Pierre Boucher et son livre [microforme]
L'auteur de l'Histoire véritable et naturelle des Mœurs et Productions du Pays de la Nouvelle-France n'est pas un de ces personnages effacés qui échappent aux regards des curieux parce qu'ils ont vécu dans l'ombre de la vie bourgeoise, même en écrivant des pages à la fois remarquables et utiles. Sa vie a été toute en dehors, sous les rayons de la pleine lumière. Aussi n'eût-il pas fait son livre, qu'il occuperait encore une place dans les annales canadiennes,
Les biographes ont-ils suffisamment expliqué le concours de circonstances qui à fait naitre ce petit livre si précieux par les renseignements qu'il renferme ? C’est toute une page de notre histoire qu'il faut mettre devant le lecteur, afin de donner la mesure des choses du temps et rendre les textes de Boucher plus explicites. Une simple reproduction de l'écrit ne suffit plus à présent ; c'est pourquoi la Société royale croit faire une œuvre patriotique en chargeant quelqu'un d’annoter l'ouvrage le plus copieusement possible. Voyons d’abord les origines de l'auteur et sa formation à la vie publique.
Gaspard Boucher, cultivateur, de Lagny, au Perche, diocèse de Mortagne, était aussi menuisier, c’est-à-dire que, à l'instar des habitants de cette région, il ne se contentait pas du bénétice de sestravaux des champs, mais possédait nn métier accessoire qui lui permettait de gagner quelque argent pour supplémenter les revenus de sa terre. Au Perche, cette pratique est assez commune ; les femmes elles-mêmes exercent des métiers ou se livrent à des industries protitables, de manière à préserver le ménage d’une foule de dépenses qui vont d'ordinaire au profit des villes ou des gros bourgs. Ces femmes savent toutes lie et écrire ; ce sont elles qui tiennent les comptes et les correspondances de la famille. Elles ont brillé également sous ce rapport, en Canada, au dix-septième siècle. La tradition de cet état de choses remonte à une époque très éloignée ; elle s’ers continuée sur les bords du Saint-Laurent. La femme était la maîtresse d'école de la famille. Si Pierre Boucher a su lire et écrire, c’est sans doute à sa mère qu'il le devait, puisque, de son temps, un garçon n'avait
guère de chance de s’instruire autrement que par les leçons maternelles.
Gaspard Boucher signait au moins son nom, car j'ai vu son coup de plume sur des documents conservés à Trois-Rivières. Il avait épousé, en 1619, Nicole Lemaire, et en avait cinq enfants lorsque, en 1634, il se détermina à partir pour la Nouvelle-France : Pierre 1622, Nicolas 1627, Marie 1630, Madeleine 1633, Marguerite 1634. C'était le moment où
commençait la toute petite colonie agricole de Québec, qui devait rester trente ans sur ses débuts, par suite des fausses manœuvres des autorités. De 1633 à 1636, il y eut tout d'abord un élan, une sorte d'enthousiasme vers le Canada ; on faisait appel à certaines influences qui répond.ient aux vœux de Champlain, si souvent exprimés depuis plus d’un quart de siècle. L'année 1634 marque la date principale de ce mouvement, qui se fit sentir surtout dans le Perche, d'où il vint des colons qui s'établirent à Beauport. Les jésuites avaient des terres dans le voisinage de cette seigneurie, ils s’assurèrent les services de Gaspard Boucher en qualité de métayer. Quatre ou cinq ans après, le jeune Pierre s'engagea aux pères à son tour et partit pour les missions de la baie Georgienne.
On était alors (1639) dans une situation déplorable autour de Québec et de Trois-Rivières. La guerre des [roquois faisait rage; il n'y avait pas de troupes pour rassurer les habitants; les Cent-Associés, affaiblis par des pertes financières, avaient cédé le tratie du Canada à une compagnie de huit marchands de France, qui exploitaient le commerce de fourrures sans s'occuper des obligations qu'ils devaient remplir à l'égard de la colonie sous le rapport de sa défense aussi bien que de son administration générale, Jamais enfant ne fut élevé dans un état de crise publique plus intense que le jeune Pierre Boucher. [semble que l'impression lui en soit restée toute sa vie, et qu'elle Pait amené à devenir l'homme d'initiative et de justes conceptions que ses œuvres nous font connaître, En tous cas, il n'était ni d'une trempe ordinaire ni d’un tempérament à servir les intérêts d'autrui. En attendant l'âge qui devait lui révéler sa carrière. il s’exerçuit à se rendre utile eu apprenant les langues sauvages, et, revenu à Québec en 1641. il entrait comme soldat dans la petite garnison du fort. Vers l'automne de 1645. comme le poste de Trois-Rivières devenait plus important que jamais, on y envoya des interprètes, parmi lesquels Charles Lemoine et Pierre Boucher, dont les deux sœurs (mariées) résidaient déjà dans ce lieu. L'année suivante, Gaspard et sa femme abandonnèrent la ferme des jésuites, près de Québee, pour se tixer à Trois-Rivières ; ils y vécurent encore une douzaine d'années. Nicolas y mourut en 1649.
