LA GALERIE DU PALAIS
Pour toutes les révélations qu'elle nous apportait sur le poète et sur l'homme, nous avons dû étudier M élite en détail. Maintenant, après avoir exposé le plus brièvement possible l'état du théâtre à l'heure où parut cette comédie, et dit comment elle passa du cabinet à la scène, je ferai tenir en deux chapitres, avec l'étude des six pièces suivantes, ce que l'on pourrait appeler les années d'apprentissage de Pierre Corneille, celles qui virent la diversité de son effort avant le chef-d'œuvre, la progression de son talent avant le génie et l'accroissement de sa renommée avant la gloire.
Sur le premier point, c'est un texte de Corneille luimême qui me convie, en quelque sorte, à m'expliquer, et qui me donne pour cela les indications les plus justes. En tête de l'examen de Mélite, il écrit : « Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'avait garde d'être dans les règles, puisque je ne savais pas alors qu'il y eût des règles. Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu M. Hardy, dont la veine était plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençaient à se pro-
duire et qui n'étaient pas plus réguliers que lui. » Ah ! comme nous nous tromperions sur la grandeur de Corneille, non absolue encore, mais déjà éminente en sa relativité, si nous n'avions pas quelques notions de ce qu'était, aux environs de 1629, le répertoire dramatique ! Nous pourrions penser que notre poète a seulement suivi, avec une supériorité certaine, une voie déjà tracée ou dii moins amorcée. Point : il a innové presque en tout ; à très peu de chose près, il a tout créé : la composition, les mœurs, la langue. Et s'il était mort au lendemain de Mélite, cette pièce aurait déjà suffi à annuler en quelque sorte les pièces antérieures, marquant la date où, pour la première fois, le théâtre aurait commencé à devenir un art véritable tout en devenant — ou demeurant — de véritable littérature. Aucun art d'essence théâtrale, en effet, si quelque littérature s'y trouve, dans les tragédies immobiles, tout en discours et en récits interminables, d'un Robert Garnier ou d'un Antoine de Montchrestien. Et ce sont aussi seulement des juérites littéraires que nous trouvons, un pevi plus tard, en certains passages du Pyrame et Thisbé de Théophile (1617), des Bergeries de Racan (1619), de la Syl'Ae de Mairet (1625), de telles autres pastorales plus ou moins tirées ou imitées de VAstrée française, de VAminta italienne ou de la Diana espagnole ; mais en ces languissantes et fdandreuses productions, pas la moindre trace de vertus scéniques ; et le langage même qu'on y parle est exactement le contraire de ce qu'il devrait être pour exprimer des passions actives qui évolueraient, des événements combinés qui se noueraient et dénoueraient selon la loi du llîéâtre. Par contre, en face des dramaturges lettrés, mais qu'on pourrait appeler anti-scéniques, voici, ( cprésentant à lui seul, sinon encore l'art de la scène, du moins son pressentiment et son instinct, l'homme le plus incroyablement étranger à la littérature qui :Hit, en aucun pays et en aucun siècle, jeté ses élucu-
brations sur les planches ; et cet homme, c'est Alexandre Hardy, « feu M. Hardy », comme dit Corneille.
Pourquoi Corneille, en dépit de tout, a-t-il cru devoir le nommer, non .sans quelque considération et, certainement, avec reconnaissance ? C'est que, les Grecs et les Latins n'étant consultés que dans les livres, ce n'est guère que par lui qu'il avait pu, dès sa prime jeunesse, assistes au déroulement d'actions abondantes en péripéties, prendre ainsi, par les oreilles et par les yeux, l'amour du théâtre et, ne fût-ce que par opposition à ce cju'il entendait et voyait, se former une idée personnelle d'un art dont il se sentait la vocation et qui substituerait à cette cacographie le style, à cette grossièreté la délicatesse, à cette agitation la vie. Hardy mis à part, il n'y a, en France, jusque vers le temps de Mélite, qu'un très petit nombre de poètes dramatiques et dont les productions sont peu nombreuses, tandis que, durant plus de trente années, Hardy a suffi, presque seul, à alimenter de pièces, d'abord les Comédiens Royaux dont il est le poète à gages, et qui jouent le plus souvent à Paris à l'Hôtel de Bourgogne, puis, des mêmes pièces, quand le succès en est épuis-é dans la capitale, ces troupes de campagne qui, chaque année, se forment pendant le Carême et qui, entre Pâques et le mercredi des Cendres de l'année suivante, vont courant les provinces, et même l'étranger, car on retrouve leurs traces en Suisse, en Hollande, en Piémont, en Allemagne, en Espagne, en Angleterre, jusques en Danemarck et en Suède ! Et partout, c'est principalement du Hardy qu'elles y jouent. En 1625, à Francfort, après le passage d'une de ces troupes, les libraires Herman et Kof ^^ormen profitent même du succès obtenu par cet auteur pour publier une contrefaçon de huit de ses pièces : hommage de filous, mais hommage.
