Chapitre premier
Parlant de la Nouuelle-France en general, ie peux dire que c’eft vn bon Pays, & qui contient en foy vne bonne partie de ce que l'on peut
defirer. La terre y eft tres-bonne, y produit à merueille, & n’eft point
ingratte; Nous en auons l'experience. Le Pays eft couuert de tres-belles & épaiffes forefts, lefquelles font peuplées de quantité d'Animaux, & de diuerfes efpeces ; & ce qui eft encor plus confiderable, c'eft que lefdites foretts font entre-coupées de grandes & petites riuieres de tres-bonnes eaux, auec quantité de fources & belles fontaines ; de grands & petits lacs,
bordez auffi-bien que les riuieres de belles & grandes prairies, qui pro-
duifent d’auffi bonnes herbes qu'en France : Dans ces lacs & riuieres, il
{suLTrE] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 121
s’y trouue grand nombre de toutes fortes de Poiffons, tres-bons & delicats ; Il s'y rencontre auffi grande quantité de Gibier de riuiere : ie Pays eft fort fain; les Animaux qu’on amene de France fe nouriffent fort bien ; on y void plufieurs plantes rares qui ne fe trouuent point en France ; il y à peu de plantes qui foient nuifibles à l’homme ; & au contraire, il y a beaucoup de fimples qui ont des effets merueilleux. Il yauffi peu d'Animaux mal-faisans ; on a découuert des fontaines d’eau falée, dont lon peut tirer de tres-bons fel, & d'autres qui font Mineralles. Il y en a vne au Pays des [roquois, qui jette vne eau graffe, qui eft comme de l’huile, et dont on fe fert en beaucoup de chofes au lieu d'huile. ! Il y 2 aussi plufieurs mines, à ce que l'on dit: ce dont ie fuis affeuré, c'eft qu'il y en a de fer & de cuiure en plufieurs endroits ; diuerfes perfonnes dignes de foy m'ont affeuré qu'il y en a vne de plomb fort abondance, ? & qui n'eft pas bien loin de nous: mais comme ceft fur le chemin par où paffent nos Ennemis, on n'a encore ozé y aller pour en faire la découuerte : Les climats y font differens felon les lieux ; mais ie puis toufiours dire en gros, qu'aux lieux les plus froids, l'Hyuer y eft plus guuy qu’en France, le donneray vne plus parfaite connaiffance, quand ie traitteray de chaque chofe en particulier, comme j'efpere faire pour la fatisfaction du Lecteur.
La Nouuelle-France eft vn tres-grand Pays, qui eft coupé en deux par un grand fleuue nommé le Fleuue saint Laurens : Son emboucheure commence à Gafpé, & a cinquante lieuës® de large : pour fa longueur, nous n'en sçauons autre chofe, finon qu'il prend fon origine du lac des Hurous, autrement appelé la Mer-douce, que l'on tient auoir enuiron trois cents lieuës de contour : de forte qu'il fe trouue que depuis Gafpé jufques audit lac, il y a prés de cinq cens lieuës, par le cireuit qu'elle fait.
Dans cedit lac où mer-douce, fe décharge vn autre lac appelé le lac Superieur, lequel ne lui cede gueres, felon le rapport qui nous en a efté fait par les Sauuages de ces Pays-là, & mefine par des François qui
en font venus depuis peu {.
Tout ce grand Pays nous demeure inconnu, à caufe de la guerre des Iroquois ?, qui nous empefchent d'en faire la découuerte, comme il feroit fouhaitable.
1 C'est du pétrole.
? En 1613 on connaissait les mines de cuivre du lac Supérieur ; en 1621 on montrait à Québec des échantillôns de cuivre et de plomb du pays : en 1660 les mines de fer de Batiscan étaient signalées ; en 1662 la mère de l'Incarnation parle de mines qui se rencontrent en divers endroits.