François Marguerie, interprète en chef de Trois-Rivières, s'étant noyé en 1648, on donna son emploi à Pierre Boucher, et celui-ci, la même année, épousa Marie-Madeleine Chrétienne, sauvagesse élevée par les ursulines de Québec. Le seul enfant issu de ce mariage mourut au berceau.
Les sœurs de Boucher, son père, sa mère et certaines parentés, formaient dix-huit personnes de sa famille, à Trois-Rivières, sur une population de 100 âmes.
L'heure allait sonner où l'attention publique devait s'attacher à lui. Il était commis général du magasin de Trois-Rivières, le plus important comptoir de traite de la colonie, A la création d'une église paroissiale, le 13 mai 1651, il fut élu marguillier. Le 6 juin suivant, il devint capitaine de la milice locale, une institution nouvelle, le début de nos milices, quoi-
mime
[sure] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 101
que l'histoire n'ait pas enregistré ce fait important, Etant devenu veuf, il se remaria, le 9 juillet 1652, avec Jeanne Crevier, d'une famille de Rouen établie au Canada depuis treize ou cuatorze ans.
La guerre devenait plus terrible que Jamais. Tout le Haut-Canada était aux mains des [roquois. Chaque jour de l’année les colons de Mont. réal et de Trois-Rivières se voyaient en butte aux attaques des bandes qui infestaient les abords du fleuve. 11 était plus souvent question de retourner en France en abandonnant le Canada que de chercher à reprendre les territoires perdus. Les habitants de tout le Canada ne dépassaient pas le chiffre de 600 âmes, pour la bonne moitié victimes des tromperies des Cent-Associés, puis de la compagnie marchande Cheffault-Rosée, de France, enfin trompés encore par le syndicat canadien qui avait arraché (1644) aux deux sociétés en question presque tout le monopole du commerce de la colonie, Nous n'avions pas de troupes pour protéger les habitants ou les magasins, [lne venait plus d'immigrants. Les Relations des jésuites répandaient en France des descriptions d’un Canada désolé par la guerre, inhabitable à cause de son climat, sans ressources par luimême, bon tout au plus pour des sauvages. C'est à peine s'il y avait soixante failles cultivant chacune un peu de terre.
Voilà sous quels auspices Pierre Boucher, à l'âge de trente ans, COntractait un second mariage et fondait ses espérances en l'avenir.
Cinq semaines plus tard, le 19 août 1652, les habitants de Trois- Rivières perdirent quinze hommes et leur gouverneur (Guillaume Duplessis-Kerbodot) dans un combat contre les [roquois. Boucher prit le commandement du poste et le garda jusqu'au 8 septembre, alors qu'il fut remplacé par Jacques Leneuf de la Poterie. Ce dernier, principalement adonné au commerce, s'absentait sans cesse, et alors Boucher lui servait de substitut, ce qui produisait un cumul d'emplois assez curieux, ainsi que le montre une pièce du 16 juillet 1653, dans laquelle Boucher agit comme gouverneur, juge de la juridiction, capitaine de milice et commis du magasin des Cent-Associés. On pouvait dire que Trois-Rivières, c'était lui. Sur 153 âmes que renfermait la bourgade, il y en avait vingt-sept de sa parenté. Jean Godefroy de Tonnancour était le chef d’une famille à peu près aussi nombreuse, de sorte que toutes les affaires de la petite ville se trouvaient aux mains de ces deux hommes. M. de ln Poterie était beau-frère de Godefroy. Les deux premiers Canadiens annoblis furent Boucher et ce même Godefroy.
