangeant leur morceau de pain. Ils se plaignaient du chômage, mais bonnement; ils n'avaient point de politiqueurs parmi eux, mais ils savaient les nouvelles et causaient couramment de la « toquade » des députés qui allaient venir en procession pour bénir Mont-

PREFAGE-ANECUOTE.

martre. La chose leur semblait surtout drôle. Il y en avait beaucoup qui étaient comme M. Thiers,et qui n'avaient rien contre Dieu .

La plupart considéraient le fait au point de vue de « l'ouvrage » qui allait abonder, et certes, c'était bien un peu leur droit. Selon les mieux renseignés, les fondations de la basilique allaient avoir juste la profondeur du puits de Grenelle, et quoiqu'ils fussent ici à cinquante pas du premier sondage, ils affirmaient que cette percée avait déjà 500 mètres en ligne verticale. Le reste était à l'avenant comme exactitude. A travers leur devis, ébauché de bonne foi, mais entièrement fantastique, les millions roulaient comme les vagues de la mer : car, dans le tissu de contradictions qui forme l'opinion

LE DENIER DU SACRE-CŒUR

des foules, la religion est une chose morte d'épuisement, et capable de secouer les montagnes. On ne croit pas aux miracles que la religion proclame, mais on l'accuse d'une multitude de miracles qu'elle ne proclame pas. Ce cadavre accomplit des tours de force !

Comme j'achevais mon déjeuner, deux figures très-différentes des autres se montrèrent, toutes les deux hargneuses et souffreteuses : un homme encore jeune et une vieille femme, dont l'œil droit disparaissait sous l'enflure d'une récente contusion. Ils marchaient à une assez large distance l'un de l'autre en s' injuriant.

— Voilà Chamoin qui a encore épousseté son président! fut-il dit auprès de moi.

PREFACE-ANECDOTE

Et toute l'assistance de rire. *

Je compris que la vieille à l'œil endommagé était le « président » de Chamoin. Elle avait l'air méchant et malheureux. Quoiqu'elle fût d'une laideur repoussante, il y avait dans son accoutrement un essai de coquetterie. Elle s'arrêta au coin d'une ruelle et appela d'une voi.x irritée quelqu'un qu'on ne voyait pas :

— Bastien ! Bastien !

— Pas de bottes, Bastien ! dit Chamoin, en homme habitué à faire des mots.

Et l'on rit encore.

La vieille cria, prise tout à coup de rage :

— Faut-il aller te chercher !

Chamoin s'assit, écarta le verre de vin

qu'on lui offrait et demanda un « abs. » Il

LE DE.MEn DU SACRE-CŒLn.

commença tout do suite à pérorer. C'était un lieau diseur, tout farci de phrases toutes faites pèchées dans la mare aux calomnies. J'ai connu des journalistes de même odeur et aussi des « honorables » beaucoup moins forts que lui, car il avait « du chien », le mot pour rire et je ne sais quelle bonhomie enragée qui montait au cerveau de ses auditeurs. Je n'ai pas besoin de vous dire son tlième : il tenait à la main un numéro du journal :

Le Sou, apportant la nouvelle du vote clérical de l'Assemblée.

— En voilà un au moins, dit-il, en brandissant son petit papier mal imprimé, qui ne cache pas son opinion politique ! Les autres s'appellent le Peuple, ou ci, ou ça; lui, il montre du premier coup ce qui l'oc-

PREFACE-ANECDOTE

cupe : LE sou ! Je connais un des rédacteurs, et voilà sa façon de penser : « Pour avoir des sous, c'est de caresser ceux qui n'en ont pas. »

Après cet exorde qui fut accueilli avec faveur parce que l'ouvrier, chose véritablement étrange, n'a pas plus d'illusions sur ses écrivains que sur ses représentants, Chamoin attaqua le gâteau, la vraie friandise, un peu banale, un peu éventée à tous les étalages de pâtisseries révolutionnaires, mais toujours, toujours appétissante : l'inépuisable chapitre des corbeaux. Il n'y avait pas d'invention chez Chamoin ; il agitait au tas toutes les guenilles de la haine; mais c'était bien remué en salade, avec une àcreté pleine de bonne humeur. Ces détestables hommes noirs qui oi4 l'infamie de rendre

LE DEiSIER DU SAC liE- CŒUR.

au pauvre le sou que les hommes rouges lui empruntent, étaient accommodés par lui de main de mailre. Je ne pouvais m'empêcher d'admirer, et la péroraison, dans laquelle Chamoin institua avec les millions du SACi\É-CŒUR, confisqués municipalement, la caisse des travailleurs, guéris du travail, fut enlevée avec un brio surprenant, jusqu'au mot de la Un que je recommande à ceux qui s'étonnent de quoi que ce soit.

