LA NOURRICE
Hélas ! elle se meurt ; son teint \ prmeil s efïace ; Sa chaleur se dissipe ; elle n'est plus que glace.
Lisis, à Cliton.
Va quérir un peu d'eau ; mais il faut te hâter.
CLITON, à Lisis.
Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter.
CLORIS
Aidez mes faibles pas ; les forces me défaillent...
El sur ce dialogue tout familier, tout réalisic, le Iris le cortège s'éloigne, nous laissant, après la < oniédie sentimentale et la comédie d'intrigue, en plein mélodrame, car rien jusqu'ici ne nous donne à penser (lue Tircis n'est peut-être pas mort, et nous pouvons craindre que, s'il l'est, Cloris n'en meure. Mais rassul'ons-nous : il y a encore un acte et demi pour arranger les choses, et Corneille a seulement \oulu, dans cette œuvre où son jeune génie semble impatient de tenter en un seul jour toutes les voies du théâtre, pousser une pointe vers la tragi-comédie, alors en si grande faveur. Vous allez même voir que, grâce à une imagination nouvelle et bizarre, pour ne pas dire extravagante, il va s'exercer un instant au style de la tragédie pure. En vérité, cette pièce de début semble projeter des lueurs sur tout l'avenir d*? Corneille.
Figurez-vous qu'Eraste, mamtenant qu il a sépare Tircis de Mélite, commence à ressentir quelque remords d'avoir aussi, par surcroît et sans raison, séparé Cloris de Philandre, qui ne lui avaient rien fait ni l'un ni l'autre. Il en est là de ses premiers scrupules quand Cliton, sortant éperdu de chez Mélite, lui apprend que Tircis est mort de douleur, ce dont
encore il se consolerait, puis, que Mélite, de désespoir, a suivi son amant au tombeau. Alors, toute l'horreur de son crime lui apparaissant, Éraste prend Cliton au collet :
Mélite Ta suivi ! Que élis-tu, misérable ?
Et comme le misérable balbutie, pour le calmer et lui complaire, de vagues et complaisantes paroles, Éraste, avec une éloquence hachée, haletante, tragique au suprême degré :
Tu m'oses donc ilatter, infâme, et tu supprimes
Par ce reproche obscur la moitié de tes crimes ?
Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi ?
Achève tout dun coup : dis que maîtresse, ami,
Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme
Sut jamais allumer une pudique flamme,
Tout ce que l'amitié me rendit précieux.
Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux ;
Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes
Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes,
Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné.
Falsifié, trahi, séduit, assassiné.
Tu n'en diras encor que la moindre partie.
Quoi ! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie !...
Et la lauientation continue, superbe, jusqu'au moment où Eraste, pour se punir lui-même, tire son épée... Mais alors, oh ! alors, arrive cette invention que je vous ai annoncée et qui, sans doute, ne choquait pas le public de 1(329, habitué au mélange des tons et, de plus, familiarisé axec la mythologie : car il s'agit d'une hallucination mythologique, exacleinent celle des fureurs d'Oreste dans Andromaqui'. lesquelles sei'ont dailleurs fortement imitées de celles d'Éraste dans Mélite. \oyez de quelle même façon elle est amenée :
Inutiles regrets, repentirs superflus,
Vous ne niH r^nrlrt^z pas Mélite qui nest plus :
Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre :
Elle a suivi Tircis et moi je veux la suivre.
Il faut que de mon sang je lui fasse raison
Et de ma jalousie et de ma trahison,
Et que de ma main propre une âme si fidèle
Reçoive... Mais d'où vient que tout mon corps cliancelle ?
Quel murmure confus ! Et qu'entends-je hurler ?
Que de pointes de feu se perdent parmi l'air !
Les Dieux à nos forfaits ont dénoncé la guerre ;
Leur foudre décroché vient de fendre la terre,
Et pour leur obéir son sein me recevant
M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivanl.
0 l'admirable rejet imitatif au comnienceiuent de ce dernier vers !... Mais surtout, écoutez ceci :
Je vous entends , grands Dieux ; c'est là-bas que leurs âmes
Aux Champs Elyséens éternisent leurs flammes ;
C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang :
La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc,
Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage ;
Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage.
Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux,
Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux.
N'entre point en courroux contre mon insolence,
Si j'ose avec mes cris violer ton silence ;
Je ne te veux qu'un mot : Tircis est-il passé ?
Mélite est-elle ici ? Mais qu'attends-je ? insensé !
Ils sont tous deux si chers à ton funèbre empire.
Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire.
Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux,
Tournoyez, vagabonds, à l'entour de ses eaux,
A qui Charon cent ans refuse sa nacelle,
Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle ?
Parlez !...
11 y a là, n'est-il pas vrai ? des vers dont Corneille lui-même ne dépassera jamais la splendeur plastique et la majesté sonore. On songe — et quelques mots d'ailleurs en proviennent — à certains hexamètres virgiliens de la plus mystérieuse beauté, lors de la lipsrente d'f^née aux enfers. Et. peut-être parce que
les « neuf replis du Styx » — novies Styx interfusa — se trouvent dans le divin épisode d'Orphée au quatrième livre des Géorgiques, il nie semble aussi entendre, à côté de la musique de Virgile, celle de Gluck, lorsque Orphée, au second acte de l'opéra, adjure les Ombres qui lui barrent le chemin vers Eurydice. Mais pour jouir d'un pareil morceau d'anthologie, il faut oublier pendant quelques minutes que nous sommes à Paris ou à Rouen, parmi d'honnêtes bourgeois, sous le règne de Louis le Juste ; il'faut, surtout, perdre complètement de vue la comédie où cela s'intercale de façon si baroque. Or, c'est l'auteur qui, brusquement, va nous rappeler où nous sommes : Cliton, témoin de cette frénésie, est resté en scène ; et ne voilà-t-il pas qu'Eraste le prend soudain pour le nautonier Charon, l'infernal passeur des âmes !