Pour s'excuser de n'avoir pas, dans Mélite, observé
PIKRRE CORNEILLE 75
les règles — c'est-à-dire les trois unités d'action, de temps et de lieu — Corneille nous dit qu'il ne savait pas alors qu'il y en eût. Ce n'est pas assurément de Hardy qu'il eût pu l'apprendre, et il a bien raison de se louer d'avoir du moins, guidé par son seul bon sens, réduit à quelques semaines et à quelques endroits d'une même ville, le temps et le lieu d'une action à laquelle l'unité fait défaut encore. Hardy, sur tous ces points, passe toute licence. Dans la Force du Sang, tragi-comédie d'après une nouvelle de Cervantes, l'héroïne Léocadie, enlevée et déshonorée au premier acte, met au monde, dans le troisième, un fils qui, à la fin du même acte, se trouve avoir déjà plus de sept années ! Dans Les Chastes Amours de Théagène et Chariclée, en huit poèmes de théâtre consécutifs — il fallait huit jours pour les représenter, à cinq actes par jour — l'action, qui dure deux ans, commence en Grèce et finit en Ethiopie, en pleine Afrique. Enfin, dans la Gigantomachie ou le Combat des dieux avec les géants, nous passons tout simplement, selon les scènes, du ciel à la terre ou de la terre au ciel. Les difficultés du décor ne sont point pour embarrasser le poète, car c'est ce qu'on appelle le décor multiple, hérité de^ « mansions » de nos vieux mystères, où tous les lieux sont figurés à la fois, tant par la toile de fond que par les portants de droite et de gauche dont chacun représente d'une manière schématique et par un simple détail un lieu différent : ainsi, un arbre figurera toute une forêt, une fontaine tout un jardin, un angle de maison toute une ville, une proue de navire tout un port. L'acteur entre-t-il par la coulisse de l'arbre, aussitôt le décor entier, par convention, est censé représenter une forêt pendant toute la durée de la scène. Entre-t-il par celle du navire, nous voilà, sur tout le « plateau », dans un port de mer. La pièce veut-elle que la forêt soit en Hongrie et le port en Espagne, et le personnage a-t-il besoin de passer de ce royaume à cet autre,
il ira de l'arbre au navire, tandis que les violons se feront entendre ; et de même que quatre mesures de musique auront supprimé le temps, quatre pas auront supprimé l'espace. Vous voyez comme c'est commode, si c'est contraire à toute concentration véritablement dramatique.
Tel est l'état de choses auquel fait allusion Corneille quand, dans l'examen de Mélite, il exprime son « aversion de cet horrible dérègleinent qui mettait Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre ».
Lorsqu'il déclare de Hardy que sa veine était plus féconde que polie, cette formule indulgente ne nous laisse pas deviner à quel point la fécondité en était surabondante, et combien la non-politesse en était extraordinaire. Hardy n'a jamais publié, en cinq volumes, qu'une quarantaine de pièces, mais dès le tome ni (1625) il déclare en avoir écrit cinq cents ; en tête du tome V (1628), il en avoue six cents et plus; et comme il continuera de produire pendant trois ou quatre années encore, on peut évaluer à huit cents le nombre de ses tragédies, tragi-comédies et pastorales, souvent écrites en vingt-quatre heures et représentées trois jours après, comme il s'en flatte. Il se vante aussi, dans une préface, de les écrire « sans que la moindre douleur ait précédé leur enfantement ». On peut l'en croire ; mais la douleur est, hélas ! pour l'homme courageux? qui entreprend de les lire, bien que Hardy n'ait livré à l'impression que celles de ses pièces qu'évidemment il considérait comme les meilleures : on ne saurait imaginer, sans avoir fait cette redoutable tentative, à quel degré d'incorrection et d'impropriété, de mauvais goût et de pédanterie, de barbarie et d'archaïsme, de cacophonie, de platitude et de boursouflure, peut atteindre le langage de « feu M. Hardy ». Au moins n'allez pas croire qu'ils soient de lui les vers somptueux et sonores que, dans la belle comédie de Florise, dont il est le héros, Théodore de Banville lui attribue ! Vous vous rappelez cette scène
de tragédie, soi-disant de Hardy, que répètent devant lui l'acteur et l'actrice chargés de représenter Thésée et l'Amazone Hippolyte :
Hippolyte, amazone à l'ardente crinière,
Le sort entre mes mains ta faite prisonnière,
Mais, à la liberté des peuples travaillant.
Je ne veux pas courber au joug ton front vaillant.
Sois libre !...
Oh ! non, ce n'est pas du Hardy. Mais en voulezvous de véritable ? Tenez, j'ouvre au hasard, je tombe sur la tragi-comédie de Félismène, et, là, sur ce monologue que débite, au quatrième acte, un seigneur espagnol nommé Dom Félix :
Tu jn'as ressuscité, Atlantide qui portes
Ta charmeuse faconde aux avernales portes,
Dioscure qui viens ma tempête calmer,
Qu'ange divin plutôt qu'homme je dois nommer :
La Princesse m'a dit d'un œil qui se desserre
Ainsi que le Soleil amoureux de la terre
Alors que le printemps dissipe les glaçons
Et prépare l'espoir des naissantes moissons,
Sa face à plein loisir. Temple où l'Amour habite.