Le siège de Trois-Rivières en 1653 est raconté dans divers ouv "ages ; c'est pourquoi nous ne ferons que le mentionner. Les mois de juillet et août ne furent qu'une série d'escarmouches qui se terminèrent le 22 août, Par un assaut à la place, mais Boucher (qui agissait alors comme substitut de la Poterie) et ses quarante-six soldats et miliciens firent subir de telles pertes aux [roquois que ceux-ci, bien qu’au nombre de cinq ou six cents, s'écartèrent complètement d’un voisinage aussi dangereux.
M. de la Poterie se retirant pour vaquer à ses affaires personnelles, M. Jean de Lauzon, alors gouverneur général, fit dire à M. Boucher de gurder le commandement du district de Trois-Rivières. Il le conserva cinq ans et fut une seconde fois remplacé, en juillet 1658, par Jacques Leneuf de la Poterie, Souvenons-nous que le Bas-Canada était alors divisé en trois provinces, avec un gouverneur et un juge dans chacune d'elles. Le gouvernement de Trois-Rivières avait plus d'importance que celui de Montréal.
Un acte du 9 février 1655 cite Pierre Boucher avec la double qualité de juge et de gouverneur. Jusque-là, il est partout nommé “le sieur Boucher”, même dans la concession de l'ile Saint-Joseph que M. de Lauzon accorde, le 20 octobre 1653, “au sieur Boucher, gouverneur des Trois-Rivières” ; mais le 31 juillet suivant, il se désigne lui-même avec un nouveau nom, celui de Grosbois : % Nous, Pierre Boucher, escuyer, sieur de Grrosbois, gouverneur des Trois-Rivières, lieutenant-général civil et criminel de Monsieur le grand sénéchal de la Nouvelle-France, en vertu du pouvoir à nous donné...” Dans cette pièce, il accorde à Jean Sauraget la seigneurie de la Pointe-du-Lac, Huit jours plus tard, M. de Lauzon concède un fief dans la banlieue de Trois-Rivières à Pierre (âgé de trois ans), fils de Pierre Boucher, gouverneur des Trois-Rivières. C’est le fief Boucherville, qui porte encore ce nom.
Il se trouvait, sur le plateau où la ville est située, une étendue de terre appartenant à M. de Champflour, ancien gouverneur de Trois- Rivières, repassé en France, et que celui-ci avait vendu à Jacques Lenenf de la Poterie en 1649; M. Boucher l'acheta de ce dernier par acte du 7 avril 1660, et, depuis ce moment jusque vers 1880, ce tief Champflour ou Niverville est resté dans la famille Boucher, Vers 1730, on y construisit une grande maison de pierre encore aujourd'hui très solide, située entre les rues des Champs et Bonaventure, assez près de l'église paroissiale.
Urbain Baudry dit Lamarche, taillandier, vendit, le 7 novembre 1652, à son beau-frère Pierre Boucher, “commis au magasin”, une terre qu'il possédait au cap de la Madeleine ; Boucher revendit cette propriété, o 20 mai 1656, à Pierre Lefebvre (mon ancêtre maternel), qui, plus tard, la donna à l’église de la paroisse à charge de dire des messes pour le repos de son âme.
Considérons maintenant quelle était la situation du pays à cette époque,
S'il fallait prendre à la lettre certains passages des Relations des
Jésuites et des écrits de la mère de l'Incarnation, on serait porté à croire que le Canada, de 1650 à 1663, subsistait du bénéfice de la traite des fourrures, et cette fausse impression est visible dans plus d'un ouvrage rédigé de notre temps. La vérité est que les habitants vivaient fort bien de l’agriculture, ne faisaient aucun commerce, et se passaient de presque tous les articles que l'Europe aurait pu leur fournir. La situation n'avait rien de lamentable: loin de à! Mais la guerre des Iroquois gâtait tout.