# Pourquoi un tréma sur l’e dans le mot “lieue"? Ce signe ne répond à aucun besoin de prononciation.
+ Radisson et son beau-frère Chouart des Groseilliers,
5 Par la vallée de l'Ohio les Iroquois étaient parvenus, avant 1663, à terroriser le pays des Illinois; par le lac Huron ils allaient frapper coup dans le Wisconsin, Tout le Haut-Canada était en leur pouvoir. Ils envoyaient des bandes ravager les campements sauvages entre la rivière Ottawa et le lac Saint-Jean, au Saguenay, sans compter leurs pointes sur Montréal, Trois-Rivières et aux environs de Québec,
[Il eft vray que ce Pays de la Nouuelle-France a quelque chofe d'affreux à fon abord : car à voir l'Ifle de Terre-neufve, où eft Plaifance, les Ifles Saint Pierre, le Cap de Baye, l'Ifle Saint Paul, & les autres Terres de l'entrée du Golfe, tout cela donne plus d’effroy et d'ennuie de s’en éloigner, que de defir d'y vouloir habituer’; c'eft pourquoi ie ne m'eftonne pas fi ce Pays a demeuré fi long-temps fans eftre habitué”. Ie trouue, apres tout confideré, qu'il ne lui manque que des Habitans. C'eft la raifon qui m'a obligé à faire ce petit Traité, pour informer auec verité tous ceux qui auroient de l'inclination pour le Pays de la Nouuelle- France, & qui auroient quelques volontez de s'y venir habituer, & pour ofter {la mauuaife opinion que le vulgaire en a, & que mal-à-propos on menace d'enuoyer les garnemens en Canadas? comme par punition ; vous affeurant tout au contraire, il Y a peu de perfonnes de ceux qui y font venus, qui ayvent aucun deffein de retourner en France, fi des affaires de grande importance ne les y appellent ; & ie vous diray fans déguifement, que pendant mon séjour à Paris & ailleurs" l’année précédente j'ay fait rencontre de plufieurs perfonnes affez à leur aife, qui auroient efté par ey-devant Habitants de noftre Canada, & qui s'en eftoient retirez à cause de la guerre’, lefquels m'ont affeuré qu'ils eftoient dans vne grande impatience d'Y reuenir: tant il eft vray que la Nouvelle-France a quelque chofe d’attrayant pour ceux qui en fçauent goufter les douceurs.
Pour vous rendre la fuitte de ce Traitté plus intelligible, ie vous diray la diftance qui fe trouue de lieux à autres qui font habitez, ou qui font remarquables pour leur Havres, ou pour autres chofes.
Nous lairons ” donc toute l'entrée du Golfe, dont j'ay parlé cy-deffus, comme d'vn Pays qui ne vaut pas la peine qu'on en écriue rien; Nous dirons feulement que depuis lIfle Percée jufques à Gafpé, il y a fept lieuës, de Gafpé à Tadouffac quatre-vingt-trois lieuës ; de Tadouffac
iufques à Quebec, trente lieuës; de Quebec iufques aux trois Riuieres
! Habituer se disait alors pour habiter.
? Personne, si ce n'est Champlain, n'avait cherché à faire comprendre ce que valait le Canada, pour des colons sédentaires, une fois la porte du golfe Saint- Laurent franchie, M. Boucher connaissait fort bien les manœuvres qui étaient constamment employées dans le but d'en gêner la colonisation, mais il préfère, évidemment, n'en rien dire.
3 Voilà la clef du livre : faire venir des cultivateurs.
4 ter.
5 Est-ce M. Boucher ou l'imprimeur qui écrivait ‘‘Canadas” au lieu de ‘Canada ” ?
6 L'hiver de 1681-62. Outre son séjour à Paris, Boucher avait dû en effet visiter la province, le Perche notamment, son lieu de naissance, puisqu'il recrata cent colons pour sa part, tandis que d'autres personnes en engageaient cent également qui me paraissent être venus du Foitou et de la Rochell:.
7 La mère de l'Incarnation, vers 1653, laisse entencre que certaines personnes.
voulaient retourner en France à cause de la guerre des Iroquois. 8 Sic.