— Voilà l'affaire, dit Chamoin en achevant : à droite, des gredins qui vous prêchent de souffrir; à gauche, de bons enfants qui vous disent de jouir; on n'est pas embarrassé du choix.

Ce serait vrai, humainement parlant, si les bons enfants, en fait de jouissances,

PUÉFA.GE-ANECDOTE.

donnaient jamais autre chose que la misère.

Cliamoin se tut; on entendit une voix de petit qui pleurait dans la ruelle où la vieille femme était entrée en menaçant l'invisible Bastien. Elle en ressortit presque aussitôt après, traînant une chétive créature qui faisait peine à voir et qui hurlait de douleur. Bastien pouvait avoir dix ans: des os difformes dans un haillon. Il y eut un mouvement de pitié autour des tables, et quelqu'un dit:

— Chamoin, tu devrais attacher ton préside nt

Chamoin avait honte un peu; il répondit :

— C'est vrai qu'elle est mauvaise, mais ça la taquine d'avoir son petit infirme.

LE DENIER DU S ACRE-CŒ LR.

A ce moment, Jean et le frère sortant de la messe, paraissaient à la porte de l'église. La mégère était exaspérée; à la vue du frère elle poussa Bastien devant elle, et cria d'une voix que la fureur faisait clievroter :

— Regardez ! voilà comme les corbeaux nous rendent nos enfants !

Cela fit de l'elfct dans mon voisinage, d'autant que Cliamoin ajouta :

— Je lève la main que les « quatre-bras » l'ont battu !

Le frère, cependant, descendait sur le parvis et allait vers Bastien, le pauvre être, qui retrouvait un sourire en lui tendant ses deux mains.

Les ouvriers, mes voisins, chuchotaient en voyant cela, mais leur esclavage est ri-

IMIÉI ACE-ArvECDOTE.

goureux. Ils n'osent pas souvent écouter ce que le cœur et la raison leur disent. Le mensonge a fondé pour eux à chaux et à sable l'envers d'une religion qui a des dogmes tyranniques, et c'est ici que l'homme porte un joug comme les bœufs.

Il y en eut un pourtant qui murmura :

— Celui-là est un vrai bon, je le connais.

Et un autre ajouta :

— C'est l'invalide du siège.

Mais à ces paroles timides il n'y eut point d'écho.

La scène qui suivit fut assurément caractéristique et m'a laissé une impression qui ne s'effacera point. La vieille aussi connaissait le frère, car elle reculait vers nos tables

LE DEMEU DU SACRE-CŒUR

à mesure que le frère s'approchait d'elle. Elle entraînait le petit Dastien, qui essayait de s'accrocher à la robe du religieux. Le frère ne dit que ces seuls mots :

— Sois bon, Bastien, mon garçon, aime ton père et ta mère. Dieu te récompensera.

Quand la vieille eut reculé jusqu'aux ta- »les, elle dit à son mari :

— Viens nous-en !

Et Cliamoin se leva. Encore un qui connaissait bien le frère ! Son regard rôdait et fuyait. Il y avait longtemps peut-être qu'il n'avait tenu sou fils dans ses bras. Il le prit et s'en alla sans mot dire. La vieille marchait devant, grommelant des paroles qu'on n'entendait pas.

— Ce sont de pauvres gens, dit le frère

PRÉFACE-ANECDOTE

qui les regardait s'éloigner d'un œil de compassion.

Un ouvrier qui avait achevé son verre, vint à lui et dit :

— Ça se trouvait qu'on était à Champigny, on vous a vu; il n'y a pas de robe qui tienne, vous avez de ça !-

Il tapa sur sa poitrine et pirouetta, ajoutant :

— Les Chamoin, ce n'est pas du bon monde.

Ce fut tout. Les tables en un clin d'œil restèrent désertes.

Ah ! leur servitude est dure, car chez eux le cœur est droit. Ils sont honnêtes ; ils connaissent le frère qui a « de ça » et ils connaissent Chamoin qui « n'est pas du bon monde ». Mais ils se sauvent du frère

LE DEMER DU SACRE-CŒL'R.

comme de la peste et ils vont avec Chamoin.