[suzre] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 103 ù Jusqu'à 1665, il a manqué à la colonie une force armée suffisante pour
empêcher ces énergiques sauvages de faire la maraude et de commettre des massacres dans le Bas-Canada. A qui la faute? Aux trois com- | pagnies qui vivaient de la traite, qui s'étaient engagées à donner de la , sûreté aux colons, et qui ne voulurent jamais encourir la dépense nécessaire à cette fin. Or, ces hommes de mauvaise foi furent punis par où ils avaient péché ; car leur avarice amena la guerre qui ruina la traite, et, vers 1655, les six ou sept familles qui exploitaient ainsi le Canada à son
détriment se voyaient tomber dans la banqueroute et la misère, Ce groupe s'était affublé d'un singulier nom : il s'appelait Compagnie ù des Habitants, parce que ses membres demeuraient dans la colonie ; Mais pas un seul d’éntre eux n'avait qualité d'habitant, c'est-à dire de cultivateur, Les écrivains ont cru, en voyant ce nom. que nos défricheurs et nos fermiers jouissaient du privilège de la traite et que, en fin de compte, c'était bien leur faute s'ils ne faisaient pas venir des soldats pour se protéger contre l'ennemi, Hélas! les prétendus Æabitants travaillaient
‘à l'encontre de l'habitant véritable,
Les Relations, le Journal des Jésuites, les lettres de la mère de l'Incarnation, tout ce qui s'est écrit avant 1660, constitue à cet égard un chapitre embrouillé comme à dessein. Personne n’y a vu clair, ni en ce temps-là, ni par la suite. Je comprends bien que ceux des vrais habitants A qui ont eu connaissance des Relations ne prenaient pas des vessies pour
des lanternes ; mais, que pouvaient-ils faire pour arrêter le mal ? Ce n'est qu'en 1661 que M. Boucher eut occasion d'en parler au roi, ce qui amena un sérieux examen de toutes les affaires du pays, et le changement de régime qui eut lieu en 1662-65 régla la situation.
Le malentendu’ dans lequel les historiens sont tombés Sexplique d'une certaine manière, Presque toujours les jésuites et les ursulines peignent l'état de leurs communautés comme il s'agissait du pays tout entier, et lorsque, d’un autre côté, il est question de la colonie, on croirait entendre l'écho de leurs communautés, Ainsi, ils diront que la nourriture va manquer et qu'il faudra mourir de faim ou retourner en France : mais cette phrase est mêlée à celles qui parlent de la guerre des Iroquois, et
par conséquent elle semble dépeindre la pénurie de vivres dans laquelle se trouve la population rurale, tandis qu'elle a trait uniquement aux ursulines. Ailleurs, on déclare que les habitants sont mécontents des modifi- ‘ations apportées à la vente des pelleteries, tandis que les vrais habitants n'y sont pour rien, puisqu'il s'agit de la compagnie dite des Habitants. dont j'ai indiqué le rôle il y à un instant. M. Parkman. appuyé sur ces textes incompris, n'hésite pas à écrire au sujet de cette époque (1650- 1663) : “ Le pays qui, jusque là, s'était soutenu avec le ‘astor, se trouva privé de cette ressource, son seul moyen d'existence, et il s’en allait mourant depuis que la guerre avait commencé”. Ce qui dépérissait, on le voit bien, c'était le groupe composé des marchands et des religieux, tous gens
nourris par le commerce, Si la situation de l'habitant cultivateur était critique de son côté, il fallait s'en prendre à la guerre, que ces mêmes marchands s'étaient engagés à faire cesser et qui manquaient à leur promesse.
Les communautés religieuses avaient d'abord calculé que les personnes charitables de la France subviendraient à leurs besoins ; mais on s'aperçut bientôt que cela n'irait pas loin, et le syndicat des marchands devint à peu près la seule ressource de ces institutions à partir de 1644 et mêmo 1640, Le syndicat, périclitant par suite de sa rapacité, entrainait dans la gêne les communautés, en même temps qu'il livrait les colons sans défense à la férocité des Froquois,
La puissance des Froquois n'a paru grande qu'à cuuse de l'absolu dénuement où nous étions de toute force militaire, en dépit des engagements solennels des marchands qui devaient nous fournir des troupes. Les hommes qui voyaient clair dans la situation ne demandaient que soixante soldats, tout au plus cent, pour contenir les bandes de pillards et de massacreurs dont on parle à tout moment dans les écrits de ces jours néfastes. Si, parfois, on à vu se jeter sur Trois-Rivières jusqu'à cinq ou six cents de ces barbares, c'était pour porter un coup final que l'impunité des attaques antérieures les encourageait à entreprendre. Nous leur tenions en quelque sorte le chemin ouvert, Il eût fallu les punir sévèrement en deux ou trois occasions: cela pouvait les arrêter à jamais. On a dit que l'habitant était soldat et savait se battre ; c'est absolument faux. Les Canadiens de cette époque n'entendaient rien au fait des armes, n'étaient point munis de ce qu'il fallait pour combattre. étaient forcés de rester sur leurs terres ; et d'ailleurs, ils n'étaient pas venus ici pour faire la guerre, mais bien pour cultiver le sol et s'y créer une patrie nouvelle sous la protection des lois et des troupes des Compagnies.
