JANVIER
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Page d’agenda (17 janvier 1944).
invente toujours, mêle l’une à l’autre toutes les couleurs, scelle toutes les alliances. Il compose ces toiles radieuses alors qu’il est seul, âgé, isolé par la guerre dans le Midi. Mais au même moment on trouve dans son carnet cette petite phrase : « Celui qui chante n’est pas toujours heureux. » Et ceci donne à sa joie sa véritable résonance, et à sa peinture sa véritable grandeur; sa joie n’est qu’une tristesse vaincue; si l’on ne voit pas sous la fête des couleurs le drame ou le désespoir de l’homme, c’est qu’il a réussi à « embellir », comme disait Renoir. George Besson avait évoqué cette tristesse dans un article du Point, à la faveur d’un billet reçu de lui. « Aujourd’hui, c’est un mauvais jour. La neige tombe depuis ce matin; la femme de ménage est malade, l'électricité ne marche pas, et le lait ne sera probablement pas porté ce soir. À part ça tout va bien Madame la Marquise. ».…
Bonnard revient à Paris en 1945, et y passe les trois premières semaines de juillet; il descend à l'Hôtel Terminus, près de la gare Saint-Lazare, non loin ainsi de Montmartre, où il a toujours son atelier rue Tourlaque. Il montre des dessins et des gouaches chez Jacques Rodrigues-Henriques, et on verra dix de ses toiles à l’exposition « Peintures contemporaines » organisée au château de Fontainebleau par Charles Terrasse, qui en est le conservateur : il s’agit d'œuvres appartenant à des collectionneurs
Sous le figuier, au Cannet,
Paysage du Midi. Mine de plomb, vers 1943.
particuliers, abritées là pendant la guerre. Puis il revient au Cannet, avec sa nièce Renée Terrasse qui demeurera auprès de lui.
Des dessins et des toiles naissent dans le petit atelier, qui frappent par une liberté nouvelle. Quelle confidence dans ces lignes immatérielles, ces points et ces signes délivrés du poids de la ressemblance; cette sténographie impatiente révèle un certain détachement des choses; le peintre ne veut plus voir que les couleurs dans la lumière. Et ces couleurs prennent tout à coup une densité tragique : 1l faut les saisir avant la fin. Posées fébrilement, en taches vigoureuses, elles évoquent des tissus d'Orient, une fabuleuse richesse; une pluie de pierres tombe sur les jardins. Parfois elles se blottissent ensemble; des complicités existent entre des bleus, des mauves et des violets pour faire vibrer les verts voisins. Mais un ton seul, aussi, peut s’opposer fièrement à toutes les alliances et le rouge d’un toit ou le vert acide d’un arbre résistent à tous les complots. Le tableau naît du jeu des matières colorées, de leurs rapprochements inattendus. Les contrastes de lumière ne sont traduits eux-mêmes que par des oppositions de couleurs vives. « I] m’apparut qu’il était possible de traduire lumière, formes et caractère rien qu’avec la couleur, sans faire
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appel aux valeurs. » La découverte effectuée autrefois au contact des petites images japonaises achève de se réaliser. Ce qui assure la continuité de cette œuvre tout au long de son parcours c’est aussi la persistance d’une curiosité sans cesse éveillée. À plus de soixante-quinze ans, composant sa dernière « Salle à manger », Bonnard cherche, explique-t-il lui-même, « à montrer ce qu’on voit quand on pénètre soudain dans une pièce, ce que le regard embrasse d’un seul coup ». Ses paysages et ses intérieurs se jettent en quelque sorte aux yeux du spectateur. Il nous montre ce qu’en poète il a vu dans la nature, un sentier qui monte dans le ciel, un paysage qui bascule dans l'ivresse de la lumière, et la signature elle-même est emportée dans ce vertige. Tout vibre de spontanéité, de fraîcheur, de sincérité dans ces toiles éperdues. Mais un ordre règne aussi dans cet apparent désordre; ici un mauve phosphorescent répond à un bleu intense et leur accord souligné d’un rouge insolite fait vibrer tous les jaunes alentour; là un ocre qui court dans les champs pénètre ensuite dans la montagne, puis se répand en traînées de soufre dans le ciel — et assure ainsi l’unité du tableau. Le trait d’un toit, les lignes d’un mur ou d’une fenêtre compensent les volutes des taches colorées, sans qu’il y ait de rupture dans le rythme : « En peinture comme en musique, compter un, deux, trois... » Bonnard atteint à la plus grande densité de son art; tout ce qui naît de sa main porte sa marque; et il lui suffit pour s'exprimer d’une pêche seule. La lumière qui confond la campagne, la mer et le ciel s’ordonne selon sa vision intérieure. « Un tableau est un petit monde qui doit se suffire. » La différence étonne entre l’aspect frêle et fragile de Bonnard, et limpression d’ampleur donnée par son œuvre. Il retrouve son image dans la 179
Paysage du Cannet, vers 1945.