% L'auteur avait 4 mettre ‘ laifferons ”,
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trente lieuës, des trois Riuieres au mont-Royal trente ‘leuës, des trois Riuieres iufques aux Iroquois d’en-bas, nommez Anieronnons !, qui font proche de la Nouvelle-Hollande, il y a enuiron quatre-vingt lieuës ; du mont-Royal iufques aux [roquois du milieu, nommez Onnontagueronnons, il y a pareillement euuiron quatre-vingt lieuës : du mont-Royal iufques au Pays où demeuroient autrefois les Hurons *; il y a deux cens lieuës : tout ce grand fleuue & ces grands lacs font remplis de belles ifles de toute forte de grandeurs.
La grande Riuiere vient du Couchant au Leuant. L'eau en eft fulée * iufques au Cap lourmente, qui eft fept licuüs au deffous de Quebec ; l’on compte de Quebec fur le grand Banc de Terre-neufve, où l'on va pefcher les Moluës!, trois cens lieuës,.
Aux enuirons de l'Ifle Percée*, il fe trouue grand nombre d'huitres en écailles, qui font parfaitement bonnes. 11 y a auffi en ces quartiers-là vn cofteau de charbon de terref; il Y a pareillement vn peu plus deca vne Platriére ; il me refte à vous dire par quelle hauteur font nos habitations, pour vous rendre le tout plus intelligible,
Vous fçaurez donc que Gafpé eft par les quarante-neuf degrez & dix minuttes; Tadouffac par les quarante-huit degrez & vn tiers ; Quebec par les quarante-fix trois quarts : les trois Riuieres par les quarante-fix ; Mont-Royal par les quarante-cinq ; les Irroquois du Milieu, où on auoit habitué ey-deuant 7, nommez Onnontagueronnons, par les quarante-deux & vn quart.
Briefue defcription de Quebec, & de
quelques-autres lieux, Chapitre second,
Comme ie feray obligé dans la fuitte de mon difcours, de parler fouuent de Quebec, qui eft la principale habitation que nous ayons en la Nouuelle-France, & le lieu qui a efté le premier habité par les François ; l'ay creu qu'il eftoit à propos que j'en fiffe dés le commencement vne groffiere defcription, afin de donner plus d'intelligence au Lecteur,
Quebec est donc la principale habitation où refide le Gouuerneur General de tout le Pays, il y a vne bonne fortereffe et vne bonne gar-
1 Les Agniers ou Mohawks dont les villages étaient assez près d'Albany, poste hollandais alors nommé Orange.
? A la baie Georgienne, au lac Simcoe ou Toronto et à Penetanguishine.
3 Salée depuis la mer jusqu'au cap Tourmente.
#Morhua et molua, disent les dictionnaires. Jusqu'au xvirt® siècle nous disions ‘ molue”; ensuite on à adopté ‘* morue”. Le nom scientifique est encore morrhua.
5 Au large de Gaspé.
5 On connaissait les dépôts de charbon du cap Breton dès cette époque.
7 En 1656, Cette tentative de former une mission et une colonie chez les Onnontagués n'avait pas réussi, C'était à peu près où est la ville de Syracuse,
nison : comme auffi vne belle Eglife qui fert de Paroiffe, & qui eft comme la Cathedrale de tout le Pays: le Seruice s'y fait auec les mefmes ceremonies que dans les meilleures paroiffes de France’; c'eft auffi dans ce lieu que refide l'Euefque. T1 y a vn College de Iefuites, un Monaftere d'Vrfelines qui inftruifent toutes les petites filles, ce qui fait beaucoup de bien au Pays; auffi bien que le College des Tefuites pour l'inftruction de toute la jeuneffe dans ce Pays naiffant. Il y a pareillement vn Conuent * d'Hofpitalieres?, qui eft vn grand foulagement pour les pauures malades, C'eft dommage qu’elles n'ont dauantage de renenu. Quebec eft fitué fur le bord du grand fleuue faint Laurens, qui a enuiron vne petite lieuë de large en cet endroit-là, & qui cale entre deux grandes terres éleuées ; cette fortereffe, les Eglifes À les Monafteres, & les plus belles maïfons, font bafties fur le haut ; plusieurs maifons & magazins font baftis au pied du cofteau, fur le bord du grand Fleuue, à l'occafion des Nauires qui viennent jufques-là: car c'eft là le terme de la Nuuigation pour les Nauires : l'on ne croit pas qu'ils puiffent paffer plus auant fans rifque.
