Chapitre XI
QVand ils ont pris des prifonniers, ils leurs coupent quelques doigts
d'abord : ils les lient par les bras & par les jambes auec des cordes: finon que lors qu'il faut marcher, ils leur laitfent les jambes libres.
Le foir quand ils cabanent, ils font coucher les prifonniers fur le dos contre terre, & ils plantent de petits pieux en terre, au droit des pieds, des mains, du col, & de la tefte: en fuite ils lient le prifonnier à ces pieux, de forte qu'il ne peut remuer: ce qui est vne peine plus grande que l’on ne pourroit croire, principalement l'Efté, à caufe des Maringoins qui les mangent, car ils sont nuds,
Arrivant à l'entrée des Bourgades, tout le peuple vient au deuant ; il eft libre à vn chacun de leur faire tout le mal qu'ils voudront, à la referue de les tuer : alors vous y voyez les vns armez de coufteaux, foit pour couper des doigts, où pour faire des incifions le long des bras, du dos, & autres parties charnuës, le prifonnier eftant tout nud; d'autres ont des baftons dequov ils le baftonnent, IT y en a qui ont des verges, des ronces et des bouts de corde. Auec tous ces inftrumens, on le careffe à fon entrée; car c'eft leur facon de parler.
Il faut pendant tout ce temps-là que le prifonnier chante, s'il veut paroiftre homme de coeur & de courage, Et en eftet, les Sauuages ne manquent iamais de chanter pendant tout le temps qu'on les tourmente ; (mais ce chant eft vn chant lugubre.)
Apres qu'ils font entrez dans le Bourg, on les mene de cabane en cabane, chez les principaux, & par tout là il faut qu'ils chantent.
Apres vn iour ou deux qui fe font passez dans ces triftes preludes, les Capitaines tiennent Confeil pour le condamner à la mort, ou luy donner la vie: s'il eft condamné à la mort, celuy-là à qui il a efté donné (car c'est leur couftume de les donner pour quelqu’vn qui eft mort en guerre.) Celuy là dis-je fait feftin ; & quand tous les conuiez font affemblez, il leur dit; Voila mon fils ou mon neveu, (felon le degré de parenté que luy eftoit celuy pour qui le prifonnier a efté donné,) qui vous fait fon feftin d'Adieu. C'eft leur couftume quand üs entreprennent quelque grand voyage, de faire feftin auparauuant que de partir, qu'ils appellent feftin d'Adieu : en fuite le prifonnier chante, & apres luy vne partie des conuiez chantent auffi.
Apres que l'on eft retiré, on difpofe vne cabane pour brûler le prifonnier : on y fait quantité de feux ; on aduertit par le Bourg de l'heure que l’on doit commencer à le brufler, afin qu’on s’y trouue.
Quand l'heure eft venuë, on y mene le pauure patient ; il a les bras liez au corps au deffus du coude, & vne corde aux jambes enuiron de
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deux pieds de long, afin qu'il ne puiffe faire de plus grandes éjambées, Tous ces gens font arrangez des deux coftez de la cabane : Vous feaurez en paffant, qu'ils ne fçavent ce que c'eft que de cheminée, & qu'ils font le feu au milieu de la place.
Hs laiffent donc vn petit chemin entre les feux qui font allumez au milieu de la cabane tout au long, d'efpace en efpace, & entre les hommes qui font rangez des deux coftez, affis sur le cul comme des Singes ; & c'eft par où doit courir le prifonnier.
Chacun a vn tifon bien embrasé, ou vn morceau de fer tout rouge de feu: quand tout eft difposé, quelques Capitaines qui font au bout de la ‘“abane auec le prifonnier, crient tout haut; Voilà le prifonnier qui va partir, que chacun fe difpofe à bien faire; mais qu'on ne le brufle que jufques à la ceinture.
En fuite on luy fait commandement de partir: ce qu'il fait courant, ou pour mieux dire trotinant le plus vifte qu'il peut, entre le feu & fes bourreaux, qui tous le bruflent en paffant ; les vns aux jambes, les autres aux cuiffes: mais cela auec vne barbarie qui n'appartient qu'à eux.