Cette fulsification persistante de toutes les données véritables est l’une des tristes curiosités que présente notre histoire écrite. La vérité faisait horreur : on l’a voilée, Que personne ne soit done plus complice d'un faux aussi condamnable. Nous n'avions pas de colons, mais seulement des victimes offertes aux coups des Troquois. Pour cinq ou six jésuites tués par ces sauvages, et dont on parle toujours, nous avons eu deux ou trois cents Français pris et torturés par ces derniers. N'est-il pas temps de le dire et de blâmer qui de droit ?
Au milieu de cette grande crise, voyons ce qu ecait devenu M, Boucher. Il était toujours juge de Trois-Rivières et cultivait probablement quelque coin «le terre, tout en se préparant à faire mieux lorsque la guerre serait terminée, Je le soupçonne aussi d'avoir traité du castor, car outre ses antécédents au magasin des Compagnies, qui lui avaient procuré l’expérience de la chose, nous savons que, plus tard, à Boucherville, il eut des intérêts dans ce commerce. En 1688, il est mentionné au nombre des six ou sept traiteurs qui envoyaient des canots sur les grands lacs à la recherche des pelleteries.
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M. de Lauzon étant retournéen France (1657), et voyant en 1659 que M. Boucher n'était plus au gouvernement de Trois-Rivières, il voulut faire reconnaître les services d’un homme de si grand mérite ; c'est pourquoi il s'adressa au marquis [Isaac de Pas de Feuquières, vice-roi de l'Amérique française, lequel obtint des lettres de noblesse et les envoya à M. Boucher en 1661, accompagnées d'une missive flatteuse, Louis XIV prenait en main, cette même année, la conduite des affaires du royaume L et des colonies ; ce fut son acte de début en faveur du Canada. L'honneur d'être le premier Canadien anobli désignait tout naturelle ment M. Boucher pour une mission qui se préparait depuis quelques mois dans l'esprit de bien des personnes, La paix signée avec toute l'Europe, Mazarin disparu de la scène, les Cent-Associés réduits à néant, les faux habitants perdus de dettes, les démêlés du gouverneur et de Mf de Laval, la guerre des Troquois, formaient autant de sujets de méditation. | Un homme d'énergie et de haute intelligence pouvait espérer d'être en- | tendu à la cour en exposant l'état de la colonie. | Quand on sut que l'ancien gouverneur de Trois-Rivières allait à Paris, il y eut, cela va sans dire, cabale 6: démarches pour nuire à sa mission, Les conflits d'intérêts personnels où de communautés existeront toujours en ce monde. À quel parti appartenait donc M. Boucher? Au parti des vrais habitants, d'après tout « que nous vovons de Jui. Il y en avait deux autres: les marchands qui espéraient tirer avantage d'une vefonte du système commercial, et les jésuites, dont la politique est sans cesse en éveil pour profiter des changements qui surviennent, M. Boucher n'était l’homme ni de l’une ni de l'autre de ces deux combinaisons. Depuis longtemps déjà, les jésuites lui témoignaient leur sentiment en parlant de lui dans les Æelations, mais sans jamais le nommer. Les marchands savaient parfaitement que les projets de colonisation et d'industrie du délégué des vrais habitants, amèneraient l'abolition des | monopoles sur les pelleteries et les marchandises. Pour la première fois | un Canadien allait se faire ouvrir la porte du ministre des colonies. Il y a cinquunte ans, nous faisions des efforts pour obtenir la même faveur en Angleterre afin de mettre un terme aux abus de l'administration. L'histoire se répète, on le sait.