Favorisant mes vœux par dessus le mérite,
Se laisse contempler, elle ne m'a point dit
Changeons d'autres discours, cettuy-ci m'interdit,
Discours continué, que l'Aurore vermeille
Dans la couche quittait son vieillard qui sommeille,
Mes lèvres ont osé baiser ses belles niains...
Est-ce la peine de « continuer ce discours », dont personne ne saurait dire exactement où en commencent et finissent les phrases, ni comment les idées s'y enchaînent, ni quel en est au juste le sens ? Et quand Hardy s'avise d'introduire dans une scène des délicatesses de galanterie plus raffinées encore que celles-là, alors, c'est terrible. Savourez ce bout de dialogue entre le même Dom Félix et le page qu'il a chargé de porter une lettre à la dame de ses pensées.
Page ! — Monsieur. — L'as-tu entre ses mains rendue ?
— Non. — -Pourquoi ? — Plus d'une heure et demie attendue. Certaine demoiselle accomplit ce devoir
Qui la réponse doit me donner sur le soir.
— Ta langue à ce sujet un mensonge médite Sans dire le sujet de sa vue interdite.
— Si : la Princesse a pris médecine aujourd'hui.
Le trait est déjà charmant, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas tout : Dom Félix n'a garde de ne pas tirer parti d'une si poétique image ; il la saisit au vol et, pour la continuer, après avoir, évidemment, mis la main sur son cœur et levé les yeux au ciel, il s'écrie :
Purge, Amour, la rigueur qui cause mon ennui !
Oui, voilà ce qu'on applaudissait quand parut M élite.
Lorsque Corneille, après avoir nommé Hardy, ajoute qu'il n'avait eu, avec les exemples de ce poète, que ceux « de quelques modernes qui commençaient à se produire et qui n'étaient pas plus réguliers que lui », il ne faudrait pas s'imaginer en effet que les modernes en question valaient alors beaucoup mieux que ce fossile, sinon par un vocabulaire moins sauvage, une syntaxe moins incohérente et une versification moins rocailleuse. Je n'en nommerai que deux, parce qu'ils étaient, l'un et l'autre, amis de Corneille et parce que chacun d'eux avait donné sa première pièce quelques mois avant cpie Corneille donnât Mélite. L'un est le noble Jean Rotrou qui plus tard, , suivant les leçons du Cid et de Polyeucte, atteindra presque au génie dans Venceslas et dans Saint- Genest, mais qui, pour le moment, poussé vers les sentiers de bohème par les infortunes du jeu et par les fortunes de l'amour, mène comme Hardy, dans une troupe errante, la vie humiliée de poète à gages. En 1628, il livre aux comédiens son improvisation de début : U Hypocondriaque ou le Mort amoureux. Nul doute rpip r.drnf'illc n'ait pris là l'idée, ■^i bizarre, rie la fré-
PIEIU^E CORNEILLE 79
nésie d'Eraste quand il croit Mélite morte, car on y voit Cloridan, jîarce qu'il croit morte Perside, tomber dans une hypocondrie qui lui fait croire, non pas qu'il est, comme Éraste, descendu vivant aux enfers, mais qu'il est, quoique .mort, resté en ce monde où il continue, d'ailleurs, à converser avec les vivants. Seulement, l'épisode absurde et fantastique introduit par Corneille, pour la corser, dans sa comédie et qu'il avoue avec franchise n'y avoir glissé que parce que « ces grands égarements » étaient, en ce temps-là, un « ornement de théâtre qui ne manquait jamais de plaire et se faisait souvent admirer», cet épisode, dis-je, que, averti par son bon sens, il fait vite tourner aux effets comiques, paraît presque raisonnable, à côté de la conception absolument délirante, et, jusqu'au bout présentée avec le plus grand sérieux, de Rotrou, pour qui elle est le sujet principal de sa tragi-comédie. On y voit Cloridan, toujours monologuant ou discourant, couché dans un cercueil, au fond d'une grande cave où Perside essaie en vain de lui prouver qu'elle n'est pas morte, en lui faisant constater que son visage n'est point rongé des vers {sic). Au dénouement, comme il faut bien que Cloridan guérisse, on prie un certain nombre de personnes bien portantes de se coucher dans des cercueils voisins de ceux de l'hypocondriaque ; et il est convenu que, lorsque commenceront à jouer des musiciens qu'on amène également dans la grande cave, ces pseudo-morts feindront de ressusciter par le charme de la musique. Ce qui est dit est fait : Cloridan, témoin de ces résurrections, se croit, du même coup, ressuscité, reconnaît que Perside est vivante, et, au dénouement, ils se marient.