[Le vous auouë que c'eft vne vraie repretentation d'Enfer ; car vous voyez vne grande cabane pleine par le milieu de feu, & toute remplie de fumée, où l’on ne voit goute ; car c’eft d'ordinaire la nuit que cela fe fait : vous y voyez paroiftre vne multitude de monde; les vns font atfis, les autres debout; les vns feruent de bourreaux. les autres de fpectateurs, qui se mocquent et se rient du pauure patient. Parmy tout cela, vous voyez vn pauure miferable tout nud,et tout grillé, abandonné à la rage de ces barbures.
Apres qu'ils luy ont fait faire le nombre de tours de cabane qui a efté ordonné par les Anciens, qui eft d'ordinaire de dix ou de douze; la nuit eftant prefque pafsée, tout le monde fe retire, à la referue de quelques vns qui demeurent pour garder le prifonnier jufques au matin, que fe doit faire le refte de l’execution.
Pendant ce temps-A, il eft attaché à vn poteau, & pas bien loin d’vn grand feu, dans lequel rougiffent des haches, dont on fe fert pour le brufler, l'interrogeant de temps en temps de l’eftat de fon Pays, & des chofes qu'ils defirent fçauoir : & s'ils voyent qu'il leur diffimule quelque chote, ils luy redoublent fes tourmens ; c'eft à quoy fe pafte le refte de la nuit.
Le iour eftant venu, enuiron le Soleil leuant, on aduertit les femmes d'aller faire des feux dans la place où eft drefsé l'Echafaut. Poubliais à dire que dés qu'vn prifonnier ett arrivé, on luy en dresse vn ; foit qu’on le veüille faire mourir, ou non, fr lequel échafaut on le fait monter plufieurs fois le iour, pour eftre exposé à la veuë du peuple.
Quand tous ces feux font faits, l’on conduit le patient fur cét échafuut, au milieu duquel on a planté une grande perche, ou pluftoft vn pieu fort haut ; on luy fait embraffer ce pieu, luy liant les deux mains
ensemble, La corde pureillement qui luy lié les deux jambes, fait vn cercle autour de ce mefme pieu; de forte qu'il peut tourner tout à l'entour de ce pieu.
[est là exposé tout nud 5 il y a quatre échelles aux quatre coftez de l'échafaut ; & pour lors, ileft Hibre à vn chacun de monter fur léchaufaut pour le tourmenter. On ne manque pas de bourreaux, eur il y en a aftez: Nous auons remarqué que les plus cruels, sont certains poltrons qui ne vont iumais en guerre,
[ls ie montent done fur l'échataut, &ils le bruflent auec des tisons ; mais auec autant de froideur, que fi c'eftoit vn morceau de bois,
Apres deux où trois heures qu'ils l'ont tourmenté de la forte, & qu'il ne reffemble qu'à vn charbon, ils Tuy écorchent la tefte, pour luy leuer la cheuelure: c'eft ce qu'ils font à tous ceux qu'ils tuënt en guerre, ou qu'ils bruflent chez eux. En fuite s'il refte de la vie au patient, ils luy coupent le col auec vn coufteau, luy fendent la poitrine, & lui en tirent le cœur; & fi ç'a efté vn homme courageux, qui n'ait fait aucun cry pendant qu'on la tourmenté, iv en a qui boiuent de fon sang, pour s'incorporer fon courage,
En fuite on le coupe pur quartiers, & on le jette à lu voirie; ou quelquesfois ils le font cuire, & le mangent par rage.
Quand les Capitaines ont refolu de donner la vie au prifonnier, & que celuy à qui ilu efté donné y content (eur iv peut plus que pas vn autre) on va auffi-toft le délier, on le publie par le Bourg, & pour lors on le traite bien, perfonne n'oferoit plus Tuy faire de mal, quoy qu'on ne laisse pas de le regarder comme vn efclaue, & il eft obligé de feuir celuy à quiila efté donné en cette qualité là. Il eft en feureté pour la vie, pourueu qu'il ne foit pas foupçonné de fe vouloir fauuer, & qu'il ne defobeïffe point à ce qu'on luy commande; que s'il eft foupçonné de fe vouloir fauuer, auffi-toft on lui fend la tefte auec vne hache: on luy en fait tout autant quand il fait difficulté d'obeyr,
Si Dieu nous fait la grace d’eftre vn jour les Maittres, il fera aisé de leur ofter ces Barbares couftumes, & de les rendre plus policez: car comme j'ay defia dit, ils ont le fens commun fort bon, & il fe laiffent aftez facilement gagner à la raiso; & quand ils font vne fois conuaincus d'vne chofe, ils ont peine d'en démordre; témoins ces pauures miferables Hurons & Huronnes, qui ont efté faits captifs par les Froquois, & qui auoient efté inftruits & baptifez par les Peres Tefuites, qui gardent auec tant de fermeté & de confiance leur Religion, au milieu de leurs Ennemis, & qui font honte à beaucoup de libertins François, qui ne f
font pas comportez fi Religieufemeit parmy les Ennemis, con es pauures gens, qui volent de joye quand ils peuuent rencont re
lefuite, pour fe confeffer & receuoirs leurs Sacramens.
