‹ Pierre Boucher et son livre [microforme]Chapitre 2 sur 18 · SOCIETÉ ROYALE DU CANADA I[.—NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

SOCIETÉ ROYALE DU CANADA I[.—NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

La présente édition du livre de M. Boucher est la cinquième qui s'imprime, comme nous allons voir :

Le fac-simile de la page de titre de la première édition reproduit avec cette notice parle par lui-même, Ce volume renferme 168 pages, à part 24 pages comprenant le titre, une épitre à Colbert, un avant-propos et une table des chapitres, le tout sur papier commun, bonne encre, beau caractère, format petit in-12. En tête de chaque page, au verso, on lit Histoire Naturelle et au recto, en regard, de Canadas. Dans le texte on ne voit qu’une seule fois Canada avec un s.

Le livre devait avoir ses ennemis, dès qu'il peignait sous des couleurs favorables l’entreprise lointaine du Canada que, de leur côté, les exploiteurs représentaient tout en noir. Le moyen que prennent d'ordinaire les gens incapables de répondre à la vérité consiste à faire acheter le plus d'exemplaires possible de l'ouvrage et de les brûler, C’est ce qui eut lieu ; aussi, le petit livre devint-il presque aussitôt après sa sortie des presses, d'une rareté extrême. Aujourd'hui, les cinq ou six exemplaires connus qui en restent se vendent au delà de 100 piastres. IT y en a un à la bibliothèque fédérale qui à appartenu à Charles Gayarré, l'historien de la Louisiane, et un autre qui porte l'ex-libris de la fameuse Sunderland Library, Blenheim-Palace, en très bon état de conservation, avec reliure du temps en cuir brun fort. C'est la propriété du docteur J, (x. Bourinot, notre digne collègue à la Société royale et travailleur infatigable. Il m'a permis de copier l'ouvrage ; c'est grâce à lui par conséquent que je le donne au public.

[lv a cinquante ans, l'éditeur de l’Album du Canadien de Québec résolut de populariser ce travail méritoire tombé dans l'oubli. Il le publia tout entier en feuilleton, l’année 1849, mais, faute de renseignements historiques à sa disposition, il se contenta d'y ajouter une courte notice empruntée au Catalogue d'ouvrages sur l'Histoire de l'Amérique et en partieulier sur celle du Canada, de la Louisiane, de l'Acadie et autres lieux connus sous le nom de Nouvelle-France, imprimé à Québec en 1837 par Creorge-Barthélemi Faribault, de qui on peut dire qu'il tit ce catalogue et devint un grand homme sans beaucoup de peine,

Cette seconde édition renferme 73 pages sur papier commun mesurant 8k pouces par 54, imprimées d’une encre pâle. L'épellation des mots est moderne, ce qui rend la lecture plus facile. Voici la notice en question :

“ L'auteur de ce petit ouvrage n’est pas le père Pierre Boucher, jésuite, comme l'ont cru le père Le Long et M. l'abbé Lenglet, mais le sieur Boucher qui a été gouverneur des Trois-Rivières et un des premiers habitants de la Nouvelle-France : l'est mort âgé de près de cent ans. Il avait été député à la cour pour représenter les besoins de la colonie, et ce

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comprend qu'une notice assez superficielle, mais, fidèle, du Canada, dit le père Charlevoix.” (M. de Fontette.)

ÆExaminons ces quelques lignes :

Jacques Lelong érudit, né à Paris en 1665, mort en 1721, bibliothé.caire de la congrégation de l'Oratoire, fut un grand travailleur, qui publia ses ouvrages après l'âge de quarante-cinq ans. Dans sa Bibliothèque historique il confond notre Pierre Boucher avec un religieux français du même nom.

Nicolas Lenglet du Fresnoy, né en 1674, mort en 1755, quitta la théologie pour l'histoire et la politique, eut une vie agitée et publia de nombreux ouvrages. Il était savant, malin, franc gaulois, pas toujours de bonne foi, indépendant, et grand tireur de ficelles, comme on dit aujourd'hui. k

Charles-Marie Fevret de Fontette, né à Dijon en 1710, fut conseiller au parlement de Bourgogne dès 1736 et consacra ses loisirs à préparer une nouvelle édition de la Bibliothèque historique de la France Au père Lelong ; il mourut en 1772. Son ouvrage fut terminé par J.-L. Barbeau dela Bruyère, 5 volumes in-fol. Fontette avait aussi formé une collection d’estampes qui est aujourd’hui à la bibliothèque nationale de Paris.