ÉRASTE
Ah ! te voilà, Charon !
Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage.
CLITON
Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage : Reconnaissez Cliton.
ÉRASTE
Dépêche, vieux nocher.
Avant que ces esprits ne puissent approcher. Ton bateau, de leur poids, fondrait dans les abîmes ; Il n'en aurait que trop d'Ei'aste et de ses crimes. Quoi ! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi ? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.
Alors — dit l'indication de scène — « il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre. » Et, subito, nous tombons ainsi de la tragédie dans la farce, absolument déconcertés par ces disparates énormes. Peut-être, je le répète, les spectateurs de 1629 ne l'étaient-ils point, ni là ni plus loin, quand, après de non moins tragiques tirades,
Éraste prend pour le visage adorable de Mélite la face parcheminée et plate de sa vieille nourrice. En tout cas, il devait être ravi, comme on l'est par une véritable trouvaille scénique, et cette fois, du comique le meilleur, lorsque, finalement, Eraste apercevant Philandre et le prenant pour Minos, grand juge des enfers, lui confesse qu'il est l'auteur des fausses lettres, mais le supplie de considérer que la véritable cause des malheurs qui en sont survenus, c'est l'imbécile crédulité... de Philandre.
Tout va donc pouvoir se débrouiller au cours du cinquième acte : le bruit de la mort de Tircis n'était qu'un faux bruit ; Mélite n'était qu'évanouie ; Éraste retrouve la raison ; la mère — toujours invisible — de Mélite consent au mariage des deux jeunes gens, dont la douleur l'a touchée ; et Cloris, le croiriez-vous ? épouse Éraste redevenu le parfait honnête homme du commencement de la pièce, de préférence à Philandre, qui reste seul avec sa sottise.
Ce mariage est paradoxal, mais Corneille en convient avec tant de bonne huineur dans l'examen de sa pièce ! Là, il reconnaît aussi, avec sa bonne foi coutumière, que « tout le cinquième acte peut passer pour inutile », l'action principale étant terminée dès le quatrième : mais ce qu'il ne nous dit pas, ce que nous devinons, nous, c'est qu'il le lui fallait pour y introduire, au moment où il se croyait sûr de posséder à jamais le cœur de Catherine Hue, certain chant de félicité dans l'amour, qui est bien le plus mélodieux et le plus tendre cpi'on ait entendu peut-être au théâtre, exquise merveille presque inconnue, car nos paressçs, en nous restreignant aux cinq ou six chefsd'œuvre consacrés, nous laissent ignorer bien des trésors. Mais en citant ce dernier passage, il me semble que j'achèverai de justifier cette étude étendue d'une œuvre vraiment unique pour les révélations qu'elle apporte. J'ai un instant hésité entre le texte primitif et celui revisé pour l'édition de 1660 : le prt-
mier est déjà charmant, avec une nuance de sensualité bien juvénile ; mais le second n'a pas moins de jeunesse, et la grâce en est plus suave encore : c'est qu'alors, comme nous le verrons plus tard, le cœur de Corneille venait de refleurir et que son autom^ne se retrouvait par miracle en parfaite harmonie avec son printemps. D'où cette perfection, dont il vaut mieux que vous enchantiez vos oreilles et vos âmes :
TIRCIS
Maintenant que le sort attendri par nos plaintes. Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés, Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. Adorables regards, fidèles interprètes Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du cœur, qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osait la voix. Nous n'avons plus besoin de votre confidence : L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur Lui faisaient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème ! La bouche est impuissante où l'amour est extrême : Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler. Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller : -Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage, Et, quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage ! Mais tu ne me dis mot, ma vie ; et quels soucis T'obligent à te taire auprès de ton Tircis ?
MÉLITE
Tu parles à mes yeux et mes yeux te répondent.
TIRCIS
Ah ! mon heur, il est vrai, si tes désirs secondent Cet amour qui paraît et brille dans tes yeux. Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux.
Et sur ces vers de caresse et d'extase qu'on devine à peine murmurés, les regards noyés dans les regards, les haleines presque confondues, savez-vous quelle est la réplique de Mélite ?... Ce sont les mots cabalistiques du Dialogue, ceux qui, prononcés naguère par Catherine, avaient semblé leur ouvrir à tous deux les portes du bonheur : « Tu t'en peux assurer ». — Hélas ! nous le savons, ils ne devaient rien assurer, ces mots.
A qui pourrait douter de l'importance de Mélite comme confession de Corneille, je ne montrerai plus que ceci: dans l'édition originale, la pièce se terminait gaiement par deux vers, assez gaillards du reste, où la nourrice, à qui les deux amants avaient dit. en manière de plaisanterie :
Nourrice, va t'ofîrir pour maîtresse à Philandie,
leur répondait en les menaçant de leur jouer, le soir de leurs noces, une bonne « niche » de sa façon. Trente ans plus tard, Corneille, qui songe au dénouement apporté par la vie, et qui, dans son esprit, substitue la mère véritable à la nourrice de théâtre, remplace les deux vers lestes et joyeux par cette colère et par cette menace :
Allez, quelle que soit Fardeur qui vous emporte, On ne se moque point des femmes de ma sorte. Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.
Lumineuse utilité des variantes !
TIl