M. d’Avaugour, gouverneur général, écrivit un rapport très remarà quable sur la défense de la colonie et l'ensemble de ses affaires. M. Boucher, qui avait toute sa confiance, se chargeu de plaider cette cause vil en haut lieu. M. d'Avaugour demandait trois mille soldats pour en finir avec les [roquois. [Il est malheureux que ce projet n'ait pas été exécuté dans son ensemble. M. Boucher aurait voulu pouvoir transporter aux frais du roi six cents colons qu'il savait être en état de trouver parmi les bons cultivateurs du Perche. Tous deux avaient raison et se montraient plutôt modérés qu'extravagants dans leurs calculs ; néanmoins, ils ne gagnèrent pas la moitié de ce qu'ils demandaient, et ce fut Boucher qui emporta le plus gros morcea :
Il trouva la France glorieuse, se reposant dans la paix depuis quelques mois, après une série de guerres qui avaient duré trente-quatre ans. On fêtait la naissance du premier enfant de Louis XIV. Mazarin venait de mourir, ce qui, tout grand ministre qu’il eût été, ne causait aucun chagrin au Canada, Le changement de ministère qui en résulta fut pour Île mieux, en ce qui nous concernait, Le roi prenait en main la conduite des affaires, et, à vingt-deux ans, se révélait digne d’une aussi noble tâche. Colbert, l’un de ses conseillers, esprit vaste, préparé de longue main aux grandes œuvres du gouvernement, tenait déjà une place marquante auprès de lui. Les anciens abus financiers que le pompeux Nicolas Fouquet personnifiait encore sous Mazarin, étaient attaqués de front par Colbert, qui, en cette année 1661, abattit Fouquet et lui imposa une prison perpétuelle. Un esprit rouveau souflait autour du trône; l'ère des réformes commençait; le moment était donc propice à la tentative qu'allait faire l'envoyé de M. d'Avaugour, dans l'espoir d'obtenir du souverain quelque protection pour le Canada. Depuis vingt-huit ans que la colonie comptait un certain nombre d'habitants stables, elle n'avait en quelque sorte été connue ni du pouvoir, ni de la cour, ni de la ville, parce que, livrée à des marchands qui formaient le cercle autour d'elle, la connaissance de sa situation et de ses ressources était systématiquement reléguée dans l'ombre. Seules les Æelations des jésuites cireulaient librement en France, déroulant le tableau des horreurs de la température, des grandes forêts et des guerres sauvages de cette contrée perdue au delà des mers, C’était un autre Fouquet à détruire.
Le roi écouta M. Boucher avec une curiosité sympathique, Il manifesta du chagrin en apprenant qu'un pays très propre à devenir une belle et riche province avait pu être si longtemps négligé. Ces révélations lui inspirèrent l'idée de ne point perdre de vue «désormais ce qui se passerait sur le Saint-Laurent, et, comme l'envoyé parlait des besoins de la colonie, de ce qu'elle pourrait rendre en échange de l’aide qu’elle recevrait, de l'excellent esprit qui animait les habitants, de l'honneur de la couronne, de l'avantage d'occuper cette belle portion de l'Amérique du Nord, il en conclut qu'il devait prêter main-forte à cette entreprise, La science, la sagacité. le patriotisme du Canadien avait touché l'esprit de ce monarque qui fut si remarquable par sa vaste ambition, et qui entrevoyait le développement de son pouvoir à mesure que, par l'imagination, il remontait avec l'orateur le cours du fleuve et les grands lacs sur les bords desquels se dresserait,un jour un nouvel empire français. |
Cette décision entraînait l'envoi d'une force armée pour contenir les Cinq-Nations, puis la retraite des Cent-Associés, de la compagnie de Rouen et du syndicat dit des Habitants, afin de laisser la place libre au pouvoir royal. Par suite le recrutement des colons pouvait commencer on France. Ces trois sujets importants une fois expliqués et entendus, le
roi demanda à M. Boucher d'écrire un livre exposant les ressources natu-
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[suLve] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 107
relles du Canada, pour aider aux opérations qui allaient avoir lieu, en donnant au public un aperçu de la Nouvelle-France absolument vrai.
Durant l'hiver 1661-62, M. Boucher engagea cent colons à partir avec lui pour le Canada. D'autres personnes en trouvèrent une centaine dans le Poitou et vers la Rochelle. Le roi donna ordre d'enbarquer cent soldats au printemps, et promit d'en envoyer trois cents l’année suivante. On entama des négociations avec les Cent-Associés dans le but d’abolir leur privilège et de rendre à la couronne les terres du Canada.