Le livre de Boucher, écrit à Trois-Rivières en 1663 fut imprimé à Paris en 1664, et non pas au cours du voyage de l’auteur en France, puisque ce voyage avait eu lieu en 1661-62.

On voit maintenant ce que signifie la notice de Fontette. Eh bien ! elle n’est pas de lui. Il a copié Charlevoix, qui avait dit, en 1744, parlant du même livre : “ L'auteur de ce petit ouvrage n'est pas le père Pierre Boucher, jésuite, comme l'a eru M. l'abbé Lenglet du Fresnoy, mais le sieur Pierre Boucher, gouverneur des Trois-Rivières, un des premiers habitants de la Nouvelle-France où, imitateur de la simplicité et de la piété des patriarches, il a participé aux bénédictions que Dieu a répandues sur cux, ayant vu sa nombreuse et florissante postérité jusqu'à la cinquième génération. Il est mort âgé de près de cent ans et sa veuve, qui lui a survécu de quelques années, a vu les petits-fils de ses petits-fils. Il avait été député à la cour pour représenter les besoins spirituels et temporels de la colonie et ce fut dans ce voyage qu'il fit imprimer la petite relation dont il s’agit, et qui ne comprend qu'une notice assez superficielle, mais fort fidèle du Canada.” Charlevoix avait connu Boucher vers 1705 à Boucherville,

Le dictionnaire Larousse

est superbe : ‘ Pierre Boucher, historien français du xvii° siècle. IL se

rendit au Canada, alors appelé Nouvelle- France, et fut gouverneur des Trois-Rivières, Il a publié sur ce pays un ouvrage intitulé......in-12, en 1665.”

L'ouvrage reparut une troisième fois en 1882, par ies soins de Godefroy Coffin, chez Bastien & Ci, Montréal. C’est une brochure de 6 pouces sur 44, renfermant 164 pages d'un papier commun, encre

pâle et caractère typographique assez frais. L'épellation primitive est conservée, Les deux pages d'introduction ne disent absolument rien, sauf que la première édition date ‘de 1663” et qu'elle eut “ un beau succès ”, tandis qu'elle est de 1664 et qu'elle fut supprimée sans retard par la cabale qui avait intérêt à la faire disparaitre.

Une quatrième fois, en 1883, chez George Desbarats, à Montréal, le petit livre fut réimprimé sous un format de 8 pouces par 5, avec belle encre et bon papier, et un excellent portrait de Pierre Boucher que l'on dit très authentique. C'est une traduction en anglais faite par Edward Louis Montizambert, rédacteur des lois au Sénat. Le tout comprend 85 pages avec table. En deux pages, le traducteur y donne une biographie aussi exacte que possible de l’auteur de ce livre, qui est son ancêtre. [l ajoute (est-ce une erreur typographique ?) que. en 1661, Niverville de Montizambert s'embarqua à la Rochelle pour le Canada, ce qui produit une confusion regrettable puisque en 1661, aucun des jeunes enfants de Pierre Boucher ne portait encore les noms de Niverville ou de Montizambert. Le chevalier Boucher de Niverville et de Montizambert était passé en France l'automne de 1760 ; il revint en 1761 avec la croix de Saint- Louis. Ceci corrigé, disons que le traducteur utilise à son tour la notice de Fontette sans y changer un mot.

Les éditeurs de ces quatre éditions ont négligé d'y joindre des notes explicatives du texte même, Je vais tâcher de remplir cette lacune.

Reste à examiner ici d'autres considérations d'un ordre plus élevé.

Le livre n'ayant pas été contredit par d’autres publications, mais supprimé subrepticement, on peut dire qu'il ne rendit aucun service à la colonie. Toutefois, ce qu'il cherchait à faire comprendre était déjà entré dans la politique de Louis XIV, de Colbert et de Talon : les résultats ne se tirent pas attendre. Les plus perdants dans cette affaire, furent les adversaires du livre, car ils durent bientôt abandonner la trop large part qu'ils étaient parvenus à prendre dans la direction du pays. Tout d'abord, le roi retira aux marchands syndiqués le monopole du commerce ; tous les terrains non concédés en seigneuries retournèrent à la couronne ; un régiment fut envoyé pour mettre fin à la guerre des Froquois ; grand nombre de colons arrivèrent de France ; enfin les Æelations des jésuites cessèrent de paraître, De 1663 à 1673, tout cela eut lieu, tant et si bien que la colonie devint une importante possession française, en place d’un simple comptoir de traite qu'elle était auparavant.