Entre la première pièce de ce « moderne « et la première pièce de Corneille il y a donc un abîme, traversé seulem-ent par le fd d'araignée — araignée de plafond, si j'ose dire — qui joint la folie de Cloridan à la folie d'Eraste.
L'autre « moderne > , a\ant certainement offert son
80 PIERRE CORiNElLLE
« exemple » à l'auteur de Mélite, c'est Georges de Scudéry, provençal né au Havre, mi-capitan et mipoète, déconcertant et falot personnage que nous rencontrerons maintes fois sur le chemin de Corneille, mais qui s'y trouve pour la première fois lorsqu'il fait représenter, à Rouen sans doute, Ligdamon et Lidias, ou la Ressemblance, tragi-comédie tirée de l'inépuisable Astrée de M. d'Urfé, et pour laquelle, lorsqu'on l'imprimera, Corneille ne pourra refuser à son ami d'écrire ce quatrain, moins sincère assurément qu'élogieux :
Encor que Ligdamon, en dépeignant Silvie, Lui donne assez d'appas pour charmer l'univers, Sa beauté toutefois, dont la France est ravie. Ne me toucherait point sans celle de tes vers.
Or, voici justement quelques-uns des vers où le sensible Ligdamon parle à la cruelle Sdvie de sa beauté :
Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent, Changera ton poil d'or en des fdons d'argent, Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine. Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine. Que ton front plus ridé que Neptune en courroux, Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux. Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate, Elle prendra son être en leur bord d'écarlate ; Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon, Que ta taille si droite et si bien ajustée, Se verra comme un temple en arcade vuùtée, Que tes jambes seront grêles comme roseaux ; Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux ; Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette. Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette, Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon. Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.
Ah ! oui, pauvre Ligdamon ! Et pauvre Silvie ! Et, surtout, pauvre Ronsard, si fâcheusement parodié !
II suffit. Vous avez maintenant une idée de ce qu'étaient, en 1629, le fond et la forme de notre théâtre ; déjà quelques scènes de Mélite vous sont revenues à l'esprit ; déjà quelques vers vous en rechantent dans la mémoire... Dès ce moment, par comparaison — et c'est ce que je voulais vous faire dire avant moi — Corneille est divin.
A quels interprètes va-t-il confier son œuvre ? II n'a, semble-t-il, que l'embarras du choix, car Rouen, pour le théâtre comme pour tout le reste, est vraiment la seconde ville du royaume. Nulle part on n'a, plus qu'ici, la passion de la comédie ; et plus souvent que jamais, maintenant que le Parlement y a interdit les représentations, devenues par trop licencieuses, de la Grande Confrérie des Conards et des Clercs de la Basoche, dont s'ébaudissaient gratis les bourgeois et le populaire, on voit arriver dans la capitale de la Normandie, où elles sont assurées de trouver de nombreux et fidèles spectateurs, les troupes de comédiens professionnels. Qu'elles aient débarqué du coche d'eau à la cale Saint-Eloi, ou qu'elles aient débouché du chemin de Paris sur leurs charrettes où les jolies actrices trônent, la robe un peu fripée, parmi les toiles peintes et les bagages, les instruments et les accessoires, le bon peuple de Rouen, sorti sur le pas des portes, voit toujours avec ferveur et joie défiler ces cortèges du Roman Comique ; il les suit curieusement jusqu'à l'hôtellerie où l'on élira domicile, et qui sera quelquefois celle du Chevalier Blanc, rue de la Pie ; et bientôt il apprendra, par l'annonce que feront au coin des rues le tambour et l'ai'lequin de la troupe, dans quel jeu de paume les représentations seront données : celui des Deux Maures o\i celui
fi
82 PIERRE CORNEII.LE
du Port du Salut, celui de Saint- Eustache, qui ouvre sur la rue du Marché aux Chevaux et s'adosse à la maison du poète, ou celui des Braques, où Molière viendra un jour avec Vlllii^tre Théâtre pour y jouer du Corneille.