Avant que de quitter Paris, M. Boucher prit des arrangements avec M. de Lauzon pour se faire mettre en possession de la seigneurie de Saint- François-du-Lac et Yamaska, dont il reçut le titre le 20 avril 1662. Ceci montrerait que, dans le cas où la guerre des [roquois se terminerait, il aurait voulu s'établir à proximité du lac Saint-Pierre.
L'heure de partir étant arrivée, deux vaisseaux prirent les deux cents colons et les cent sollats. Si l'on songe que toute la population blanche du Canada ne dépassait guère 2,000 âmes, colons, traiteurs, engagés, religieux et religieuses compris, on peut se faire une idée de la valeur de ce secours.
Malheureusement, il n'y avait à bord des vaisseaux, des provisions que pour deux mois; la traversée dura du milieu de juin au milieu d'octobre 1662, quatre mois, pendant lesquels quarante personnes moururent de maladie et de misère. En passant à Terre-Neuve, M. Dumont, commissaire du roi, ayant la surveillance de l'expédition, y laissa un ecclésiastique et trente soldats, pour la protection des pêcheries, ce qui réduisit d'autant le nombre de bras dont le Canada avait besoin. MM. Dumont et Boucher arrivèrent à Québec le 27 octobre, après avoir été retenus à Tadoussac par les difficultés de la navigation.
Malgré ces contretemps. cet envoi fit renaître l'espoir dans le pays, surtout lorsque l'on sut que le roi entendait continuer son aide, et que la compagnie des Cent-Associés allait remettre ses privilèges pour faire place à une administration plus appropriée aux besoins du moment. Tout un monde nouveau s'ouvrait aux yeux des Canadiens,
Dans sa séance du 17 octobre de l’année suivante (1663), le Conseil souverain de Québec, examinant les papiers de cette expédition, trouve que sur les cent hommes amenés de France en 1662 par le sieur Pierre Boucher, il en est décédé trente-trois, soit dans le passage, soit dans les douze premiers mois après leur débarquement. Le Conseil déclare que si le roi ne rembourse pas le sieur Boucher des dépenses encourues pour ceux-ci, la compagnie. des Cent-Associés devra le faire. Quant aux soixante et sept autres, les habitants qui les ont pris à gage devront acquitter la part de chacun de ces hommes. Je cite ces faits pour montrer à peu près comment débuta le nouvel état de choses, en ce qui concerne les
immigrants. s Sur les deux navires de 1662 vinrent Louis Garneau, du Poitou, et
Marie Mazoué, de la Rochelle, c'est à dire pays voisins ; leur mariage eut lieu à Québec l’année suivante. Garneau était cultivateur. Je me demande si cet ancêtre de notre historien national avait été personnellement induit par Boucher à partir pour le Canada. Quoi qu'il en soit, ce dernier fut l'âme de l’entreprise en question, laquelle marque un point de départ absolument nouveau dans l'administration de la colonie et je me plais, vu la circonstance, à rapprocher deux noms si bien faits pour aller ensemble.
Parlant de M. L'umont, la mère de l'Incarnation dit : “ Après que ce gentilhomme eut examiné toutes choses, il est tombé d'accord sur tout ce que M. le gouverneur (d'Avaugour) avait mandé au roi, et que M. Boucher lui avait confirmé de bouche, que l'on peut faire en ce pays un royaume plus grand et plus beau que celui de France. C’est le sentiment de ceux qui disent s'y connaître”.
Il n’y a pas de trace d'un arrivage de troupes ou de colons en 1663, avant le 15 septembre de cette année, jour où monseigneur de Laval revint de France amenant le nouveau gouverneur, M. Saffray de Mézy, et M. Gaudais Dupont, commissaire chargé par le roi de s’enquérir de l'état des affaires du pays. Avec ces personnages étaient cent familles et quelques officiers, tant militaires que civils.
Aussitôt revenu de France, l'automne de 1662, M. Boucher fut rétabli dans sa charge de gouverneur de Trois-Rivières, et c’est de ce lieu que, le 8 octobre 1663, il signe la préface de son Æistoire naturelle de la Nouvelle- France.
Le 29 octobre 1664, il se démet de sa charge de juge qui passe à Michel Leneuf du Hérisson, puis, au mois de septembre 1667, il abandonne son poste de gouverneur de Trois-Rivières pour aller se fixer à Boucherville, 11 venait de marier sa fille ainée à René Gauthier de Varennes, officier du régiment de Carignan, qui lui succéda et conserva le gouvernement de Trois-Rivières jusqu'à 1689, date de sa mort.