Pourquoi? Est-ce que Chamoin leur donnera le bien-être dont il manque lui-même si absolument? Peul-ètre l'espèrent-ils un peu, tant ils sont enfants.

Mais il y a autre chose.

Par les yeux de Chamoin une force occulte les regarde et leur fait peur.

Yll

Dans le fiacre où nous fîmes monter le frère pour le reconduire à la maison-mère, Jean voulut savoir ce que j'avais vu et entendu à la guinguette pendant qu'il était à la messe, et je le lui dis. J'avais reçu une mauvaise impression. Le frère s'était montré

PRÉFACE ANECDOTE

discret, selon son devoir, mais quelques paroles entendues autour des tables me laissaient deviner que ce Ghamoin et sa femme étaient parmi les sinistres acteurs du drame de la maison Scribe.

— Le Vœu National est une belle chose, dis-je, mais c'est une belle chose qui n'est pas de notre temps. La basilique ne sera jamais bâtie, et si elle est bâtie, elle sera détruite. C'est un défi trop hardi, jeté à la victorieuse coalition formée par le doute, l'indifférence et l'incrédulité. Vous proclamez vous-même que tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous. Eh bien ! dans ce siècle de nuances, de compromis, d'alliages, d'amoindrissements et de reculades où toute créature humaine marchande le devoir, discute le dévouement et

LE DENIER DU SACRÉ-CŒUR

se damne intelligemment, selon les règles de la plus sage prudence, c'est là une désastreuse devise. Vos rangs s'éclaircissent, tandis que ceux de vos ennemis deviennent à chaque instant plus épais, grâce à la devise contraire. Ils disent, eux : « Tous ceux (jui ne sont pas contre nous sont avec nous », et au fond c'est bien plus l'esprit de l'Évangile. Aussi se recrutent-ils de toutes vos pertes, et moi qui suis entre les deux camps, vivante image de l'impartialité, je vois bien que vous leur^ prêtez à rire. En érigeant ce monument, vous ressemblez à des gens qui feraient tirer le canon et chanter le Te Deum après une bataille perdue. Avez-vous donc trop de ressources à dépenser? Ne vous reste-t-il plus assez de pauvres à secourir, pour que vous jetiez leur bien

PRÉFACE-ANECDOTE

en pâture à cette fastueuse débauche d'encens prodigué et perdu?

Le cher frère me regardait en souriant gravement. Je m'étonnais que Jean ne me contredit point, mais Jean s'était emparé du hvre de prières, habillé de drap, et le feuilletait.

Moi, je poursuivais ma remontrance, et, bien entendu, j'avais soin de constater à tout bout de phrase que je parlais ainsi dans l'intérêt de la religion. C'est la loi de toute fronde. Un bon détrônement ne peut se faire qu'au cri de vive le roi !

J'en avais fini avec l'imprudence de la « manifestation », j'étais en train de tonner contre le crime inutile d'une pareille aumône, prodiguée dérisoirement à la richesse de Dieu, en face de la misère des

LE DENIER nu SACRE-CŒUR.

hommes, et il est certain que j'aurais pu continuer ainsi fort longtemps sur le môme ton, sans tarir, quand la main de Jean se posa avec bruit sur son livre ouvert.

— Écoute, me dit-il.

Et il lut à haute voix la suite de l'évangile selon saint Jean qui se récite le lundi delà semaine sainle : « Six jours avant la « Pàque, Jésus vint à Béthanie, où était « mort Lazare qu'il avait ressuscité. Là, on « lui donna à souper, et Marthe le ser- « vait.... Pour Marie, elle prit une livre « d'huile de vrai nard, parfum du plus « grand prix; elle en parfuma les pieds de « Jésus et les essuya avec ses cheveux : « toute la maison fut remplie de l'odeur « de ce parfum. Aussi, l'un des disciples,

PREFACE-ANECDOTE

« Judas Iscariote, celui-là même qui devait « livrer Jésus, se mit-il à dire : Pourquoi « n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents « deniers, qu'on aurait donnés aux pau- ^( vres?... »

Jean tourna la page et poursuivit :

— Telle fut la parole de Judas. Voici la réponse du Sauveur dans l'évangile selon saint Marc : « Laissez cette femme « en repos; pourquoi lui causez- vous de « la peine?... Ce qui était en son pou- « voir elle l'a fait. Elle a répandu par « avance ces parfums sur mon corps, pré- « venant l'heure de ma sépulture. Je « vous le dis en vérité, partout où aura '« été prêché cet évangile, dans le monde « entier, ce que cette femme a fait sera ra- '« c^ïité à sa louange.... »

LE DENIER DU SACRE-CŒUR

Le frère baisa la croix de son chapelet : j'étais muet, Jean referma le livre.

