Pierre Bonnard
réservés pour tous pays, D compris l'U.R.S.S © Éditions Gallimard 1967, pour le texte.
© S.P.A.D.E.M. et A.D.A.G.P., Paris 1967, pour les illustrations
€Mais celui-là m’enrichit qui me fait voir tout autrement ce que je vois tous les jours. »
Paul Valéry.
Il n’a peint, dirait-on, que pour le plaisir de peindre, tant il montre de spontanéité et de fraîcheur, retrouvant dans la couleur comme un bonheur primitif. Ses inventions sont pour nous d’autant plus émouvantes qu’elles ont pour point de départ l’observation de la vie la plus simple, à toutes les heures et en chaque saison. Mais, à considérer cette œuvre dans son ensemble, on voit aussi qu’une unité profonde y relie toutes les découvertes; un cheminement impérieux mène des petites toiles peintes en Dauphiné aux somptueuses compositions du Cannet, à travers l’étonnante variété des moyens d’expression. Une telle continuité n’eût pas été possible sans qu’à la fantaisie tant célébrée de Bonnard s’ajoutât une secrète rigueur. Une volonté très lucide alliée à une sensibilité primesautière, telle est la première marque d’une nature particulièrement riche et d’autant plus difficile à réduire à des traits simples qu’elle offre souvent de ces apparences contradictoires.
Bonnard est enjoué et grave, réservé et tendre; on trouve chez lui la force et la douceur, l’imprécision et l’ordre. A peine a-t-on parlé de sa prudence qu’il faut évoquer son audace — de sa folie qu’il faut montrer sa raison; il est distrait, mais parce que singulièrement attentif. Au moins est-il toujours lui-même : foncièrement indépendant. « Je ne suis d’aucune école; je cherche uniquement à faire quelque chose de personnel », disait-il à vingt-quatre ans. Et dans sa quatre-vingtième année : « En art, il n’y a que des réactions qui comptent. » Dans cette indépendance innée, jugée essentielle à la réalisation de l’œuvre, n’entre aucune part d’indifférence. Bonnard sait aimer et admirer ceux qui l’entourent. Mais tendre il fuit l’effusion — comme il oppose des paradoxes aux doctrines trop affirmées.
Pierre Bonnard dans son atelier du Cannet, 1945.
KO
Il se méfie des enthousiasmes. D’où cette rapide nécessité pour lui de rester un peu à l'écart et, alors qu’il est très proche, de garder quelque distance. IL semble que sa vocation soit née très tôt : quelques carnets de ses quinzième et seizième années montrent sa curiosité pour le mouvement et la vie, un sens de l’observation empreint d’humour; il peint à vingt ans des petits paysages qui évoquent Corot par l'harmonie des tons et la franchise des valeurs. Puis il se lie d’amitié avec Maurice Denis, Édouard Vuillard, Xavier Roussel, Paul Sérusier. Ensemble ils reçoivent le message de Gauguin. « Le mystère de son ascendant fut de nous offrir une ou deux idées, très simples, d’une vérité nécessaire, à l'heure où nous manquions totalement d’enseignement », écrit Maurice Denis. « Il nous libérait de toutes les entraves que l’idée de copier apportait à nos instincts de peintre. Il nous donnait droit au lyrisme. » Avec Gauguin ils admirent les Primitifs, Degas et Cézanne. Bonnard est attiré aussi par de très modestes images venues du Japon. « J'avais compris au contact de ces frustes images populaires que la couleur pouvait comme ici exprimer toutes choses sans besoin de relief ou de modelé. Il m’apparut qu’il était possible de traduire lumière, formes et caractère rien qu'avec la couleur, sans faire appel aux valeurs. » Découverte essentielle dont on ne cessera de constater les effets, mais toujours au gré de son humeur : il mêle l’une à l’autre les influences, conjugue les apports extérieurs, les confronte à son jugement et à son expérience.