La troupe la plus impatiemment souhaitée, c'est celle des comédiens royaux, qui viennent à Rouen chaque fois qu'ils font relâche à l'Hôtel de Bourgogne, ou que quelque autre troupe occupe le théâtre de la rue Mauconseil. C'est ainsi que Corneille a entendu interpréter par eux le répertoire de Hardy ; qu'il a pu applaudir, avec Valleraii leur chef, Laporte et Marie Venier sa femme, le tragédien Bellerose et les trois célèbres farceurs, Turlupin, Gros-Guillaume, Gautier-Garguille, dont il parlera dans une de ses comédies ; enfin qu'il a connu Hardy hii-même, lequel, en 1626, profitait du long séjour de la compagnie à Rouen pour y publier, chez David du Petit- Val, imprimeur et poète, ami de Corneille, le tome V de son théâtre. Toutefois ce n'est pas à eux que Corneille portera sa Mélite ; il se doute bien que le fournisseur attitré delà Troupe royale, du haut de ses six cents manuscrits, dont la pile monte encore, et où il a pompeusement évoqué tous les peuples et tous les siècles, tous les héros et tous les dieux, jetterait un regard de dédain sur une pièce où l'auteur s'est piqué simplement de faire, « en un style naïf, la peinture de la conversation des honnêtes gens », des gens « d'humeur enjouée et de condition moyenne ». Au reste, on rapporte qu'après avoir vu représenter la pièce, Hardy déclara, avec la condescendance indulgente d'un vieux maître pour un jeime disciple : « Voilà une jolie bagatelle. »
Mais il y a depuis quelques années à Paris une troupe en passe de balancer le succès de la Troupe royale ; c'est celle dite « du Prince d'Orange » que dirigent Le Noir et sa femme, et à laquelle, deux fois, les confrères de la Passion, propriétaires de l'Hôtel de
Bourgogne, ont loué leur théâtre. En juillet i(J29, la location leur en étant disputée par les comédiens royaux, et un procès devant le Conseil du Roi paraissant devoir être jugé en faveur de ces derniers, les comédiens du Prince d'Orange prennent la sage résolution d'aller s'établir à Rouen pour les mois d'été, comme d'ailleurs ils l'ont déjà fait et continueront de le faire, au témoignage de Samuel Chappuzeau, le vieil liistorien de notre théâtre. Le protagoniste de la compagnie, c'est alors un homme auquel Corneille va beaucoup devoir, c'est Guillaume Gilbert, sieur de Mondory, — Mondory tout court, à la scène. Fils d'un juge de Thiers en Auvergne, envoyé à Paris pour y étudier la procédure, il y a pris si promptement le goût de la comédie qu'à seize ans il est engagé déjà chez les Le Noir où bientôt, par son jeu profond, sa belle prestance et sa diction magnifique, il est tenu pour le rival de ce Bellerose dont s'enorgueillit la Troupe royale. Bon lettré, poète non sans mérite, cavalier de parfaite éducation, admis à l'Hôtel de Rambouillet, protégé de Richelieu, qualifié par l'abbé d'Aubignac de « premier grand acteur de notre temps », Mondory était digne de deviner et de servir Corneille : il le devina et il le servit. Sa récompense, en 1636, lorsqu'il dirigera la troupe du Marais, ce sera de se voir confier le Cid et d'y interpréter d'original le rôle de Rodrigue ; mais son principal titre à notre reconnaissance reste d'avoir, en 1629, voulu emporter de Rouen, pour le jouer à Paris, l'essai d'un jeune homme obscur en qui déjà il pressentait un maître, M élite.
Pour les comédiens du Prince d'Orange, qui rêvaient d'établir à Paris un théâtre à demeure où ils pourraient faire concurrence aux comédiens royaux, c'était une bonne fortune que de trouver une pièce jugée excellente par Mondory, lequel sans doute se proposait d'y interpréter le rôle d'Éraste, car les « égarements » d\i genre de ceux de ce personnage
étaient tellement son affaire que, comme on sait, il tombera un jour frappé d'apoplexie pour avoir déclamé avec trop d'ardeur les « égarements « d'Hérode dans la Marianne de Tristan l'Hermite : et il est fort probable que c'est par lui que Corneille avait entendu déclamer les « égarements » de V Hypocondriaque. Au retour à Paris, on chercha une salle ; on se décida pour le Jeu de Paume de Berthault, au cul-de-sac de ce nom — il existe encore — aboutissant à la rue Beaubourg, dans le quartier Saint-Martin ; et c'est là que Mélite fut représentée. Pour savoir quel accueil elle reçut, il suffit de rapprocher deux phrases de Corneille, l'une tirée de la dédicace à M. de Liancourt (1633), l'autre de l'Examen (1660) :
« Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu'il était avantageux d'en taire le nom ; quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si faibles commencements qu'au loisir qu'il fallait au monde pour apprendre que vous en faisiez état... »
Comme il est joliment tourné, ce compliment ! Voici maintenant ce que dit l'Examen: « Le succès en fut surprenant : il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui était en possession de s'y voir l'unique ; il égala tout ce qui s'était fait de plus beau jusqu'alors, et me fit connaître à la Cour. » Et, par ces derniers mots, voilà confirmés, de longues années après, les deux vers de l'Excuse à Ariste dont vous n'avez pas perdu le souvenir :
Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la Cour ; Et ce que j'ai de nom je le dois à l'Amour.
En prose, Corneille ne parle plus que de l'effet, mais la cause en reste sous-entendue.