Vne lieuë au deffous de Quebec la riuiere fe fepare en deux, & forme vne belle Ifle, qu'on appelle l'[fle d'Orleans,f qui a enuiron dix-huit lieuës de tour, dans laquelle il Y a plufieurs Habitans : les terres y font fort bonnes ; il y à auffi quantité de prairies le long des bords.
Quebec eft bafty fur le roc; & en creufant les caues, on tire de la pierre dequoy faire les logis; toutesfois cette pierre n'eft pas bien bonne, &elle ne pend pas le mortier: ceft vn efpece de marbre noir; mais à vne lieuë de là, foit au deffus où au deffous, on en trouue qui eft parfaitement bonne fur le bord du dit fleuue. qui fe taille fort bien, On trouue dans Quebec de la pierre à chaux, & de la terre graffe pour faire de la brique, paué, thuile, & autres chofes femblables, quatre ou cinq cens pas au deffous de la fortereffe, la terre eft coupée par vne belle riuiere nommée la riuiere faint Charles, qui a près d'vne lieuë de large en fa décharge dans la grande riuiere, quand la marée eft haute; car de marée baffe, elle eft prefque toute à fec, ce qui eft vne belle commodité pour bien prendre du poiffon, qui eft vn bon rafraîchiffement aux Hubitans de ce lieu-là ; fur tout, le Printemps qu'il s'y pefche vne infinité d'alozes. Au deffous de cette riuiere, le pays deuient plat, & eft habité jufques à fept lieuës en bas ; * les marées y font parfaitement reglées, elles defcendent
! Le décorum suivi de tout temps dans les églises et chapelles du Bas-Canada est digne de remarque. En 1819, M£' Plessis, voyageant en France et en Italie, déplorait la mauvaise tenue des personnes et l'allure banale de toutes les choses du culte dans ces contrées ; il ajoutait que le Canada serz.it, sous ce rapport, un modèle avantageux pour l'Europe.
? Faute typographique : il faut lire ‘‘ Couuent”.
# Le collège des jésuites date de 1637 ; les établissen ents des ursulines et des hospitalières sont de 1639.
4 La colonisation y était commencée depuis 1648. En 1665 on y comptait 452 âmes réparties en 96 ménages.
5 C'est la côte de Beaupré qui renfermait 718 âmes en 1665, y compris Beauport.
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fept heures, & montent cinq, & chaque fois retardent de trois quarts d'heure.
Quebec eft fitué du cofté du Nort, & eft habitué affez auant dans les terres, qui S'y font trouuées bonnes : Il eft habitué auffi trois lieues en montant ; ! mais les terres n’y font pas fi bonnes : comme pareillement du cofté du Sud,* les terres quoy que bonnes, y femblent vn peu plus ingrates.
La pefche eft abondante en tout ces quartiers-là de quantité de fortes
poiffons, comme Efturgeons, Saumons, Barzbuës, Bar, Alozes, & plufieurs autres; mais je ne puis obmettre vne pefche d'anguille qui fe fait en Automne, qui eft fi abondante, que cela eft incroyable à ceux qui ne l'ont pas veu. Il y a tel homme qui en a pris plus de cinquante milliers pour fa part. Elles font groffes & grandes, & d’vn fort bon gouft, meilleures qu'en Frunce de beaucoup, on en fale pour toute l’année qui fe con- ! feruent parfaitement bien, & font d'vne excellente nourriture pour les gens de trauail.
i La chatffe n'eft pas fi abondante à prefent proche de Quebec, comme Ë elle a efté: le Gibier s'eft retiré à dix ou douze lieuës de 14. Il refte . feulement des Tourterelles ou des Bifeaux qui font iey en abondance tous les Eftez, il s'en tuë jufques dans les Tardins de Quebec, & des autres habitations ; elles durent feulement quatre mois de l’année.
On y feme de toutes fortes de chofes, tant dans les champs que dans les jardins, tout y venant fort bien, comme ie diray cy-apres, nonobftant la longueur de l'Hyuer.