Dans cette notice bibliographique pourquoi ne pas parler des ÆRelalions, puisque le sujet s'en présente si à propos? Le lecteur entendra bien mieux maintenant ce que nous avons à en dire que si la chose était rattachée à une étude distincte de ceile du livre de Boucher.

Les Canadiens se montraient, dej uis des années, mécontents des Relalions, dans lesquelles les faits étaient presque toujours dénaturés. M, Francois d'Allet, prêtre de Montréal, qui avait habité le pays de 1657 à 1664,

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et qui revint de France en 1668, raconte que: ‘* Dès que ces Relations étaient imprimées en France, on (des amis du séminaire de Saint-Sulpice) avait soin de les envoyer aux ecclésiastiques qui étaient à Montréal, et ils gémissaient de voir que les choses étaient rapportées tout autrement qu'elles n'étaient dans la vérité. M. de Courcelles en ayant donné avis à la cour, on donna ordre aux pères jésuites de ne plus faire de Relations.”

Il faut noter, toutefois, que, avant la plainte du gouverneur général, des défenses avaient été formulées, et que, en 1664, déjà ne figure plus sur ces imprimés l'approbation des jésuites de France, Ceci coincide singu. lièrement avec les résultats connus du voyage de Pierre Boucher et j’apparition du livre de celui-ci. De 1664 à 1669, Sébastien Cramoisy, l'éditeur de ces feuilles depuis 1632, publie sous son nom, joint à celui de son neveu. En 1670, par suite de la mort de Sébastien, arrivée l’année précédente, on ne voit plus que le nom du neveu. Remarquons bien que, si l'approbation du père provincial n'apparaît plus, ces écrits n'en sont pas moins mis en circulation, ce qui n’est pas d’une obéissance exemplaire aux ordres du roi,

* Ces ouvrages étaient écrits d'après un calcul politique facile à compréfdre, afin de ne pas gêner les marchands français et d'assurer la domination des jésuites sur la colonie,

L’'exclusivisme qui règne dans ces narrations et que certains fervents ont voulu excuser sous prétexte qu'elles sont consacrées aux affaires religieuses, n’est que trop réel et, par suite, condamnable, Elles nous font souvenir des rapports que les marchands de bois répanduaient dans la presse publique et qu'ils faisaient insérer dans les annuaires du gouvernement canadien, il y à moins de cent ans, pour faire croire que les rallées du Saguenay et de l'Ottawa ne répondraient jamais aux espérances de ceux qui seraient tentés d'y introduire la colonisation. Ces livres noirs prêchent dans l'intérêt des gens qui les écrivent, Les jésuites savaient bien ce qu'ils faisaient en colorant d’une teinte lamentable les choses du Canada, puisqu'ils détournaient d’autres influences de l'idée d'y prendre part.

Ce n'est point que les jésuites n'aient renfermé dans ces lettres , annuelles de précieux renseignements.sur l’histoire de la colonie. A titre

de pièces de ce genre, elles sont de toute valeur, seulement il faut les lire avec précautions et contrôler les faits. Le parti pris de n'envisager le Canada que comme un pays de missions évangéliques trompe le lecteur, i Et puis, il y a des sous-entendus nuisibles aux personnes. Par exemple, on y mentionne ceux qui ne veulent pas le bien de l'Eglise; ceux qui sont opposés à la vérité; ceux que l'esprit d’insubordination inspire ; ceux qui résistent aux ministres du Seigneur. Qui sont ceux-à? De mauvaises gens. On ne les désigne pas autrement. Nous savons qu'il s'agit de ceux qui défendaient leurs intérêts contre un ordre de choses cent fois repréhensible. Sous le couvert de la religion ce pays fut exploité Sec. I., 1896. 8.

jusqu'au temps de M. d'Avaugour et même jusqu'à dix années plus tard. Le fait est patent : il n’y a pas d'injure qui puisse le renverser ; cependant, lorsque nous signalons ces abus on nous répond avec des gros mots et même en proférant des menaces !

Qui ne se moquerait, comme l'a fait le père le Clercq, récollet, de ce nombre prodigieux de sauvages convertis qui ont disparu du moment où les Æelations ne furent plus admises en France !

Relativement à la population stable du Canada, il y avait eu, de 1640 à 1660, dix hommes de l’ordre des jésuites (serviteurs compris) pour trente âmes, Ilest vrai que les missions sauvages en réclamaient une forte partie et que l'habitant n'était pas le préféré de ces pasteurs nomades,

De 1665 à 1730 il n'y eut pas de jésuites à Montréal, En 1670, ils quitfèrent pour toujours le district de Trois-Rivières. Cette dernière année les récollets revinrent, protégés par Courcelles et Talon.

