É AN
Il avait raison. Elle n'était peut-être pas,
cette maison, d’un style très différent de celui des autres, mais elle avait la patine siuninble desrviens logis de l'Ile de France, et son propriétaire avait su regarder avec tendresse la ligne de son toit et de son jardin. Brissaud . ? . . . Lu aussi à regardé d un cœur aimant le jardin où la courbe d un saule pleureur, la tache du soleil sur jes rosiers lui avaient appris la joie des yeux; et il n'en a jamais bouleversé les
aspects familiers. Ainsi, pleine de continuité apparaît sa vision.
4 Nulle révélation tardive, nulle influence venue du dehors n'a imprimé soudain une orientation nouvelle à sa recherche. Entre Clara d'Ellebeuse et Dominique il y a une différence de degré et de perfection, non de nature et de conception, et les gravures de la Vie de Bohème, viennent par-dessus quinze années de travail, donner la main aux premiers essais d'Eugénie Grandet. Pourquoi se serait-il torturé à la recherche d’une formule nouvelle, pourquoi aurait-il prêté attention aux engouements artificiels de la mode artistique, puisque c'est de son tempérament, tel qu'il se révèle en tout ce qui le touche, que procède sa recherche, poursuivie sans effort, et qui na jamais démenti ses premiers enthousiasmes ? Je ne sais rien de plus contraire à l'originalité que la volonté d'en avoir, rien qui ressemble plus à la convention que le parti-pris de la bannir. Une formule en chasse une autre, et Je crois bien que dans pas très longtemps, toute une production dont les auteurs, se targuant de nouveauté et de liberté, affectent de mépriser les artistes amoureux de la tradition, sera marquée du signe de la caducité. Combien de trucs éventés, de déformations arbitraires, d'effets de surprise usés jusqu à la corde, de nouveautés entrées dans Le domaine public, n avons-nous pas vu traîner dans les œuvres des dessinateurs trop bons élèves pour ne pas copien servilement les fautes volontaires des artistes à la vision originale ? Brissaud, avouons-le franchement, n'était pas; lui, un des meilleurs élèves du père Cormon, et-il selsouciaie fort peu qu'un apprenti prix de Rome décrétât dans sa barbe quil (C faisait des choses amusantes mais ne savait pas dessiner >. Il a continué depuis à ne pas savoir dessiner selon une formule imposée, quelle quelle soit, et à mettre ses dons visuels au ser-
vice’ de son amour de la vie, de son goût et de son élégance
native, le plus naturellement et le plus aisément du monde.
C’est que, lorsqu'on a vu travailler Pierre Brissaud, il semble que cela lui soit si facile! Il prit un jour devant moi une belle feuille de papier W attman, y traça le rectangle dans lequel devait s'inscrire sa composition, et, au milieu de ce rectangle, sans avoir en apparence calculé son emplacement et son échelle, dessina sans modèle un fauteuil Louis LAVE puis dans un Coin, une commode : dans [Soin opposé, un monsieur tenant une tasse de thé, — le tout comme au hasard et en s amusant ; et quand tout le rectangle fut rempli, il y avait un beau salon ordonné selon une savante perspective dans lequel une nombreuse compagnie de personnages, tous à leur échelle, se groupaient en des attitudes mondaines. Ainsi Brissaud esquisse ses compositions sur le papier même qui portera son travail définitil : quelques calques successifs précisent Ou corrigent les détails, et le dernier trait ainsi obtenu est recalqué sur l'esquisse primitive, en une large mise en place qui va guider le bre dessin du trait à la plume = Irait souple et vivant, fait de pleins et de déliés, d'accents qui soulignent les formes. Brissaud met alors SOI dessin en « valeurs » avec une teinte neutre qui, en camaïeu, établit les clairs et les foncés, les contre-jour et les lumières. Enfin la couleur complète l'ensemble. J'ai déjà dit combien la justesse des valeurs lui donnait de charme + c'est par le raisonnement, appuyé siuricette prodigieuse mémoire visuelle qui Jui permet d'être si réaliste sans presque jamais prendre de croquis d'après nature, que Brissaud obtient cette exactitude dans l'indication des ombres, qui fait que chacune de ses gravures est un vrai petit tableau, dont la scène est isolée du monde par sa lumière propre. Mais elle demeure avant tout,
dans le cadre du livre quelle orne, une image que stylise le
recul de la fiction, en rendant aimable même ce qu'on y peut trouver d'observé dans la vie avec le plus de crudité : il y a dans les gravures de Brissaud, beaucoup de personnages laids ou misérables : ils ne nous inspirent jamais de dégoût, rarement de la pitié, car en passant par l'œil de l'artiste, les traits de la laideur peuvent prolonger harmonieusement les plus jolis traits d'un joli dessin. |
Je m'aperçois qu'il est aussi difficile de croquer l’art de Pierre Brissaud que sa silhouette, et qu après en‘avoir beaucoup parlé, Je laisse intact le mystère de son charme. Mais lorsqu on veut pénétrer l'esprit et le sens de l’œuvre d'un artiste, n'est-ce pas toujours de l'impondérable que l’on trouve en dernière analyse ? Et n'est-on pas obligé de conclure humblement que Brissaud est Brissaud, et que l'essence de son tempérament est justement ce quelque chose de particulier qui avait besoin de son art pour être exprimé, et qui ne peut nous être communiqué que sous cette forme ? Regardez donc pour en être touchés, les gravures de Brissaud en oubliant toute vaine analyse. Et je crois que vous aurez tout compris, lorsque rencontrant entre les feuillets d'un livre la petite maison d'Ile de France, ou ses sœurs de Touraine et de Béarn, vous penserez qu'il Y ferait bon vivre toujours, ou que, devant le simple tablier d’écolière qui revêt une pauvre fillette, vous direz :
mais pourquoi donc est-il si joli ?
diteur
Kiefer, É