— C'est très-beau, dis-je après un silence.

— Tais-toi, murmura Jean qui priait.

YIII

Jean reprit :

— De Dieu tout est beau. Ne loue pas seulement la splendeur de sa parole avec ton jugement de poëte; regarde le travail de ses mains, admire l'œuvre de ses miséricordes ; émerveille-toi , prosterne-toi .... as-tu vraiment peur pour Dieu, ou du moins pour le sanctuaire de Dieu, entouré de menaces et de haines? C'est un honnête sentiment, et

P1',EFACE-A^'ECD0TE.

peut-être qu'il m'arrive de le partager. Il y a une tristesse dans ma pensée, mais j'ai envie de rire de toi, surtout de moi, tant nos craintes s'égarent. Pleurons sur les hommes et ne pleurons que sur les hommes. En Dieu tout est force et durée. Rien ne chancelle en Dieu ni ne meurt. Va, ne sois pas prudent, quand il s'agit de Dieu. Aimele, si tu peux, par-dessus toutes choses, et ne lui prèle jamais la protection de ta sagesse. Judas injuria la sœur de Lazare au nom des pauvres, mais son indignation était un mensonge. Écoute Jésus, donne à Jésus, qui est à la fois le plus pauvre et le plus riche. Que ton parfum soit répandu jusqu'à la dernière goutte et se perde à ses pieds. Tant mieux, s'il vaut trois cents deniers, et mille, et cent mille!

LE DEMEP. DU SACRE-CŒUR

Tu vis dans le siècle des sages, raisonnablement affolés, des savants qui n'ignorent rien, sinon le principe de toute science, au milieu des esprits sonores qui se croient profonds parce qu'ils sont creux, et tu entends tout à coup les coryphées du doute pousser au long des jours le cri de leur stupeur parce que des rassemblements de croyants, immenses et sans cesse renouvelés, entreprennent voyages sur voyages, sans autre but que d'aller en foule, priant et chantant, adorer le cœur de Dieu^ honorer la Mère de Dieu, la mère de la Mère de Dieu, l'archange saint Michel, que sais-je? tout ce qui est de Dieu. Penses-tu qu'il n'y ait pas parmi eux des docteurs? Ils sont des myriades de pèlerins, ils vont à des milliers de chapelles si humbles, que les négociants en

PREFACE-ANECDOTE

!popularilé n'en soupçonnaient même pas les noms glorieux; ils s'agenouillent devant les tombeaux de saint Denis et de saint Martin, de sainte Radegonde et de sainte Geneviève, à Tours, à Poitiers, et (ô pudeur!) à Paris, source des encres de toutes vertus ! Ils boivent l'eau de Lourdes et l'eau de la Salette, décriées par les médecins; ils rapportent des chapelets de la Salette et de Lourdes; ils font, sur leurs genoux, le tour de la basilique de sainte Anne; ils demandent en baisant la terre, devant le Saint €œur, à Paray-le-Monial, non point du tout le châtiment de ceux qui haïssent en aveugles et qui triomphent de leur propre malheur, mais leur retour au bonheur et à la lumière. Et voilà que les mêmes pèlerins, et d'autres, plus innombrables, tour-

LE DENIER DU SACRE-CŒUR

nent déjà leurs yeux vers Montmartre, la colline choisie d'où le grand amour de Jésus va descendre sur la France en torrents de bénédictions. Ils croient cela!

En 1875!

Le fait ne te donne-t-il rien à penser?

Ils vont venir, ils viennent déjà, et le temple du Vœu National, dont les racines pénétreront la terre plus profondément que celles des Cèdres du Liban, n'est encore qu'en espoir. Que sera-ce !^uand notre archevêque aura semé le gland de pierre d'où s'élancera l'arbre avec tous ses rameaux? Ils viendront alors par centaines. Et quand les premiers profils de l'oeuvre apparaîtront au sommet de la montagne, tu les verras par milliers ; et quand le premier chant éclatera dans la nef consacrée, le mont tout entier,

PREFACE-ANECDOTE

de la base au faite, se hérissera de vivants actes de foi.