A la nouvelle de ces applaudissements. Corneille voulut, comme il est naturel, aller entendre sa pièce à Paris : il nous l'a dit lui-même, et que c'est là qu'il apprit que Mélite « n'était pas dans les vingt-quatre heures ». C'était, ajoute-t-il, « l'unique règle que l'on connût en ce temps -là ». Encore cette règle venaitelle seulement d'être observée pour la première fois par Jean de jMàiret en sa Silvanire, et pour la seconde fois par Ogier de Gombault en son Amaranthe, deux pastorales issues encore — ai-je besoin de vous le dire ? — de la sempiternelle Astrée, et jouées toutes les deux, en 1629, à l'Hôtel de Bourgogne. Il est donc certain que, pendant son séjour à Paris, Corneille, possédé par le démon du théâtre, partagea ses journées — les représentations avaient lieu à deux heures de l'après-midi — entre les comédiens royaux, dont il vient de nous parler avec estime, et ceux de la nouvelle troupe, ses interprètes.
A l'Hôtel de Bourgogne, quel étrange public, amené par quelle étrange composition de spectacle ! Sur le sol à plat du parterre, où tout le monde est debout, les ruffians et les tire-laine se mêlent à la bruyante cohue des marchands, des étudiants, des laquais et des pages. Dans les loges, qui, sur deux étages, encadrent de trois côtés la salle étroite et longue, beaucoup de fdles ; et les quelques femmes honnêtes qui s'y hasardent n'osent guère y venir que sous le masque. « La comédie n'a été en honneur — dira Tallemant des Réaux — que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin ; avant cela les honnêtes femmes n'y allaient point. » Au moins autant qu'à Richelieu, attribuons ce changement à Corneille. Comment la bonne compagnie aurait-elle pu hanter l'Hôtel de Bourgogne, dont les spectacles commençaient invariablement par quelque prologue où Bruscambille débitait les obscénités les plus grossières,
continuaient par quelque farce non moins obscène, et se terminaient par la grande pièce où, quelle que fût la gravité du genre, les personnages prenaient encore, par la parole et par le geste, les plus effarantes libertés ? Oui, le réformateur, ici encore, fut Corneille ; et c'est au Jeu de Paume de Berthault que, l'exemple en ayant été donné par quelques personnes de marque, la société la plus polie et la plus haute commença de se laisser voir ouvertement, venue pour y entendre une œuvre enfin décente et délicate, que d'autres désormais suivront, car de telles présences ne peuvent qu'inciter de plus en plus les poètes à la décence et à la délicatesse.
Ici, je veux saluer en passant un couple ami de Corneille, l'un de ceux qui montrèrent le chemin. Je dis un couple ; en effet, si c'est à M. de Liancourt que le poète a dédié Mélite, huit ans plus tard il dédiera une autre de ses pièces à M™® de Liancourt, en lui rappelant qu'elle aussi est venue entendre non seulement sa première comédie, mais toutes les suivantes. Or, à côté de son mari, brave et plein de cœur, un peu dévoyé d'abord, mais qu'elle sut bientôt rendre sage, M'^^^ de Liancourt est une des femmes les plus exquises et les plus irréprochables de son époque. Aussi spirituelle que belle, elle eût pu briller longtemps à la cour et dans le salon bleu de «l'incomparable Arthénice » ; mais, pieuse et sérieuse, elle décidera bientôt son époux à délaisser leur riche demeure et leurs vastes jardins de la rue de Seine \)ouT aller vivre, loin du bruit, dans leur domaine de Liancourt, près de Clermont en Beauvoisis, dont elle fera —dit Tallemant — « tout ce qu'on peut faire de beau pour des eaux, pour des allées, ou pour des prairies », et où elle se plaira seulement, au témoignage de l'abbé Boileau, à recevoir quelques personnes de mérite, « gens d'esprit, savants d'humeur et de conversation agréable ». Corneille sera du nombre ; et il sera sans doute encore, avi moins en pensée, auprès
PIERBE CORNEILLE ^~
d'elle, lorsque, devenue vieille, elle écrira pour la duchesse de La Rochefoucaud, sa petite-fille, certain Règlement de vie intérieure, qui ne paraîtra qu'après sa mort et qui pourrait porter en épigraphe ces vers tirés de V Imitation paraphrasée par son poète :
Fuis rembarras du monde autant qu'il t'est possible, Ces entretiens du siècle ont trop d'inanité.
N'aimez-vous pas voir, dès leur jeunesse et dès la sienne, des âmes de cette qualité se rallier à Pierre Corneille ?
Rentré à Rouen, tout exalté par son triomphe, quelle sorte de pièce va-t-il entreprendre d'écrire, sous les yeux de Catherine Hue, de la vraie Mélite, si doucement flattée d'avoir été l'inspiratrice et le modèle de la fictive ? Ayant, d'un coup, versé dans Mélite le peu de connaissance de la vie et des âmes que pouvait posséder un jeune homme de son âge, il lui avait déjà fallu, pour en emplir les cinq actes, allonger la substance essentielle par d'artificieuses additions d'essence purement théâtrale. Depuis, son trésor d'observation morale et psychologique ne pouvait, en quelques mois, s'être beaucoup accru ; en revanche, pendant son séjour à Paris, la fréquentation des comédiens, la hantise des spectacles, ses réflexions de dramaturge-né sur les procédés en usage, bons ou mauvais, dans les pièces que chaque jour il allait entendre, n'avaient pu manquer d'accroître ei d'exciter en lui le sens et la passion de ce qui est proprement le métier dramatique. Il était donc presque fatal qu'il fît choix, en attendant mieux, d'un sujet où se pourrait surtout exercer et montrer sa tech-
nique, où, rien que par l'invention, la combinaison, l'artieulation des événements et des surprises, il tiendrait le public en haleine. Et ce fut Clilandre ou V Innocence délivrée, tragi-comédie, représentée par la troupe de Mondory en 1631.