ES
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Réponfes aux queftions qui ont efté fuites à l'Autheur
lors qu'il eftoit en France, Chapitre XII
Pendant mon fejour en France, il m'a efté fuit diuerfes queftions pur plufieurs honneftes gens, concernant le pays de li Nouuelle France, l'ay creu que lobligerois le Lecteur curieux de les mettre iey, & d'en faire vn Chapitre exprés, auec les réponses, qui donneront beaucoup d'intelligence et de connoiffance à ceux qui ont de Patlection pour ce pays icy, où qui fouhaiteroient d'y venir,
le commenceray done par vne affez commune, qui eft, fi a vigne y vient bien, L'ai déju dit que les vignes fauuages v font en abondance, & que mefme on en a éprouué de celle de France, qui y vient aftez bien, Mais pourquoy ne faites-vous done pas des vignes ? le répons à cela, qu'il faut manger auant que de boire; & par ainfi qu'il faut fonger à faire du bled auant que de planter de la vigne : on fe pafte mieux de vin que de pain ; c'eft tout ce qu'on à pû faire que de défricher des terres pour faire des grains, & non autre chofe,
Le vin y eft-il cher? Le répons, qu'il vaut dix fols la pinte ; l'eau de vie y vaut trente fols la pinte, & le vin d'Efpagne 4 vaut autant: la mefure eft femblable à celle de Paris.
Le bled v eftil cher? Le froment + vaut cent fols le minot, pefant foixante liures : & quelquesfois il vaut fix franes.
Les pois y valent vn éeu le minot, & quelquesfois tufques à quatre francs.
Les iournées des hommes y font-elles cheres? Vingt fols eftant nourris pendant l'hyuer, & trente fols eftant nourris pendant PE.
Y ail des cheuaux dans le pays ? Ie répons que non.
N'y ail pas des prairies pour faire du foin? l'auoine n'y vient-elle pas bien ? parfaitement bien, & il y a de tres-belles prairies: mais il eft affez dangereux d'auoir le foin, vant que les froquois nous ferons la guerre, & fur tout aux habitations des Trois-Riuieres & du Mont-Royal : car les faucheurs & les feneurs font toûjours en danger d'eftre tuez par ces Iroquois. Voila la raifon pourquoy on fuit moins de foin, quoy que nous ayons de belles & grandes prairies, où il y a de tres-bonne herbe
propre à ce faire. Mais il y a encore vne autre raifon qui empefche d'auoir des cheuaux, c'eft qu'il couteroit beaucoup à les faire venir de France : il y a peu de perfonnes qui ayent dequoy faire ces dépenses ; & d'ailleurs l'on craint qu'eftans venus les Froquois ne les tuent, comme ils font nos autres beftiaux, ce qui feroit bien fafcheux à celuy qui auroit fait la dépenfe de les faire venir, Et puis on efpere toûjours que noftre
bon Roy affiftera ce pays icy, & qu'il fera deftruire cette eanaille-
d'Iroquois
Y ail bien des babitans ? A cela ie ne peux rien répondre d'affeuré, finon que l’on m'a dit qu'il y en auoit huit cent cens à Quebec, pour les autres habitations il n'y en a pas tant.
Les habitans ont-ils bien des enfans ? Ouy, qui viennent bien-fuits, grands & robuftes, auffi bien les filles que les garçons: ils ont communément l’efprit affez bon, mais vn peu libertins, c'eft à dire qu'on a de la peine à les captiuer pour les eftudes.