Je sais que cela sera; j'écoute dans l'avenir la fanfare pacifique vouant au cœur de mon Dieu le cœur de ma patrie : c'est pour moi le cri de la résurrection ; il monte plus aigu que uos douleurs, plus profond que nos hontes et vaste comme nos espérances jusqu'au ciel qu'il envahit, poussé par des millions de poitrines. Ces cohues de ferveurs domptent la Providence!

.... 11 y a, lu l'as dit, des menaces parmi ces promesses. Yiens-tu seulement dedécouvrir, ce matin, la bataille qui se livre depuis près de dix-neuf siècles entre le Christ et Satan? Nous savons que notre ennemi prépare l'assaut; il s'est vanté de sa force, il a raillé notre faiblesse, mais, Dieu soit

LE KEMCK DU S ACRE-CQ^U R.

loué, le triomphe a pour nous deux faces, dont l'une est le martyre; nous prenons avec certitude la victoire où elle est, dans l'accomplissement, quel qu'il soit, de la divine volonté.

Nous avons peut-être, à nos heures, la môme vision que les prophètes du mal.

Nous^^'ons le flot de l'impiété monter contre nous comme une marée. Nous voyons l'inondation de la colère couvrir tout. Rien ne résiste à cette mort; le cantique se tait, le temple s'écroule; il ne reste du sanctuaire qu'un pan de mur juste assez haut et assez large pour y adosser les saints qui vont mourir. Te Deum laudamus.

Gloire à vous, Seigneur et Père, gloire, gloire! oh! gloire éternelle à votre adoré nom ! Ayez pitié de ce flux meurtrier qui se

PRÉFACE-ANECDOTE

rue contre VOS serviteurs! Vous êtes mort, <j immortel pardon ! pour ces âmes en démence! Ayez pitié des bourreaux pour l'amour des victimes.... Ayez, s'il est possible, pitié même de Judas.

Et même, ayez pitié, ô Dieu dont la miséricorde n'a point de limites, ayez pitié des maîtres de Judas, ces princes du peuple, ces pharisiens et ces scribes, possesseurs du chiffre et de la lettre, qui sont riches, qui sont éloquents, qui sont savants au point qu'on les appelle du nom même de la science : doctrinaires, et qui combinent sans cesse le plan des ravages sans oser jamais y mettre la main.

Car ils n'ont qu'un courage, celui de l'apostasie ; leur seule audace est de mentir sans rougir, et s'ils poignardent, c'est de

LE DE>"IEI{ DU SACRE-CŒUR

loin, hors de portée, hors de danger, en distillant le poison de parole et de plume où les vrais tueurs tremperont le couteau....

Ceux-là, Jésus, sont bien autrement coupables que Judas, puisqu'ils suscitent Judas et qu'ils le payent. — Ah ! ils le ne payent pas cher : trente deniers que Judas ne mangera ni ne boira, mais dont les doctrinaires profiteront après que Judas se sera donné la mort !

Moi, j'ai compassion de ce Judas, le misérable des misérables, et mon cœur éclate d'indignation, quand je songe au crime des docteurs, ses patrons ; mais vous, ô Dieu ! ayez pitié même des docteurs !

Cependant, Seigneur, laquelle de ces deux fêtes verrons-nous? Celle du bien? Celle du mal? L'inauguration? Gloire à vous! La

PRÉFACE-AÎSECDOTE.

ruine? A vous toute gloire! Vos temples crient vers vous deux fois : quand ils s'élèvent et quand ils s'écroulent. Il y a plus d'encens dans les pleurs que dans la prière même, et le dôme renversé de vos autels n'est pas moins près de vous sous la poussière que dans les nues.

Vous avez dit, en vérité, que partout où serait prêché votre Évangile, dans le monde entier, la prodigalité de Marie -Madeleine serait racontée à sa louange. Ainsi soit-il ! Le gain, le vrai gain, Seigneur, le bénéfice incalculable c'est ce qui est perdu à vos pieds.

Notre vœu a pour but l'expiation ; qu'importe la manière dont notre vœu s'accomplira? Nous tâcherons, mais c'est vous seul qui ferez. Il faut que la basilique jaillisse, louange de marbre et d'or; elle jaillira. Il

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