Il paraitrait que M. de Courcelles fut celui qui porta les plus rudes coups au système de falsification des lettres des missionnaires jésuites. Rome avait déjà reçu des plaintes de plus d'une colonie asiatique ou autres, touchant des Relations analogues. Le 6 avril 1673 une mesure générale contfirma les défenses antérieurement promulguées à cet égard, et il n'y eut plus d’'équivoque possible car il y était dit que la publication de telles lettres devait cesser * même celles des jésuites”. IT fallut se soumettre,

Une fois frappés par les mots : * même celles des jésuites ”, ceux-ci rendirent les armes. La critique n'en continua pas moins à s'exercer sur leur compte, car les Relations existaient toujours, Plus d'une fois des écrivains se sont vu qualifier d'âmes peu charitables pour avoir averti leurs lecteurs de se tenir en garde contre les tableaux des conversions des sauvages et autres descriptions fallacieuses dont ces livres sont bourrés ; mais les jésuites, au temps de leur puissance, étaient-ils justes envers les hommes qu'ils attaquaient et le pays qu'ils dénigraient ! N'ayant pas voulu souffrir que d’autres eussent le même droit qu'eux dans la colonie, ils doivent s'attendre à voir le jour se faire sur leur conduite passée. D'ailleurs, leurs récriminations n'attendrissent que les badauds, puisque les jésuites sont libres comme nous, et qu'ils ne se gênent pas de publier, d'année en année, des volumes remplis de phrases colères contre les critiques en question, témoin cet étrange plaidoyer que j'ai sous les veux, tout fraichement imprimé et qui porte pour titre: Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVu° siècle, par le père Camille de Rochemonteix,—une thèse où l’auteur commence par écarter comme indignes d'attention ceux qui n'ont pas approuvé tout ce qu'ont fait les jésuites. Cela promet beaucoup de vérité! C’est dans cet ouvrage que le père de Rochemonteix, me taxant d'ignorance, raconte, avec plus de détails que je ne l'avais osé dans mon Histoire des C'anadiens-Français (IV, 107) que les missionnaires de l'Orient, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, mêlant à leurs Relations des inexactitudes dommageibles, le souverain pontife

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supprima d'un seul coup toutes ces publications en 1673. Je savais fort bien tout cela, mais, comme je l'ai dit, je n'en demandais pas tant, Deux noirs ne feront jamais un blanc. Les affaires du Canada suffisert pour prouver ce que je dis. Mais c'est le vieil esprit de l'intimidation qui inspire encore le père de Rochemontéix. A lui le bénéfice de su sortie, car la religion qu'il compromet le laissera seul responsable d'un pareil acte. Après avoir dit que je dépasse la limite du vrai, il prouve que je suis resté de beaucoup en dedans. J.-C, Taché avait pilé sur cette herbe en 1883: quelqu'un l'a arrêté à temps, car j'allais raconter au public ce que le père de Rochemonteix, lui, divulgue aujourd'hui dans sa candeur nuive,

On s'est étonné qu'un si petit nombre d'exemplaires de ces livres aient été retrouvés dans notre pays : selon toutes les apparences, on ne les y répandait pas, dans la crainte de soulever de justes réclamations, L'objectif des pères c'était la France, ou plutôt cette classe du peuple français disposée à subventionner les missionnaires. A ce compte, le moins il était fait mention de la colonie agricole, le mieux valait,

Suixunte et douze ans après 1673, le père Charlevoix, jésuite, publia son /Listoire de la Nouvelle-France, qui va jusqu'à 1720, et dans laquelle il verse à pleines mains les textes des Relations. De là est sortie la légende des “ jésuites bienfaiteurs du Canada”, et Dieu sait si elle à été faite et refuite avec adresse depuis lors, afin d'amener les Canadiens à admirer ce que leurs pères auraient volontiers fait disparaître comme obstacle majeur à la prospérité du pays.

Sans faire le moindre tort aux jésuites, ou pourrait tirer de leurs Relations un gros volume composé des passages purement historiques, en ayant le soin d’annoter les phrases vagues, et ce livre leur ferait honneur aux yeux des hommes instruits aussi bien que chez le menu peuple, cur, je le répète, il s'y trouve des renseignements uniques dont l'histoire doit tirer parti! Même chose pour les lettres de la mère de l’Incarnation, pour La Hontan et Bacqueville de la Potherie.

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