Puifque ie fuis tombé fur l'Hyuer, ie diray vn petit mot en paffant des Saifons : on n’en compte proprement que deux, car nous paffons tout d’vn coup d'vn grand froid à vn grand chaud, & d'vn grand chaud à vn grand froid ; c'eft pourquoy on ne parle que par Hyuer & Efté ; l'Hyuer commence incontinent apres la Touffaints ; % c'eft à dire les gelées, & quelque-temps apres les neiges viennent, qui demeurent fur la terre jufques enuiron le quinziéme d’Auril pour l'ordinaire; car quelquesfois elles font fonduës pluftoft, quelquesfois auffi plus tard ; mais d'ordinaire, c'eft dans le feiziéme que la terre fe trouue libre & en eftat de pouffer les plantes & d'eftre labourée,
Dés le commencement de May, les chaleurs font extrémement grandes, &on ne diroit pas que nous fortons d’vn grand Hyuer: cela fait que tout auance, & que l'on void en moins de rien la terre parée d'vn beau verd : & en effet, cela eft admirable, de voir que le bled qu'on feme dans la fin d’Auril, & jufques au vingtiéme de May, s’y recueille dans le mois
1 Le recensement de 1665 donne à Québec 547 âmes, aux côtes Saint-Jean, Saint- François et Saint-Michel, 153, à Sillery, 140, à Notre-Dame des Anges, rivière Saint- Charles et Charlesbourg, 112.
2 Du côté du sud du fleuve il n'y avait point d'habitants, sauf deux ou trois ménages à Lauzon.
3 Tout ceci est pour Québec et Trois-Rivières,
de Septembre, & eft parfaitement beau & bon: & ainti toutes les autres chofes auuncent à proportion; car nous voyons que les choux pommez, qui fe fement icy au commencement de May, fe replantent dans le vingt où vingt-quatriéme de Juin, se recueillent à la fin d'Octobre, & ont des pommes qui pezent des quinze à feize liures.
Pour l'Hyuer, quoy qu'il dure cinq mois, & que la terre y foit couuerte de neiges, et que pendät ce temps le froid y foit vn peu afpre, il n'eft pas toutesfois defagreuble : c'eft vn froid qui eft guay, & la plufpart du temps ce font des iours beaux & ferains, & on ne s'en trouue aucunement incommodé : on fe promene par tout fur les neiges, par le mioven de certaines chauffures faites par les Sauuages, qu'on appelle Raquettes, ' qui font fort commodes. En verité, les neiges font icy moins importunes, que ne font les bouës en France.
Les Saifons ne font pas égales par tout le Pays: aux trois Riuicres il y a prés d'vn mois moins d'Hyuer:*au mont-Royal enuiron fix semaines, & chez les Froquois il n'y a qu'enuiron vn mois d'Hyuer. Quebec, quoy que moins fauorable pour les faisons & pour lafpect du lieu qui n'a pas tant d'agrément, a toutefois vn tres-wrand auantage à caufe du nombre d'Habitans. & qu'il eft l'abord des Nauires qui viennent de France.
Tadouffuc, eft vn lieu où les Nauires abordoient autrefois, & où ils faifoient leurs décharges auant qu'on ozaft les faire monter jufques à Québec : tout ce qu'il y x de confiderable, c'eft vne belle anfe en cul de fac, où les Nauires font bien à l’abry, l'anfe y eftant profonde & de bon ancrage.
1} y a vne belle riuiere nommée le Saguené, qui paffe tout à trauers : on y fait baftir vne Chapelle, vn Maguzin, & vne petite Fortereffe, à l’occafion de plufieurs Sauuages aui y pafsèt l'Efté: mais il n'y à perfonne qui y habite, le Pays n'eftant pas propre. tant pour les terres que pour la faison, quoy que la pefche y foit fort bonne.
Muis difons vn mot de l'habitation des trois Riuieres : * c’eft vn fort beau Pays à voir, vn Pays plat, point montagneux, qui à de fort beaux bois : plufieurs riuieres & lacs entrecoupent fes terres, qui font toutes bordées de belles prairies ; ce qui fait qu'il y a quantité d'Animaux, & fur tout des Elans, Caribous, & Caftors, & tres-grand nombre de Gibier & de Poiffon.