Pourquoy ne fait-on pas quantité de chanvres puis qu'il vient fi bien ? La mefme raifon que j'ay apporté pour la vigne, ie l'apporte pour le chanvre, fçauoir que nous n'auons fongé qu'au bled iusques à maintenant, comme le plus neceffaire. l’ajoute feulement que nous fommes trop peu de monde : car apres la defaite de l'Froquois, il ne manquera que des habitans icy, pour y auvir tout ce que l’on y peut fouhaiter.
Quelle boiffon boit-on à l'ordinaire? Du vin dans les meilleures maitons, de la biere * dans d'autres : vn autre breuvage qu'on appelle du bouillon”, qui fe boit communément dans toutes les maifons ; les plus pauures boivent de l’eau, qui eft fort bonne & commune en ce pays icy.
De quoy font bafties les maifons? Les vnes font bafties toutes de pierre, & couuertes de planche ou aix de pin; les autres font bafties de collombage ou charpente, & maffonnées entre les deux: d'autres font bafties tout à fait de bois : & toutes lefilites maifons fe couurent comme dit eft, de planches,
Le chaud en Efté y eft-il bien grand? IF y eft enuiron comme dans le pays d'Aunis.
Les froids y font-ils grands l'Hyuer ? Il y a quelques iournées qui tont bien rudes, muis cela n'empefche point que l'on ne faffe ce que l’on a à faire; on s'habille vn peu plus qu'à l'ordinaire; on fe couure les mains de certaines moufles, appellées en ce pays icy des mitaines : l’on fait bon feu düs les maifons, car le bois ne coufte rien icy qu'à bûcher & a apporter au feu. On fe fert de bœutfs pour le charrier, fur certaines machines qu'on appelle des traifnes: cela gliffe fur la neige, & vn bœuf feul en mene autant que deux bœuts feroient en Efté dans vne charette.
! Tel était le cri général des colons depuis plus de vingt ans. Les Cent-Associés, obligés par leur charte de pourvoir le pays d'une force armée suffisante, n'en faisaient rien et laissaient tout aller en ruine, même leur propres aflaires,
* Aussi du cidre, lecuel était nécessairement importé comme le vin. Quant à la bière on en fabriquait à Québec et à Trois-Rivières dès les années 1636-7,
* Dans l'inventaire des meubles et marchandises de Jacques Hertel, en 1651, il y a un item de ‘‘cinq barriques de bouillon”. Ce breuvage, qui n’est plus connu en Canada, était au dix-septième siècle très répandu parmi le bas peuple de la Picardie. Le dictionnaire de Trévoux dit qu'il avait beaucoup de rapport avec le chousset des Tures, lequel est fait de pâte crue mais levée. on cuit cette pâte dans un chaudron plein d’eau et, quand elle est rassise puis séchée, on en prend la grosseur d'un œuf que l'on jette dans l'eau pour boire,
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Et comme j'ay déja dit, la plufpart des iours font extrémement ferains, & | il pleut fort peu pendant l'Hyuer. Ce que y trouue de plus importun, | c'eft qu'il faut nourrir les beftiaux à l’eftable plus de quatre mois, à caufe | que la terre eft couuerte de neige pendant ce temps-là : fi la neige nous | aufe cette incommodité, elle nous rend d'vn autre cofté vn grand feruice, | qui eft qu'elle nous donne vne facilité de tirer les bois des forefts, dont nous auons befoin pour les baftimens, tant de terre que d'eau, & pour | autres chofes. Nous tirons tout ce bois de la foreft, par le moyen de ces traifnes dont j'ay parlé, auec grande facilité, & bien plus commodément, & à beaucoup moins de frais, que fi c'eftoit en Efté par Charette.
L'air y eft extremément fain en tout temps: mais fur tout l'Hyuer; on voit rarement des maladies en ces Paysicy; il eft peu fujet aux bruines & aux brouillards ; l'air y eft extremément subtil. A l'entrée du Gulfe & du Fleuve, les bruines v font frequentes, à caufe du voisinage de
| la mer: on y voit fort peu d’orages.