Trente ans plus tard, Corneille nous racontera à sa façon la genèse de cette seconde œuvre, écrite uniquement, si on l'en croyait, dans le but de faire valoir, par contraste, la première, dont il nous dit : « Ceux du métier la blâmaient de peu d'effets et de ce que le style en était trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avait les vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière (c'est-àdire dans les vingt et quatre heures), pleine d'incidents et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudrait rien du tout : en quoi je réussis parfaitement. » Il ne faudrait certes pas prendre trop à la lettre cette explication. Il ne faudrait pas non plus penser que Corneille, en nous la donnant, a voulu nous tromper : l'Examen de 1660 ne fait que reprendre, sur un autre ton, en l'accentuant dans le sens d'une condamnation définitive, la Préface de l'édition originale (1632), qui est bien la plus délicieuse page de prose que notre poète ait écrite, par son ironie légère, par son irrévérence amusée, par le plaisir sans malice qu'il s'y donne à se moquer un peu de tout le monde : des auteurs anciens, latins ou grecs, dont il a remplacé par des actions visibles, « préférant divertir les yeux qu'importuner les oreilles », les récits qu'il n'hésite pas à qualifier de « longs et ennuyeux », d'autant que ces anciens « ne sont plus en état de lui répondre » ; des modernes, « qu'il honore sans les envier » ; de luimême, enfin, de lui surtout et de sa pièce nouvelle, et de son public par-dessus le marché :« Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intrigues et
de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire... Il faut que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables... » Et encore ces lignes dernières faites pour ravir un Musset, un Gautier, un Banville : « Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire ; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume ? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt ; je n'en détermine ici la province ni le royaume : où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. »
Comme tout cela, dans son impertinence ailée, sent la jeunesse heureuse du poète, son ivresse de jeter à tous les vents ses imaginations, ses rimes et ses rêves ! En somme, de la Préface et de l'Examen rapprochés, il appert que Corneille ne s'est jamais fait illusion sur l'excellence et la portée de sa pièce, mais que, s'étant passé la fantaisie de la traiter dans le genre à la mode, s'étant piqué d'y réussir mieux que quiconque, voulant aussi montrer, par un soupçon de pastiche et de parodie, qu'il ne prenait pas trop au sérieux ce genre même, il s'est, en écrivant Clitandre, abondamment et follement diverti.
Impossible de raconter ce qui s'y passe : l'analyse que Corneille en a tentée, dans un argument qui occupe neuf pages de l'édition originale, est peutêtre encore plus difficile à suivre que la pièce. Comme il faut pourtant que je vous donne, par la citation — abrégée — d'une seule scène, une idée à la fois nette et brève de tout cet étrange ouvrage, il est nécessaire que je transcrive ici les quatre ou cinq premières lignes dudit Argument :
Rosidor, favori du Roi, était si passionnément aimé (les deux filles de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pyniante-, et celle-là Clitandre, ses affections, toutefois, n'étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'aurait pas eu d'obstacle sans Clitandre. Ce cavalier étaft le mignon du Prince, fils unique du Roi, qui...
Je sens que déjà vous commencez à vous prendre la tête entre les mains... Par lionheur, il n'est pas nécessaire que vous en sachiez davantage pour arriver aux abords de la scène annoncée, la VIII^ de l'Acte jjrejnier. A la fin de la vu®, nous sommes en un canton dé la forêt où une double machination va réunir dans un instant huit personnages assurément bien étonnés de s'y trouver ensemble.
Première machination : celle de la jalouse Dorise, qui sait que Rosidor lui préfère sa sœur Caliste, et <|ui a convoqué là cette sœur, soi-disant pour lui prouver une trahison de Rosidor qui aurait, à cette heure et à cette place, un rendez-vou.. avec une autre amante. En réalité, elle n'a attiré la pauvre Caliste en ce lieu écarté que pour l'occire, oui, tout simplement. -Mais son criminel dessein va être traversé par une
Seconde machination : celle de Pymante, amant ilédaigné de Dorise, résolu, lui, de se défaire de ce Rosidor qui lui est préféré. Comme il ne veut pas attaquer ouvertement son rival, favori du Prince, il suborne contre lui un certain Géronte, écuyer de Clitandre, et un certain Lycaste, son page. L'écuyer, en falsifiant l'écriture de ^on maître, a fabriqué un cartel à l'adresse de Rosidor ; le page le lui a remis ; et voilà nos trois complices, déguisés en paysans et masqués, attendant Rosidor pour l'assassiner, à quelques pas de l'endroit où Dorise a fait venir Caliste dans la même intention, car c'est cet endroit — - heureux hasard ! — qui a été assigné pour le duel prétendu.