1 Parce qu'elles imitent la raquette du volant, un jeu très répandu en France lorsque le Canada fut découvert,
? L'hiver est le même, à peu pres, à Trois-Rivières et à Québec, Boucher a voulu dire que, à Trois-Rivières, cette saison dure trois semaines de moins qu’à Québec, et à Montréal trois semaines de moins qu'à Trois-Rivières, L’im primeur a dû sauter une ligne de son manuscrit. Dans le pays des Iroquois il n'y: qu'un mois d'hiver en tout ; c’est la région d'Albany, Oswégo et Syracuse.
# Depuis Batiscan jusqu'au cap de la Madeleine il y avait quelques habitants, lesquels, joints à ceux de la bourgade de Trois-Rivières, formaient en 1665 une population de 455 âmes comprenant 69 ménages, C'était un mince résultat après trente ans de fondation.
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[suLrE] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 127
Les terres que l'on à commencé à deferter font fablonneufes, mais qui ne laiffent pas de produire à merueille, eftant vn fable gras au deffus. On s'eft bafty feulement du cofté du Nort.'
Il y à comme deux habitations feparées par vue grosse riuiere, on l'appelle les Trois-Riuieres, à caufe qu'eftant entrecoupée par des [fles, elle fait comme trois riuieres en ce lieu-là, qui vient de dedans les terres du cofté du Nort.
Mont-Royal, qui eft la derniere de nos habitations Francoifes. eft plus auancée dans les terres® Elle eft fituée dans vne belle grande Ifle nommée l’Ifle du môt-Royal, les terres y font fort bonnes. C'eft terre noire ou pierreufe, qui produit du grain en abondance : tout y vient parfaitement bien ; mais fut tout les melons & les oignons : la pefche et la chaffe y eft tres-bonne : tout le Pays d'alentour eft parfaitement beau, & tant plus l'on monte en haut du cofté des Irroquois, plus le Pays y ef agreuble : c'eft vn Pays plat, vne foreft où les arbres font gros & hauts extraordinairement : ce qui monftre la bonté de la terre, ils v font clairs & point embaraffez de petits bois : ce feroit vn Pays tout propre à courir le Cerf, dont il y à abondance, s'il y auoit en ce Pays des Habitans qui euffent des cheuaux pour cela! & que l'Iroquois euft efté vn peu humilié, ou pour mieux dire dompté : la plufpart de ces arbres font des chefnes.
Mais ne nous amufons pas fi long-temps fur les chemins, & entrons tout d'vn coup dans le grand lac des Iroquois?, apres auoir paffé au trauers de plus de deux cens [fles qui sont à l'entrée, dont les deux tiers ne font que prairies, & l'autre tiers des rochers en pain de fucre. Laiffons à droite & à gauche, & dans les Ifles, vn grand nombre de beftes qu'on y rencontre, qui font quelquesfois plus de cinq cens tout d'vne bande
Ce Pays des Troquois ? dont ie veux parler, & qui eft fur le burd de
Au nord du Saint-Laurent.
? C'est-à-dire le fort du Platon, portant le nom de Trois-Rivières, et quelques colons placés au cap de la Madelaine, côté. nord de l'embouchure de la rivière dite des Trois-Rivières, laquelle porte le nom de Saint-Maurice depuis 1720 à peu près.
3 Entre Trois-Rivières et Montréal il n'y avait aucun colon, soit au nord soit au sud du fleuve.
+ Les premiers chevaux sont venus en 1665.
Le lac Ontario. Il a porté quelque temps le nom de Frontenac, Champlain, 1615, l'appelle Enthouhonorons et le baptise du nom de Saint-Louis. Vers 1650 le père Ducreux écrit Ouentaronius parce que sa coutume était de latiniser les noms. Ilest évident que ‘Ontario ”, ou quelque terme approchant, était dans la circulation commune pour désigner ce lac. Hennepin, en 1680, met ‘Kanadario ”, Les Entouhoronons (Tsonnontouans et Ouentouoronons), l'une des cinq nations iroquoises, ont toujours été regardés comme ayant donné leur nom à cette nappe d’eau.