De l'union que je viens de mentionner naquit Pierre Gauthier de Varennes sieur de la Vérendrye, découvreur du Nord-Ouest.
La famille de M. Boucher se composait en 1667 de six garçons et trois filles ; elle atteignit le chiffre de quinze enfants en 1676 ; sur ce nombre il y eut deux prêtres, une religieuse, quatre filles mariées et cinq chefs de famille, trois seigneurs et militaires. Ces derniers, ainsi que leurs descendants, ont porté les noms de Boucherville, Grandpré, Grosbois, Labroquerie, Labruyère, Laperrière, Montbrun, Montarville, Montizambert, Niverville et Verchères, dont plusieurs subsistent de nos jours. On les rencontre dans les voyages, la guerre, la littérature, la politique, sans interruption depuis deux siècles.
Pour son fils uîné, M. de Boucherville, comme on l’appelait, se fit concéder en 1672 la seigneurie de Grosbois où Machiche. En 1673, il passa les terres de Saint-François-du-Lac à son beau-frère, Jean Crevier,
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[suzre] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 109
qui, sans retard, y attira des colons de Trois-Rivières et mit ces propriétés en valeur. En 1673 également, M. Boucher vendit à Michel Leneuf de la Vallière la seigneurie d'Yamaska, qui fut encore de longues années sans recevoir de colons.
La seigneurie de Boucherville se recruta, comme Saint-François, des colons de Trois-Rivières, Au recensement de 1681, on voit que les travaux avaient marché avec une certaine rapidité, si on les compare aux autres domaines du district de Montréal. Par exemple, M. de Sorel possédait 150 arpents de terre mis en valeur ; mais il en tenait une bonne partie du roi, qui avait fait opérer des défrichements par les soldats avant que de donner la seigneurie à cet officier. Ensuite viennent MM. de Repentigny et de Boucherville avec ‘chacun 100 arpents en valeur, puis M. de Contrecœur avec 80 ; les autres tombent dans les 40 et 30 arpents.
Après 1681, M. Boucher vécut encore trente-six ans sur ses terres, conservant ses facultés mentales, comme le prouve le recueil d'avis et recommandations qu’il adresse à sa famille durant les derniers mois de son existence, et qu'il intitule ses Adieux.
Ayant vécu vingt ans sous Louis XIII, soixante-treize ans sous.
Louws XIV, il dépassa ce dernier règne de deux ans, et mourut sous Louis XV, âgé de quatre-vingt-quinze ans, l'année 1717 ; son épouse le suivit dans la tombe en 1727, âgée de quatre-vingt-seize ans, ayant vu son petit-fils devenir grand-père,
Les trois hommes les plus remarquables qu'ait produits le Canada au dix-septième:siècle, sont peut-être Boucher, d’Iberville et la Vérendrye : un colonisateur, un officier de marine, un découvreur,
Boucher contribue puissamment à l'abolition d'un régime qui tenait la colonie dans les langes, et il prêche ensuite d'exemple lorsqu'il s'agit de se mettre à l'œuvre pour établir le pays. Ainsi, outre le rôle pohtique qu'il joue, on le trouve parmi les trois où quatre plus grands cultivateurs de la période de Colbert,
D'Iberville promène sur les côtes de l'Amérique du Nord son pavillon victorieux, et balance à lui seul la fortune militaire dans les postes de la baie d'Hudson, Terre-Neuve, l’Acadie, le Maine. Il prépare des plans d'action qui pouvaient livrer tout le continent à la France, s'ils eussent été suivis par le roi. Il découvre les bouches du Mississipi et fonde la coionie de la Louisiane,
La Vérendrye gagne ses éperons par une conduite héroïque dans les batailles de l’Europe, revient au Canada, s'enfonce dans l'Ouest, devine le Nord-Ouest, le parcourt en vingt années de voyages inouïs, place des forts dans la moitié de ces territoires, nous révèle les Montagnes-Rocheuses et l'étendue du continent dans sa largeur.
La Vérendrye était le petit-fils de Boucher, et Boucher était le parrain de d'Iberville et de la Vérendrye., Cette double coïncidence est digne d'une mention dans l’histoire.