| Mais quel profit peut-on faire à? Qu'en peut-on tirer? C’eft vne queftion qui m'a efté faite fouuente-fois, & qui me donnoit enuie de rire, | toutes les fois qu'on me !a faifoit : il me fembloit voir des gens qui deman- | doient à faire récolte auant que d'auoir femé. Apres auoir dit que le Pays | eft bon, capable de produire toutes fortes de chofes comme en France, | qu'on s'y porte bien, qu'il ne manque que du monde !, que le Pays eft extrel mément grand, & qu'infailliblement il y a de grandes richeffes que nous P n’auons pas peu découurir, parce que nous auons vn ennemy qui nous tient refferré dans vn petit coin, & nous empefche de nous écarter pour faire aucune découuerte : Ainfi li faudroit qu'il fuft détruit, qu'il vint beaucoup de monde en ce Pays-icy, & puis on connoiftroit la richeffe du Pays: mais pour faire cela, il faut que quelqu'vn en faffe la dépence :
mais qui la fera, fi ce n'eft notre bon Roy?
I à témoigné le vouloir faire, Dieu luy veuille continuer fa bonne volonté.
Les Anglois nos voifins ont fait d’abord de grandes dépenfes pour les habitations là où ils fe font placez; ils v ont Jetté force monde, & l’on y compte à préfent cinquante mil hommes portans les armes: c'est meruille que de voir leur Pays à prefent ; l'on y trouue toutes fortes de chofes comme en Europe, & à la moitié meilleur marché. Hs y battiftent quantité de Vaitfeaux de toutes facons : iis y font valoir les mines de fer: ils ont de belles Villes : il y a Meffagerie & Pofte de l’vne à l'autre : ils ont des Carosses comme en France: ceux qui ont fait les auances trouuent bien à prefent leurs comptes : ce Pays-là n'est pas autre que le noftre : ce qui fe fait là, fe peut faire iev.*
1 L'auteur porte uniquement son attention sur la culture du sol, et laisse de côté à dessein le commerce des pelleteries, dont le Canada avait plutôt souffert qne bénéficié jusque-là,
? Toute l'histoire du Bas-Canada sous le régime français est résumée dans cette comparaison avec les colonies anglaises. Ici, l'imprévoyance et la chasse aux pelleteries ; là-bas, de solides établissements qui bientôt se suflisent à eux-mêmes.
| Sec, T.. 1806, 11.
Cela n'empefchera pas que ie ne vous dife ce que ie crois que l’on peut faire, & dont l’on peut tirer beaucoup de profit: premierement la pefche de la Moluë, qui eft abondante à l'entrée du Fleuve, aux enuirons de Gafpé.
Secondement les huiles, tant de Loups-marins, que de Marfoins, dont il y à abondance dans le fleuue Saint Laurens, comme j'ay defia dit. Il eft vray qu'il y à quelque dépenfe à faire pour cela mais elle ne feroit pas confiderable, à l'égal du grand protit qu'on en peut efperer.
Il y a des mines de fer, de cuiure, d’eftain, d’antimoine, & de plomb; plufieurs crovent qu'il y à auffi des fouffrieres,.
l'ay parlé à vn faifeur de falpêtre, qui m'a dit qu'on en trouueroit icy d'auffi bon, qu'en aucun lieu du monde & en quantité,
Pour le charbon de bois de Cedre, il eft fans comparaifon beaucoup meilleur qu'aucun, dans la compofition de la poudre & des artifices.
De plus, les bois qui font iey en fi grande abondance, ne peuuent-ils pas jetter vn grand profit, foit pour les baftiments de mer, ou autres ouurages, à quoy ils peuuent eftre vtiles.
La terre eftant bonne, ne peut-elle pas donner vn grand profit, non feulement pour toute forte de grains, qu'on en pourroit tirer abondamment ; mais pour les chanvres & lins, qui venans bien, on en peut faire en abondance, & en faire par confequent grand profit.
Je ne parle point de l'abondance des Animaux qui s'y peuuent nourrir, comme de beaucoup d’autres chofes que vous voyez auffi bien que moy, apres la defcription que je vous ay faite.
Toutes les Riuieres font-elles nauigables ? Ie répons que oùy, auec les canots sauuages ; mais non pas auec nos baftimens, Les Nauires ne peuuent pas paffer Quebec, à ce que l’on croit, les Barques & Chaloupes ne peuuent pas aller plus loin que Mont-Royal; du Mont-Royal jufques dans le lac des Troquois, il se trouve quarante lieuës de rapides, que l’on no peut pas monter qu'auec des canots, & des bateaux plats: encore les faut-il tirer, comme on tire les bateaux en montant le long de la Sene, Apres quoy dans tous ces grands lacs, on ÿ peut aller auec barques & chaloupes.