5 C'est la plus ancienne mention que je connaisse des Mille-Iles. Champlain, en 1615, dit seulement qu'il y a de belles îles en cet endroit,
7 Tout le littoral est du lac Ontario. Les Hollandais étaient établis sur la rivière Hudson depuis Orange jusqu'à Manhattan. En 1666 la contrée passa aux Anglais qui firent d'Orange Albany et de Manhattan New-York. Cela ne dérangeait en rien les Iroquois qui continuaient de se tenir dans le voisinage du lac Ontario.
128 SOCIÊTE ROYALE DU CANADA noftre grand Fleuue, puifqu'il paffe au trauers de leur grand lac, eft vn i
fort bon Païs & bien agreable : la terre en est parfaitement bonne, & la meilleure que l'on puiffe rencontrer: ainfi qu'on peut juger par les arbres. Il ne s'y rencontre quafi point de fapinieres, mais au contraire rien que beaux bois, qui font chefnes, chaftagniez, noyers, heftres, bois bläc, meuriers, & quantité d’autres beaux arbres dont nous n'auons point de conoiffance en ces quartiers", ce qui eft caufe que ie n'en fçay point les noms ; Les arbres fruitiers font plus en abondance. Comme auffi la chaffe des beftes fauues, & du Gibier, Il y a plufieurs fontaines d'eau falée *, dont l'on fait de tres-beau & bon tel. La quantité des prairies eft admirable : & les quatre Saifons y font comme en France, finon que
LA l'Hyvuer n'y eft pas fi long: la petche v eft abondante, fur tout de Saumon. Efturgeon, Barbuë, & Anguille, dont il y a des quantitez prodi-
gieutes : tous ces grands Pays-là font de mefme,
Je ne parleray point du pays des Hurons, puifqu'il eft abandonné”, tant des François que des Sauuages, qui ont efté obligez de le quitter, à le Pays eft tres-beau & bon, prefque tout deferté *
caute des Froquois :
comme en France, fitué fur le bord du grand Lac *, qui a trois cens lieuës de circuit, & qui eft remply d'vn nombre intins d'Ifles de toutes façons, beau bois, bonne terre, abondance de chaffe et de pefche en toute faifon, l'Hyuer v dure quatre mois, y ai veu! une pefche qui eft fort agreable,
qui te fait aufti-bien PIfyuer fous les glaces, que pendant l'Efté ; c'eft celle du Haran dont il v à abondance, Ce qui eft encore de beau à voir en
ce Pavs-l, ce font plufieurs petits lacs d'vne lieuë & de deux lieuës de l tour, qui fe voyent au milieu de ces terres deffrichées?, bordées de A prairies tout à l'entour, & en fuitte d'vn petit bois, d'ou fortent quantité | de Certs qui viennent paiftre : de forte qu'allant à l'affuft, on ne peut
manquer de faire coup ; & à la faifon vous les voyez tous chargez de Gibier de riuiere, Les Coqs-d'Indes et autres oyfeaux fe trouuent dans les champs. Mais ie veux & ie ne puis pas faire le defcription de tous les beaux lieux de ces Pays-là, ny des commoditez qui s'y rencontrent, &
eftre bref comme ie pretens,
ER
Se = nt = à 7 ? L l C'est-à-dire à Québec ou à Trois-Rivières.
2 Voir Relations des jésuites, 1657, p. 33.
3 Depuis 1649-50, comme aussi toute la rivière des Algonquins (à présent l'Ottawa) À à la même date. Ë LS «+
+ Mis en désert, défriché.
5 Le nord du lac Huron.
6 Il y était allé en 1639, k
7 Les Hurons, comme les iroquois, cultivaient la terre et avaient des villages ÿ infiniment mieux bâtis que ceux des Algonquins du Bus-Canada, gens nomades ' vivant surtout de chasse et de pêche et sans aucune forme de gouvernement. Les È Hurons et les Iroquois étaient, relativement aux Algonquins répandus depuis le k Saguenay jusqu'au lac Nipissing, des gens civilisés. :