Il peint clair d’abord, et simplifie les formes dans un trait qui en accentue le caractère; on retrouve ici Gauguin et les Japonais. Puis il assombrit ses teintes, donnant juste quelques taches de lumière sur lesquelles se découpent les personnages; ce sont tous les passants de Paris qu’il retrouve en hiver dans le gris de la ville et autour de la lampe. Petits tableaux dont la mise en page évoque Degas et l’instantané photographique, aux sujets imprévus, où il montre beaucoup d’esprit, de tendresse, d’amusement devant la vie, et ce sens de l'intimité qu’il partage avec Vuillard. Il va peindre ensuite en Ile-de-France et dans la vallée de la Seine; la lumière réapparaît dans ses toiles, voilée d’abord et comme tamisée. C’est le moment où les Fauves jouent de toutes leurs couleurs. Bientôt arrivent les Cubistes. Bonnard, on le verra dans ses préoccupations nouvelles de composition et notamment dans la disposition rigoureuse de certaines de ses natures mortes, considère longuement leurs travaux. Mais il poursuit ses recherches dans la voie des Impressionnistes, qu’il a toujours admirés, tout en jugeant leur vision trop soumise à la nature. Période de transition, inégale et incertaine, au Cours de laquelle il voyage en Angleterre, en Belgique, en Hollande.
Puis il découvre la lumière du Midi; désormais l’histoire de sa peinture est celle d’une décisive progression de la couleur, quelque peu affolée d’abord, retenue ensuite dans l’armature plus solide de la composition et du dessin, exaltée enfin jusqu’à l’incandescence. Alors que les Impressionnistes retomposent les couleurs du réel, Bonnard les transpose, semble oublier le ton des objets, crée un monde nouveau où les feuillages, la mer, les champs et les fleurs échangent l’or, le bleu, le vert et l’orangé. Les paysages de Vernon, les jardins du Cannet sont imprégnés d’une lumière irréelle où brûlent toutes les gemmes.
« Nommer un objet, disait Mallarmé, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite du bonheur de découvrir peu à peu. Le suggérer : voilà le rêve. » Les personnages et les scènes se détachent furtivement de atmosphère grise et feutrée de la ville; les toits, les maisons, les sentiers et les montagnes émergent comme insensiblement du soleil; une figure apparaît soudain que nous n’avions pas vue dans le jour éblouissant. Nées de l’observation amusée, les premières toiles nous donnent à résoudre une énigme et nous voyons alors que tout est là, le mouvement, les caractères, la vie, évoqués par un conteur malicieux. Il y a du mystère dans les suivantes, faites d’une attention plus grave, dont la mélancolie même n’est pas absente, nées elles aussi de la plus simple réalité cependant : le jardin vu de la fenêtre, quelques fruits dans une coupe, d’humbles coquelicots, le cabinet de toilette et, dans l’ombre chaude, la femme. Mais face au monde extérieur Bonnard affirme sa présence. Après son étonnement et sa surprise il nous montre son émerveillement; de l’émotion qu’il éprouve à contempler l’univers il fait naître un monde idéal. Comme Cézanne et Chardin par des pommes ou un pichet, il suggère par la plus simple fleur des champs cette « secrète royauté » dont parle André Malraux.
Il transcrit son émotion d’un dessin rapide et nerveux, allusif et précis à la fois, tout frémissant de vie. « Le dessin, dit-il, c’est la sensation. » Des traits et des points constituent aussi des repères pour les couleurs, qu’il assemble à l’atelier. C’est alors au prix d’un long effort qu’il arrive à retrouver dans sa peinture la spontanéité de son regard. Bouleversant toutes les règles acquises, écartant les notions classiques de perspective et de modelé, il fait naître la lumière et les formes par le jeu des masses colorées, les rapprochements les plus imprévus — sans faire appel aux valeurs... « Le tableau est une suite de taches qui se lient entre elles, et finissent par former l’objet, le morceau sur lequel l'œil se promène sans
aucun accroc. »
Si loin qu'il aille dans sa transfiguration, Bonnard ne quitte Jamais tout à fait le sol; il demeure près de nous dans un monde ouvert, habité, généreux, où les fleurs et les fruits s'offrent à profusion. Comme Renoir il a choisi de ne montrer que des bonheurs. Peintre de l'émotion, il est proche de Chardin et de Corot; il a leur patiente ferveur, le même goût de la nuance, partage avec eux ce don d’émerveillement devant la vie. « Pour ce qui me concerne, disait Corot, je crois avoir le sentiment, c’est-àdire un peu de poésie dans l’âme, qui me porte à voir, ou à compléter ce que je vois, d’une certaine façon... » C’est ainsi que, ouverte à toutes les nouveautés mais lentement élaborée dans la plus complète liberté, originale et audacieuse, cette œuvre s'inscrit tout naturellement dans la tradition de la peinture française. Il faut revenir ici sur cette alliance savamment maintenue de l'attention la plus scrupuleuse avec l’extrême fantaisie; de cette alliance naît tout son charme. L’homme aussi était grave sous l’enjouement, tendre dans la pudeur, secrètement passionné, et plein de raffinement dans sa simplicité.