glace du cabinet de toilette, vieil homme triste et seul que l’âge fait ressembler à un Japonais — plus japonais, a-t-on fait remarquer, qu'aucune de ses peintures. [Il est sans complaisance à l’égard de lui-même; dans la lumière du matin ou dans celle du soir on ne voit qu’un regard intense qui prend plus qu’il ne donne. Il semble se défier de soi, provoquer à son encontre la même distance qui s'établit parfois entre les autres et lui. Et sans doute a-t-il toujours vécu un peu à l’écart, en retrait, sacrifiant à la fin toutes les passions à sa passion de la peinture : « Que serait un peintre sans la peinture? »
Traité comme un portrait, « Le cheval de cirque » offre d’abord l’étrangeté d’une apparition; son profil rappelle ces chevaux de fiacre que le peintre aimait à montrer autrefois en attente le long du boulevard. La silhouette désincarnée, l’ascension pyramidale de l’encolure blanche, Pinscription triangulaire de la tête tournée de trois quarts au centre du tableau, le béant noir des yeux, tout concourt à cette étrangeté. On ne sait quelle allure et quelle distinction opposent cet animal à l’écuyer falot qui lui fait lever l’antérieur droit; il accomplit son geste avec une sorte d’indifférence hautaine, son regard tout entier tourné vers le spectateur. Comment ne pas sentir dans ces yeux, comme Duncan Phillips, « toute l'émotion et la fierté de l'artiste ». C’est le regard non seulement de celui qui observe, mais de celui qui voit. « Il y a peu de gens qui savent voir, bien voir, voir pleinement, dit Bonnard. S'ils savaient regarder, ils comprendraient mieux la peinture. » Une certaine circonspection, encore, cette réserve, cette retenue — et l'élégance générale des lignes — font venir à lesprit le mot intelligence devant cette toile. 181
Paysage du Cannet au toit rouge, 1945.
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Autoportrait, 1945. À .
Pages d’agenda (1934), 4 avec des études pour Le cheval de cirque. |
Le cheval de cirque. Terminé en 1946. 183
Bonnard vient de nouveau à Paris pour quelques semaines, du 27 juin au 21 juillet 1946. Les fils de Josse Bernheiïm — Jean et Henry — lui consacrent leur première exposition d’après-guerre, rue Desbordes-Valmore. Il se rend au Salon des Réalités Nouvelles, première grande manifestation d’art non figuratif. Toujours attiré par les moyens nouveaux d’expression, il souligne lui-même la nécessité de toutes les recherches : « En art il n’y a que des réactions qui comptent. » Mais il dit aussi sa conviction que « l’art ne pourra jamais se passer de la nature ». «Si on oublie tout, il ne reste plus que soi et cela n’est pas suffisant. Il est toujours nécessaire d’avoir un sujet, si minime soit-il, de garder un pied sur terre. » Chez Louis Carré, il rencontre Jacques Villon, André Lhote, Chagall. A Fontainebleau, il retrouve pour la dernière fois Léon Blum, son ami du temps de la Revue Blanche. Il voit encore l’éditeur Tériade, qui prépare le numéro de Verve consacré à des pages de ses carnets et à ses travaux récents. Recherché, fêté, il garde toujours la même humilité. « Je commence seulement à comprendre, dit-il à Jean Bazaine, il faudrait tout recommencer. »
De retour au Cannet, il retrouve avec joie son atelier. « Jamais la lumière ne m’a paru si belle. » Au mur sont fixés des projets de décoration et quelques toiles commencées déjà depuis de longs mois, « La Salle à manger », une « Nature morte », le « Paysage du Cannet au toit rouge », « L’Amandhier », et « L’Avant-midi », grande composition en hauteur. C’est ici la pleine lumière du jour dans le jardin où la table à été dressée. On est encore dans la fraîcheur de la maison, à l’intérieur d’une pièce que
délimitent à gauche un pan de mur rose, une porte à droite; mais voici
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Dans l’atelier du Cannet.