Ce qui empefche nos Riuieres d’eftre nauigables, fe font des cheutes d'eau qui fe rencontrent par endroits, ou des rapides : & cela aux vnes plus qu'autres ; car à la riuiere du Saguené, on va jufques à quarante ou cinquante lieuës auec vne double chaloupe ; & au contraire, dans la riuiere des Trois-Riuieres, l'on n'y va pas plus de quatre lieuës: Si ce Paysicy eftoit habité, ie ne doute pas que l'on ne rendift nauigable plufieurs riuieres qui ne le font point, & cela à peu de frais: car 11 y a telle riuiere, où il n'y a qu'vn rapide d'vn quart de lieuë, apres lequel on pourrait aller bien loin: cependant, cein la rend inacceffible à nos baftiments,
Il me femble que j'entends quelqu'vn qui dit, Vous nous auez beaucoup dit de bien de la Nouuelle-France, mais vous ne nous en faites point,
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voir les maux, ny les incommoditez: cependant, nous fçavons bien qu'il n'y a point de Pays au monde, quelque bon qu'il puiffe eftre, où il ne fe rencontre quelque chofe de fâcheux. Ie vous répons que vous auez raifon: ç'a efté auffi mon deffein dans tout mon difcours, de vous en donner la connoiffance : mais afin de vous les faire mieux conceuoir, ie mettray icy en détail ce que ie juge de plus incommode ou importun, que ie reduiray à quatre ou cinq chefs.
Le premier font les Iroquois nos Ennemis, qui nous tiennent refferrez de fi pres, qu'ils nous empefchent de jouyr des commoditez du Pays: on ne peut aller à la chaffe, ny à la pefche, qu'en crainte d'eftre tué, ou pris de ces coquins-là: & mefme on ne peut labourer les champs, & encore bien moins faire les foins. qu'en continuelle rifque: car ils dretfent des embufcades de tous coftez, & il ne faut qu'vn petit buiffon pour mettre fix ou fept de ces barbares à l'abry, ou pour mieux dire à l'afuft, qui fe jettent fur vous à l'improuifte, foit que vous foyez à vôtre t “auail, ou que vous y alliez. Ils n’attaquent iamais qu'ils ne fe voyent les plus forts; s'ils font les plus foibles, ils ne difent mot: fi par hazard ils font découuerts, ils quittent tout, & s’enfuyent ; & comme ils vont bien du pied, il eft mal-aisé de les attraper: ainfi vous voyez que l'on eft toufiours en crainte, & qu'vn pauure homme ne tiauuille point en feureté, s'il s'écarte vn peu au loin. Vne femme eft toufiours dans l'inquiétude que fon mary, qui eft party le matin pour fon trauail, ne foit tué ou pris, & que jamais elle ne le reuoye : c'eft la caufe que la plufpart des Habitans font pauures, non feulement pour la raifon que ie viens de dire, qu'on ne peut pas jouyr des commoditez du Pays; mais parce qu'ils tuënt fouuent le beftail ; empefchent quelques-fois de faire les recoltes, bruflent et pillent d’autres fois les maifons quand ils les peuuent furprendre.
Ce mal eft grand, mais il n'eft pas fans remede, & nous l'attendons de la charité de noftre bon Roy, qui m'a dit qu'il nous en vouloit deliurer. Ce n'eft pas vne chose bien mal-aisée, puis qu'ils ne font pas plus de huit à neuf cens hommes portant les armes. Il eft vray qu'ils font foldats, & bien adroits dans les bois; ils l'ont fait voir à nos Capitaines venus de France', qui les méprifoient : les vns y font demeurez, & les autres ont cfté contraints d'auoüer qu'il ne faut point fe negliger, quand où va à la guerre contre-eux ; qu'ils entendent le meftier, & qu'ils ne font point barbares en ce point ; mais apres tout, mille ou douze cens hommes bien conduits, feroient dire ; ils ont efté, mais ne font plus: cela mettroit la reputation des Francois bien haut dans tout Île Pays de la Nouuelle- France, d'auoir exterminé vne Nation qui en a fait tant perir d'autres, & qui eft la terreur de tous ces Pays-icr.