l'IEHP.E CORNEILLE 91
Si c'est aussi à la même heure, à l'aube, le hasard n'y est plus pour rien, tous ces scélérats — ■ Dorise d'une part, de l'autre Pymante, Géronte et Lycaste — ayant eu naturellement la même pensée : perpétrer le crime d'assez bon matin pour se pouvoir rendre, comme d'habitude, au lever du Roi et de la Reine. O justification ingénue que se croit obligé de nous donner Corneille !
Donc, à la fin de la Scène YIII, Dorise, découvrant à sa sœur Caliste ses véritables sentiments, lui annonce qu'elle va la tuer et, pour cela, ramasse une épée qu'elle avait cachée sous un buisson. Stupéfaction de Caliste :
Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain...
— Ces injures en Fair n'arrêtent point ma main.
— Le reproche honteux d'une action si noire...
— Qui se venge en secret, en secret s'en fait gloire.
— T'ai-je donc pu, ma sœur, déplaire en quelque point?
— Oui. puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point : C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.
Et voici la Scène IX, que précèdent ces indications de Corneille :
Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang, poursuivi par trois assassins masqués. En entrant, il tue I.ycaste, et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un ai-bre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise et, sans la reconnaître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restait de la sienne dans la main gauche, et se défend contie Pymante et Géronte...
ROSIDOR, à Lycaste.
Meurs, brigand. — Ah ! malheur ! cette branche fatale A rompu mon épée. Assassins... Toutefois J'ai de quoi me défendre une seconde fois.
DORISK
N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes ? Ah ! qu'il va me causer de périls et d'alarmes ! Fuis, Dorise, et, fuyant, laisse-toi reprocher Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.
(Elle s'enfuit.)
CALisTE, suivant le combat.
C'est lui-même, de vrai, Rosidor ! Ah ! je pâme ! Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. Adieu, mon cher espoir !
[Elle s évanouit.) ROSIDOR. à Pymante après avoir tué Géronte. ('ettui-ci dépêché, C est de toi maintenant que j'aurai bon marché. Nous sommes seul à seul.
{P y mante fuit.) Quoi ! ton peu d'assurance Ne met plus qu'en tes pieds ta dernière espérance ! Marche, sans emprunter d'ailes de ton eiTroi : Je ne cours point après des lâches comme toi. {Se retournant vers les deux cadavres de Lycaste etde Géronte.) Il suffît de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ?
(// les démasque.) Ah ! ciel, le masque ôté me les fait trop connaître : Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ; Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ; Voici son écuyer dont la pâleur exprime Moins de traits de la mort que d'horreur de son crime : Et, ces tleux reconnus, je douterais en vain De celui que sa fuite a sauvé de ma main.
En effet, ayant reconnu le page et Téouyer de Clitandre, il ne peut guère douter que le fuyard soit Clitandre lui-même, bien que ce soit Pymante, que, sous son masque, il n'a pu reconnaître.
Trop indigne rival, crois-tu que ton absence Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, Un désaveu démente et tes gens et ton seing ? Ne le présume pas. Sans autre conjecture Je te rends convaincu de ta seule écriture Sitôt que j'aurai pu faire une plainte au Roi.
Là-dessus, il tourne la tête et aperçoit Caliste pâmée, qui semble morte.
Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ?
PIERRE (.ORNEILLE H3
Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,
Attendant Rosidor, l'essai de votre rage ?
C'est Caliste elle-même. Ah ! Dieux, injustes Dieux !
Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux.
Votre faveur barbare a conservé ma vie !
Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie.
La Nature, qui perd ce qu'elle a de parfait.
Sur tout autre que vous eût vengé son forfait,
Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres.
Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres :
Je ne veux point devoir mes déplorables jours
A l'afireuse rigueur d'un si fatal secours.
0 vous qui me restez d'une troupe ennemie.
Pour marques de ma gloire et de son infamie,
Blessures, hàtez-vous d'élargir vos canaux,
Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux !...
Et il va s'enfoncer l'épée dans la poitrine, quand Caliste commence à sortir de son évanouissement.
Mais je vois se rouviir les beaux yeux de Caliste, Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie L'Amour lui sait donner la moitié de ma vie, Qu'une âme désormais suffît à deux amants.
Ah ! le beau vers de tendresse triomphante ! Caliste a perçu le bruit des paroles, mais, n'ayant pas recouvré encore le sentiment de la réalité, elle se murmure à elle-même, en son demi-réveil :
Hélas ! qui me rappelle à de nouveaux tourments ? Si Rosidor n'est plus, pourcpioi reviens-je au monde ?