Une Nature morte, le Paysage du Cannet au toit rouge, La salle à manger et L’amandier en fleur, au mur de l'atelier, en 1946.
qu’arrive toute la chaleur du dehors. Du sol embrasé monte la nuée des couleurs qu’excitent de part et d’autre le blanc de la nappe et deux taches noires dont l’une est donnée par le bouton de la porte. Une servante à peine visible dans le soleil apporte un plateau..« Le nez sur la toile », Bonnard pose les couleurs du bout de son pinceau ou de sa brosse, ou les écrase d’un geste vif du doigt. Il est ébloui de couleurs et de lumière. « Quand on couvre une surface avec des couleurs, il faut pouvoir renouveler indéfiniment son jeu, trouver sans cesse de nouvelles combinaisons de formes et de couleurs qui répondent aux exigences de l’émotion. » « Le tableau est une suite de taches qui se lient entre elles et finissent par former l’objet, le morceau sur lequel l’œil se promène sans aucun accroc.. » Entre les heures consacrées au travail, il lit les œuvres de Giraudoux ou d’André Suarès, qu’il a rencontré à plusieurs reprises durant ces dernières années et avec lequel il a parlé de Rouault. Il relit « A la recherche du temps perdu »,et tout Mallarmé, « jusqu’au texte même des thèmes anglais ». De jeunes artistes viennent le voir en cet ultime été. Chacun demeure frappé par la gentillesse de son accueil et par sa modestie. « Durant ces quelques semaines où sa présence magnifiait encore pour moi la beauté du paysage, j'ai vu plusieurs peintres transfigurés d’une visite au Cannet », écrit Jean Leymarie. « Ils n’en rapportaient aucun secret de métier, mais le souvenir ébloui d’un artiste réalisant enfin le vœu de Gœthe, la difficile simplicité. Ils se sentaient un peu meilleurs et plus peintres qu'auparavant. »
À Paris du 7 au 20 octobre, il présente douze toiles au Salon d’Automne. À Fontainebleau, dans le château où Poussin et Chardin vinrent 188 restaurer les fresques du Primatice, il retouche et achève « L'atelier au
L’amandier en fleur, 194
mimosa » et « Le cheval de cirque ». Il revient au Cannet très fatigué et très amaigri. Ses forces déclinent. Il songe à ses amis des premières années, Vuillard, Maurice Denis, Roussel, Maillol : tous sont disparus. Il aspire lui-même à la paix. « Je ne serai bien que sous les choux... » Dans sa petite chambre aux murs nus il s’est fait apporter un seul tableau, son dernier « Amandier ». Un vert le gêne en bas à gauche, là où il a mis déjà sa signature; il demande à son neveu Charles de l’aider à le recouvrir d’un jaune d’or. Quelques jours après, Bonnard s'éteint le 23 janvier 1947.
Cet arbre en fleur qui s’élance dans le ciel avec l’éclat de la neige est un symbole non seulement de la vie triomphante, mais aussi de l’éternel besoin de l’homme, et de sa puissance, de créer.