1 Les quelques escouades d'hommes armés venus de France entre 1636 et 1662 n'étaient pas des troupes royales, mais seulement des engagés de la compagnie des Cent-Associés, laquelle avait contracté l'obligation de défendre la colonie et ne le fit jamais. Les Cent-Associés sont coupables de toutes les horreurs commises par les Iroquois durant les ‘ temps héroïques ”,
La feconde incommodité que ie trouve iey. font des Maringoius, autrement appelez Coufins, qui sont en grande abondance dans les forefts, pendant trois mois de lEfté : il Sen trouve peu dans les campagnes, à raifon qu'ils ne peuuent refifter au vent; car le moindre petit vent les emporte: mais dans les bois, où ils font à l'abry, ils y font eftrangemüt importuns ; & fur tout le soir & le matin, & picquent plus viuement quand ils fentent de la pluye, qu'en vn autre temps. Il s'eft trouué des perfonnes qui en auoient le vifage extremément enflé ; mais cela ne dure pas, car au bout de vingt-quatre heures, il n'y paroift quafi plus, la fumée les fait fuyr: c'eft pourquoy on fait toufiours du feu & de la fumée proche de foy, quand on couche dans le bois.
La troifiéme incommodité que ie rencontre, c'eft la longueur de l'Hyuer, fur tout deuers Quebec. Je n'en parleray pas dauantage, veu que j'en ay dit affez cv-deffus: Ie diray feulement que les neiges y font de trois à quatre pieds de haut, ie dis à Québec: car aux autres habitations, il y en a beaucoup moins, comme j'ay defia dit.
Dans le pays des Iroquois, s'y trouuent de certaines couleuures, qu'on appelle des Serpens à fonnettes, qui font dangereufes pour leur
mortures ; j'en ay defia parlé, ainfi ie n'en diray rien dauantage, finon
qu'il n'y en a point dans ces quartiers-iev : Voila les plus grandes incom-
moditez dont j'ay connaitfance. “FE Voicy encore vne question qui m'u efté fuite, feavoir comme on vit
en ce Pavsicy ; fi la luftice S'y rend; S'il n'y a point bien du libertinage, j
veu qu'il v paffe, dit-on, quantité de garnemens, & des filles mal-viuantes.
l'y répondray à tous les points l'vn apres l’autre, & ie commencerai par le dernier. I n'eft pas vray qu'il vienne iey de ces fortes de filles, & ceux qui en purlent de la facon fe font grandement mépris, & ont pris les Ifles de Saint Chriftophle'& la Martinique pour la Nouuelle France : s'il y en vient icy on ne les connoift point pour telles ; car auant que de les embarquer, il faut qu'il y aye quelques-vns de leur parens où amis, qui affeurent qu'elles ont toufiours efté fages : fi par hazard il s'en trouue
quelques-vns de celles qui viennent, qui foient décriées, où que pendant la trauerfée elles ayent eu le bruit de fe mal-comporter, on les r'enuoye en France \ | }
Pour ce qui eft des garnemens, s'il v en patte, c'eft qu'on ne les connoift pas; & quand ils font dans le Pays, ils font obligez de viure en
honneftes gens, autrement I n'y auroit pas de jeu pour eux : on feait Ÿ auffi-bien pendre en ce pays-iey qu'ailleurs, & on l'a fait voir à quelques- nl
vas, qui n'ont pas efté fages.
Pour la Tuftice, elle fe rend iev ; il y a des Iuges ; & quand on ne fe trouue content, on en appelle deuant e Gouuerneur, & vn Confeil Souuerain eftubly par le Roy à Quebec,
l La toute petite population qui peuplait le Bas-Canada s'était recrutée par eliemême, et appartenait à un monde où le sentiment religieux dominait les moindres actions.
Ve NT: © AE GO
ss
{suzre] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 168
lufques à cette heure on a vefeu affez doucement, parce que Dieu nous à fait la grace d'auoir toufiours des (rouuerneurs qui ont efté gens let AIRE . ANS LP LE ES ; :
de bien, & d’ailleurs nous auons icy les Peres Tefuites qui prennent un grand foin d'inftruire le monde : de forte que tout y va paifiblement ; on y vit beaucoup dans la crainte de Dieu, & il ne fe paffe rien de feandaleux qu'on n'y apporte auffi-toft remede : la deuotion eft grande en tout le Pays.
Suite du mefme fujet.